Ap
11, 19a ; 12, 1-6a.10ab ; Ps 44 ; 1 Co 15, 20-27a ; Lc 1, 39-56
Chers
frères et sœurs,
N’est-il
pas curieux de proclamer l’évangile de la Visitation de Marie à sa cousine Élisabeth
alors que nous fêtons l’Assomption de Marie au ciel ? Quel est le
rapport ?
Dimanche
dernier, et celui d’avant, nous avions déjà été confrontés à tel phénomène où
l’évangile du jour, tout en étant bien situé historiquement dans la vie
terrestre de Jésus, évoque également une situation qui a lieu après sa
résurrection. Par exemple dimanche dernier, la marche de Jésus sur les eaux
était un moyen pour saint Matthieu de nous parler aussi de l’apparition de
Jésus au Cénacle ; et le dimanche d’avant, la multiplication des pains
évoquait aussi la liturgie eucharistique de l'Église.
Aujourd’hui
saint Luc paraît user du même procédé. Certes, il raconte bien ce qui s’est
historiquement passé : la Vierge Marie déjà enceinte de Jésus s’est rendue
chez sa cousine Élisabeth elle-même enceinte de Jean-Baptiste depuis quelques
mois. Les deux femmes se sont émerveillées de leur bonheur mutuel, et Marie a chanté
son Magnificat. Il n’y a aucune raison de douter de cet événement, que
Marie elle-même a pu relater à saint Luc. Cependant saint Luc veut nous faire
passer un message plus profond – presque caché – exactement comme l’a fait
saint Matthieu. Comme d’habitude, ce sont les détails qui attirent notre
attention.
Le
premier réside dans le récit lui-même. Aucun autre évangéliste n’a raconté
l’Annonciation puis la Visitation : si saint Luc l’a fait, ce n’est pas
pour satisfaire notre curiosité sur l’histoire de Marie ou de Jésus bébé ;
c’est que cela a voir avec le contenu de notre foi. L’Annonciation rappelle que
Jésus est fils de Marie et fils de Dieu. La Visitation nous dit qu’au-delà de ce
qui est extérieur et visible – les corps humains – la réalité humaine a
aussi une part intérieure et invisible : celle des âmes qui peuvent être éclairées
par l’Esprit Saint. Ainsi Élisabeth remplie d’Esprit Saint voit en sa cousine
Marie la Mère de son Seigneur, la Mère de Dieu. De même saint Jean-Baptiste, encore
à l’état de fœtus mais déjà habité par l’Esprit Saint, perçoit la présence de
Jésus embryonnaire : il en a tressailli de joie. Dans le texte araméen,
saint Luc dit qu’il a « bondi » de joie comme un cabri ! On
comprend qu’Élisabeth s’en soit rendu compte… !
Mais
justement, et c’est un deuxième détail, cette joie qui est celle d’Élisabeth et
de Jean-Baptiste, est semblable à celle des anges et des saints du ciel
lorsqu’ils accueillent Jésus ressuscité en son Ascension. C’est une exultation
– l’exultation de la victoire de la vie sur la mort, et du bien contre le mal.
Comme toujours à ce moment, il y a un dialogue entre les anges, pour ne pas
dire un interrogatoire, sur l’identité de celui qui monte au ciel. Ici c’est Élisabeth
qui parle et interroge : « D’où m’est-il donné que la mère de mon
Seigneur vienne jusqu’à moi ? » ; et Marie répond, présentant son
identité : « Il s’est penché sur son humble servante ; désormais
tous les âges me diront bienheureuse. »
Voilà
quelque chose d’étonnant, c’est le troisième détail. De l’exultation des
habitants du ciel à la victoire de Jésus ressuscité, on est passé à la question
de l’identité de Marie qui se présente dans la Maison de Zacharie, située dans
une ville de Juda, dans une région montagneuse. Mais pourquoi autant de
précisions qui n’en sont pas…? Nous comprenons que saint Luc parle en réalité
de la montée de Marie sur la Montagne de la Gloire de Dieu, dans la Jérusalem
céleste, dans le sanctuaire du Seigneur, où elle est reçue en tant que Mère de
Dieu et Reine, elle qui est l’humble servante du Seigneur, mais que tous les
âges diront désormais bienheureuse. Elle est la Toute-Sainte pour l’éternité. Le
récit de la Visitation est bien pour
saint Luc un prétexte et une prophétie de l’événement de l’Assomption de Marie
au ciel.
Marie
s’est déclarée « humble servante du Seigneur » ; titre
qui est depuis toujours celui de Moïse, le « serviteur du Seigneur ».
De même que pour Marie, nous ne savons pas où est enterré Moïse : leur
corps a disparu. C’est une caractéristiques des plus grands prophètes entrés
dans l’intimité de Dieu, comme Élie par exemple, ou Hénoch. Marie est entrée
dans la gloire du ciel sans délai. Saint Luc a souligné ce point : elle
est montée « avec empressement », « en hâte »
dit l’araméen.
Nous
aimons chanter de Marie qu’elle est la « première en chemin ». Ce
chant nous permet de nous souvenir que sur ce chemin – celui du ciel – beaucoup
la suivent ; et que ce « beaucoup », c’est nous. La leçon de
l’Assomption de Marie au ciel, c’est que pour tous les hommes – et les femmes –
qui se laissent habiter, éclairer ou revêtir par l’Esprit Saint, l’entrée au
ciel se fera de même. Notre identité : « serviteurs et servantes du
Seigneur », « enfants de Dieu », « amis de Dieu ». Sa
marque ? Celle des élus, baptisés au Nom du Père et du Fils et du
Saint-Esprit. Et sa preuve ? La communion au Corps et au Sang de Jésus :
comme Marie, nous lui appartenons, et nous le portons en nous. Tout est en
ordre. Alors, bondissons de joie et rendons grâce !