dimanche 30 août 2026

30 août 2026 - CHARCENNE - 22ème dimanche TO - Année A

 Jr 20, 7-9 ; Ps 62 ; Rm 12, 1-2 ; Mt 16, 21-27
 
Chers frères et sœurs,
 
Jusqu’à la mort de Jean-Baptiste, Jésus était considéré par les foules comme un guérisseur et un prophète annonçant un Royaume des cieux un peu lointain, donc relativement inoffensif. Mais avec la mort de Jean tout a changé : désigné par ce dernier comme Messie d’Israël, Jésus n’allait-il pas, ne devait-il pas, suivre la route ainsi tracée : rétablir Israël dans sa souveraineté politique et religieuse ? Voilà ce que les foules attendaient – y compris les disciples – et que les autorités établies, anciens, grands prêtres et scribes commençaient à craindre. Devant le danger d’être pris pour un conquérant, Jésus s’est rapidement éloigné vers les territoires païens : Tyr et Sidon, Césarée-de-Philippe – c’est-à-dire Panéas, la ville du dieu Pan. C’est là, aux portes des enfers, où l’homme totalement déboussolé se livrait sans frein à ses pulsions les plus débridées, que Pierre avait confessé la foi : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant ! » Et Jésus y avait vu l’œuvre de son Père dans le cœur de Pierre : « Tu es Pierre, et sur cette Pierre, je bâtirai mon Église, et la puissance de la mort ne l’emportera pas sur elle ! »
 
Jésus considère donc qu’en Pierre, il a désormais touché un point solide : il peut maintenant remplir sa mission qu’il expose ouvertement : monter à Jérusalem. Pour lui, cela suppose non seulement d’entrer en conflit avec les autorités, mais surtout d’avoir à mourir avant de ressusciter. Pierre n’a retenu qu’un point : « mourir ». « Souffrir », c’est le lot commun de tous les prophètes qui sont poussés par l’Esprit de Dieu à proclamer des paroles qui dérangent, donc c’est normal. « Ressusciter », il ne sait pas vraiment ce que c’est, mais avant d’y arriver « mourir » est une étape inacceptable pour le Messie de Dieu, pour le Fils du Dieu vivant ! : « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas ! »
 
Ici, trois remarques sont nécessaires. La première est que, quand un homme est bénéficiaire d’une grâce forcément immense de la part de Dieu, comme l’a été Pierre confessant la foi, il est immédiatement victime d’un coup de fourche en retour de la part du démon, pour le ramener sur terre. Ce n’est pas parce qu’on a reçu une grâce qu’on est devenu un ange. Ici la chute de Pierre est lourde, qualifié de « satan » par Jésus… Un peu de réalisme et d’humilité sont nécessaires.
La seconde remarque est que Jésus répond à Pierre comme justement il avait répondu à Satan lors de ses tentations au désert. Le diable s’est servi de Pierre pour tenter Jésus à nouveau : le faire renoncer à sa mission divine en réduisant celle-ci à un projet purement humain.
Car, troisième remarque, et c’est le point le plus important : en parlant de Jérusalem, Jésus certes désigne la ville judéenne de Jérusalem où se situe le Temple, mais son regard voit plus loin : il voit la Jérusalem céleste où réside son Père dans sa gloire. Là est Jérusalem. Et c’est pourquoi il faut passer par la mort et ressusciter pour y accéder.
On peut dire que l’incompréhension grandissante entre Jésus et les autorités, et les foules qui finissent par leur emboîter le pas, trouve son point de départ ici. Et ce point de discorde entre Jésus et les hommes est permanent : combien sont-ils à rêver d’un Jésus libérateur politique et religieux, ou d’un modèle de vertu sociale, en ce monde ? Mais Jésus est bien plus que cela. Sa Parole est comme une semence : semée dans le cœur de ses disciples, arrosée par le don de l’Esprit à la Pentecôte, étendue à tous les peuples et à toutes les générations par le baptême, elle grandit : c’est l’Église en ce monde et la même Église dans le Royaume des cieux : c’est Jérusalem.
 
Après son échange musclé avec saint Pierre, Jésus s’est adressé aux disciples pour leur faire part des difficultés de l’entreprise. Recevoir une grâce, la grâce de la foi, ne leur garantit pas d’être plus que des anges, des saints, mais au contraire, cela va attirer sur eux l’attention des puissances contraires : il va falloir lutter. « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il se rejette lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » ; « Celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. » C’est assez radical, mais cela dit bien la différence qu’il y a entre le monde présent et le royaume des cieux. Il faut changer de représentations, changer de mentalité. Nous autres, chrétiens, nous avons la chance de vivre après 2000 ans de christianisme : nous avons été apprivoisés en partie avec cette transformation radicale qui ne concerne pas seulement l’esprit mais aussi la chair ; mais pour les apôtres et les disciples au temps de Jésus, il fallait être prophète pour comprendre... Il fallait une grâce spéciale de Dieu, celle de la Pentecôte. En fait, soyons honnêtes, c’est toujours vrai pour nous aujourd’hui : sans l’Esprit de Dieu nous ne pouvons pas comprendre qui est réellement Jésus, ni quel est le sens véritable de sa mission pour nous, et notre propre vocation en elle. Il nous faut aussi être prophètes.
 
Cependant, une chose est certaine, et nous devons en être tous bien conscients. Elle est très bien dite par le prophète Jérémie : « Je me disais : je ne penserai plus à Dieu, je ne parlerai plus en son nom. Mais sa Parole était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir. »
C’est la semence de la grâce qui germe et grandit dans le cœur de l’homme, comme celle de la foi dans le cœur de Pierre, qui va germer et s’épanouir à la Pentecôte. Cette semence, nous l’avons tous reçue à notre baptême ; elle nous travaille, elle grandit en nous, et elle s’épanouira, faisant de nous plus que des anges : des saints pour le Royaume des cieux.
Elle est comme un arbre fruitier planté qui grandit, est taillé et soigné d’une main sûre, pour donner de bons fruits. Quand le temps est venu, que les fruits sont mûrs, on les récolte, on les laisse fermenter, dépérir jusqu’à devenir du moût. Survient alors l’heure salutaire de la distillation, et l’affinage (un peu de purgatoire dans un tonneau ou une bonbonne…), pour goûter enfin à l’eau de vie, merveilleuse, intense et parfumée  – Jérusalem ! 

dimanche 23 août 2026

23 août 2026 - COURTESOULT - 21ème dimanche TO - Année A

 Is 22, 19-23 ; Ps 137 ; Rm 11, 33-36 ; Mt 16, 13-20
 
Chers frères et sœurs,
 
Dimanche dernier, nous avions vu Jésus dans la région de Tyr et de Sidon. Nous le retrouvons près de Césarée de Philippe. Il s’agit d’une ville païenne dont le nom a été changé par Philippe, un des fils du roi Hérode, pour faire plaisir à l’empereur Auguste : elle s’appelait originellement Panéas – la ville du dieu Pan. Dans la mythologie grecque Pan est le dieu des bergers, des troupeaux et d’une nature sauvage, pour ne pas dire complètement débridée ; il est mi-homme, mi-bouc, avec des cornes et des sabots de chèvre… Et il joue du pipeau. Tout un programme… !
Et c’est là, dans cette ambiance, disons « champêtre… », que Jésus interroge ses disciples : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’Homme ? », ou plus exactement : « Qui dit-on que je suis ? moi qui suis le Fils de l’Homme. » Évidemment, on est à dix milliards d’années-lumière du dieu Pan. Le « Fils de l’Homme » est celui que le prophète Daniel voyait venir – au cours de ses visions – avec les nuées du ciel. Voici ce qu’il en dit : « Il parvint jusqu’au Vieillard, et on le fit avancer devant lui. Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite. » Jésus est donc ce Fils de l’Homme. Mais qu’en pensent les gens ?
On lui répond alors qu’il est comme « Jean-Baptiste », ou bien « Elie », ou bien encore « Jérémie, ou l’un des prophètes ». C’est pas mal, mais c’est quand même un peu décevant : Jésus est bien plus qu’un prophète. Notons en passant que, par rapport à saint Marc et à saint Luc, qui racontent la même histoire dans leurs évangiles, Matthieu a ajouté le nom de Jérémie. Il s’agit d’un flash publicitaire pour nous faire comprendre que Matthieu s’inscrit dans la tradition spirituelle de Jérémie. Comme lui, il perçoit que les temps actuels sont dramatiques et qu’il est nécessaire de se convertir et de faire pénitence. Mais que Dieu inaugure en Jésus une Alliance nouvelle. Le prophète Jérémie est vraiment un modèle pour saint Matthieu.
 
Si donc Jésus peut-être déçu d’être mal compris par les gens, il espère quand même que ses disciples – eux – seront plus éclairés : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » On imagine un instant le silence qui règne dans la classe… ! La réponse de Pierre est décisive non pas seulement sur le contenu, mais aussi sur la manière dont elle se présente.
« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » La réponse est claire, nette et précise : Jésus est le Messie attendu, l’oint du Seigneur, celui qui vient sauver son Peuple et le conduire en Terre promise, et surtout, il est le Fils du Dieu vivant ; c’est-à-dire que le Fils de l’Homme est le Fils de Dieu. Jésus le Messie est Fils de Dieu. Il vient de Dieu. Il est Dieu parmi les hommes. Évidemment, l’affirmation est énorme. Pour un grec elle est insensée : Dieu ne peut pas être un homme ; pour un juif, on est à la limite du blasphème, sauf si Jésus est réellement le Fils de Dieu, l’exception qui confirme la règle.
On comprend la réaction de Jésus : « Heureux es-tu Simon fils de Yonas » C’est une béatitude ! Saint Pierre a eu de la part de Dieu une grâce : son intelligence a été illuminée par l’Esprit Saint : « ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. » Ici Jésus ajoute une information nouvelle à l’affirmation qu’il est le Fils de Dieu : cette confession de foi n’est possible qu’à ceux que Dieu lui-même éclaire par l’Esprit Saint. Que Jésus soit fils de Marie et agisse comme un prophète : tout le monde peut le voir – et c’est d’ailleurs ce qu’il voit. Mais que Jésus soit aussi Fils de Dieu et agisse comme le Fils de l’Homme vu par le prophète Daniel, seuls ceux à qui Dieu a accordé cette grâce peuvent le voir également. Il faut qu’ils soient eux-aussi devenus prophètes.
 
Nous percevons que nous sommes ici à un tournant. Jésus n’a strictement rien à voir avec Pan – le dieu du monde dépravé – ni même avec le sommet de ce qui est pensable pour un homme aux yeux d’un juif pieux : être un prophète qui voit Dieu, comme Moïse ou Élie… Non : Jésus est Fils de Dieu et Messie sauveur pour toute l’humanité, pour toute la création. Il leur offre l’Alliance nouvelle et de devenir un monde nouveau. Et cette nouvelle terre, c’est l’Église.
Ne pensons pas ici à une église de pierre – ce n’en est qu’une image, ou mieux une icône – mais pensons plutôt que l’Église de Dieu n’est pas faite de main d’homme ; elle est bâtie avec des pierres vivantes : les saints et les saintes de Dieu. Cette Église est un Temple dans lequel Dieu réside, lui le Vivant, ce pourquoi « les puissances de la mort ne l’emporteront pas sur elle. » Et – ce qui est fou en définitive – c’est qu’il en donne les clés à un homme dont nous connaissons tous par ailleurs la faiblesse, pour ouvrir ou fermer, lier ou délier : c’est-à-dire qu’il lui accorde toute sa confiance. L’homme illuminé par Dieu – même s’il demeure inchangé de caractère naturel, avec toutes ses limites personnelles qu’elles soient culturelles, intellectuelles ou physique – cet homme reçoit toute la confiance de Dieu pour être un autel sur lequel on peut s’appuyer pour offrir le sacrifice d’Action de grâce : aimer Dieu et aimer son prochain et pardonner. Simon reçoit le nom de « Caïphe » en araméen, « Képhas » en grec, « Pierre » en français, car dans l’Église il est le rocher, la pierre d’autel sur laquelle est confessée le Nom de Dieu.
Savez-vous, chers frères et sœurs, qu’au moment même où Jésus établit Pierre dans l’Église, c’est le jour de la fête du Yom Kippour – le jour du Grand-Pardon ? Jour où le Grand-Prêtre – qui se nomme Caïphe – prononce le Nom de Dieu dans le secret du sanctuaire du Temple ? Jésus a fait de Simon un « Caïphe », un grand-prêtre dans son Église, lui qui a confessé le Nom de Jésus : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »    

samedi 15 août 2026

15 août 2026 - CHARCENNE - Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie - Année A

 Ap 11, 19a ; 12, 1-6a.10ab ; Ps 44 ; 1 Co 15, 20-27a ; Lc 1, 39-56
 
Chers frères et sœurs,
 
N’est-il pas curieux de proclamer l’évangile de la Visitation de Marie à sa cousine Élisabeth alors que nous fêtons l’Assomption de Marie au ciel ? Quel est le rapport ?
Dimanche dernier, et celui d’avant, nous avions déjà été confrontés à tel phénomène où l’évangile du jour, tout en étant bien situé historiquement dans la vie terrestre de Jésus, évoque également une situation qui a lieu après sa résurrection. Par exemple dimanche dernier, la marche de Jésus sur les eaux était un moyen pour saint Matthieu de nous parler aussi de l’apparition de Jésus au Cénacle ; et le dimanche d’avant, la multiplication des pains évoquait aussi la liturgie eucharistique de l'Église.
 
Aujourd’hui saint Luc paraît user du même procédé. Certes, il raconte bien ce qui s’est historiquement passé : la Vierge Marie déjà enceinte de Jésus s’est rendue chez sa cousine Élisabeth elle-même enceinte de Jean-Baptiste depuis quelques mois. Les deux femmes se sont émerveillées de leur bonheur mutuel, et Marie a chanté son Magnificat. Il n’y a aucune raison de douter de cet événement, que Marie elle-même a pu relater à saint Luc. Cependant saint Luc veut nous faire passer un message plus profond – presque caché – exactement comme l’a fait saint Matthieu. Comme d’habitude, ce sont les détails qui attirent notre attention.
 
Le premier réside dans le récit lui-même. Aucun autre évangéliste n’a raconté l’Annonciation puis la Visitation : si saint Luc l’a fait, ce n’est pas pour satisfaire notre curiosité sur l’histoire de Marie ou de Jésus bébé ; c’est que cela a voir avec le contenu de notre foi. L’Annonciation rappelle que Jésus est fils de Marie et fils de Dieu. La Visitation nous dit qu’au-delà de ce qui est extérieur et visible – les corps humains – la réalité humaine a aussi une part intérieure et invisible : celle des âmes qui peuvent être éclairées par l’Esprit Saint. Ainsi Élisabeth remplie d’Esprit Saint voit en sa cousine Marie la Mère de son Seigneur, la Mère de Dieu. De même saint Jean-Baptiste, encore à l’état de fœtus mais déjà habité par l’Esprit Saint, perçoit la présence de Jésus embryonnaire : il en a tressailli de joie. Dans le texte araméen, saint Luc dit qu’il a « bondi » de joie comme un cabri ! On comprend qu’Élisabeth s’en soit rendu compte… !
 
Mais justement, et c’est un deuxième détail, cette joie qui est celle d’Élisabeth et de Jean-Baptiste, est semblable à celle des anges et des saints du ciel lorsqu’ils accueillent Jésus ressuscité en son Ascension. C’est une exultation – l’exultation de la victoire de la vie sur la mort, et du bien contre le mal. Comme toujours à ce moment, il y a un dialogue entre les anges, pour ne pas dire un interrogatoire, sur l’identité de celui qui monte au ciel. Ici c’est Élisabeth qui parle et interroge : « D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » ; et Marie répond, présentant son identité : « Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. »
 
Voilà quelque chose d’étonnant, c’est le troisième détail. De l’exultation des habitants du ciel à la victoire de Jésus ressuscité, on est passé à la question de l’identité de Marie qui se présente dans la Maison de Zacharie, située dans une ville de Juda, dans une région montagneuse. Mais pourquoi autant de précisions qui n’en sont pas…? Nous comprenons que saint Luc parle en réalité de la montée de Marie sur la Montagne de la Gloire de Dieu, dans la Jérusalem céleste, dans le sanctuaire du Seigneur, où elle est reçue en tant que Mère de Dieu et Reine, elle qui est l’humble servante du Seigneur, mais que tous les âges diront désormais bienheureuse. Elle est la Toute-Sainte pour l’éternité. Le récit de la  Visitation est bien pour saint Luc un prétexte et une prophétie de l’événement de l’Assomption de Marie au ciel.
 
Marie s’est déclarée « humble servante du Seigneur » ; titre qui est depuis toujours celui de Moïse, le « serviteur du Seigneur ». De même que pour Marie, nous ne savons pas où est enterré Moïse : leur corps a disparu. C’est une caractéristiques des plus grands prophètes entrés dans l’intimité de Dieu, comme Élie par exemple, ou Hénoch. Marie est entrée dans la gloire du ciel sans délai. Saint Luc a souligné ce point : elle est montée « avec empressement », « en hâte » dit l’araméen.
 
Nous aimons chanter de Marie qu’elle est la « première en chemin ». Ce chant nous permet de nous souvenir que sur ce chemin – celui du ciel – beaucoup la suivent ; et que ce « beaucoup », c’est nous. La leçon de l’Assomption de Marie au ciel, c’est que pour tous les hommes – et les femmes – qui se laissent habiter, éclairer ou revêtir par l’Esprit Saint, l’entrée au ciel se fera de même. Notre identité : « serviteurs et servantes du Seigneur », « enfants de Dieu », « amis de Dieu ». Sa marque ? Celle des élus, baptisés au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Et sa preuve ? La communion au Corps et au Sang de Jésus : comme Marie, nous lui appartenons, et nous le portons en nous. Tout est en ordre. Alors, bondissons de joie et rendons grâce !

dimanche 9 août 2026

09 août 2026 - GRAY - 19ème dimanche TO - Année A

 1 R 19, 9a.11-13a ; Ps 84 ; Rm 9, 1-5 ; Mt 14, 22-33
 
Chers frères et sœurs,
 
Dimanche dernier saint Matthieu nous avait appris à lire son évangile avec l’œil exercé du scribe qui sait tirer de l’unique trésor du mystère de Dieu du neuf et de l’ancien. Ainsi, composé de multiples références aux Écritures, l’évangile de la multiplication des pains nous dévoilait en même temps quelques aspects fondamentaux de la liturgie eucharistique. Il en va de même aujourd’hui pour l’évangile de la marche de Jésus sur les eaux.
 
Comme dimanche dernier, il faut distinguer le plan historique de sa signification spirituelle pour saaint Matthieu. Nous savons que Jésus s’était retiré dans les ruines désertiques où, probablement, Jean Baptiste prêchait et baptisait. Là, de nombreuses foules s’étaient réunies, attendant de Jésus qu’il annonce le commencement de son règne, ainsi que l’avait prophétisé Jean : n’est-il pas « celui qui doit venir ? » Mais Jésus n’est pas le prince de ce monde, il est celui du royaume des cieux. Ce décalage explique le renvoi assez brutal des disciples – obligés à monter dans la barque – tandis que Jésus s’échappe pour « gravir la montagne, à l’écart, pour prier », dans la solitude. Jésus a refusé tout net de devenir un messie politique ; la mission qu’il a reçue de son Père est plus profonde : il ne vient pas libérer le peuple du joug des Romains pour restaurer un royaume terrestre, mais sauver toute l’humanité du péché et de la mort pour la faire entrer dans la vie éternelle. On n’est pas du tout sur le même registre.
 
Justement, dans la rédaction de son évangile, saint Matthieu emploie des mots ou des expressions appartenant aux Écritures. Ainsi « le soir venu » renvoie à la formule « Il y eut un soir, il y eut un matin » du livre de la Genèse. La barque « battue par les vagues », l’est comme l’était le camp des Égyptiens lors de la traversée de la Mer Rouge : il était « frappé de panique. » Or, détail curieux qui n’en est pas un, évidemment, cette panique prend les Égyptiens aux « dernières heures de la nuit » - la même expression que dans l’évangile : « Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. » Le message de l’auteur est très clair : Jésus marchant sur les eaux est le nouveau Moïse franchissant la Mer Rouge. Nous comprenons que si Jésus ne vient pas sauver politiquement le peuple, il en est cependant le véritable sauveur lui ouvrant le chemin de la liberté à travers les eaux de la mort. Avant d’aller plus loin dans ce sens, retenons également que, pour saint Matthieu, la « force » du vent est la même que celle des eaux du déluge et de la dureté du péché. Toujours le péché et la mort. Or si Pierre s’affole devant ces puissances, criant « Seigneur, sauve-moi ! » - le cri d’Adam dans les enfers, le cri de l’aveugle de Jéricho, Jésus lui tend la main – la main de Dieu c’est l’Esprit Saint – et le remonte. Alors le vent tomba : la force du péché et de la mort est vaincue. De fait, Jésus marchant sur les eaux avait dévoilé son identité aux apôtres effrayés : « Confiance, c’est moi » - « C’est moi », la signature du Dieu sauveur. Ainsi, un homme de l’Ancien Testament, un Juif, a-t-il ici toutes les clés et peut-être d’autres encore, pour comprendre qui est Jésus, quelle est sa mission, et quelle est sa puissance.
 
Mais saint Matthieu s’adresse aussi aux chrétiens. Comme dimanche dernier, où Jésus dans l’herbe avait prononcé les paroles qu’il dira de même lors de la Cène, durant sa Passion, ici les apôtres terrorisés dans leur barque réagissent exactement comme ils le feront lors de la première apparition de Jésus ressuscité au Cénacle : « Les disciples furent bouleversés. Ils dirent : C’est un fantôme ! » Donc, le chrétien doit lire ce même évangile de la marche sur les eaux comme si saint Matthieu parlait en réalité aussi de l’apparition de Jésus ressuscité.
Ainsi, Jésus montant sur la montagne, seul, s’est séparé par la mort de la croix de ses disciples, abandonnés à eux-mêmes sur les eaux terrifiantes d’un monde hostile – ils avaient peur des Juifs, au Cénacle – mais étaient rassemblés sur le frêle esquif de l’Église naissante. Or voilà que, contre toute attente et contre toutes les lois de la nature, Jésus se manifeste à eux. Est-il un fantôme ? Il était capable de franchir des portes fermées, mais aussi de manger du poisson ; Thomas pouvait le toucher ; cette nuit, Jésus marche sur l’eau, mais il peut prendre la main de Pierre et le faire remonter dans la barque. « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » On croirait que Jésus s’adresse à Thomas ! Alors la force du vent tomba et les apôtres exultent : Jésus est vraiment ressuscité d’entre les morts ; le péché est vaincu et la mort a perdu son pouvoir.
 
Vous voyez, chers frères et sœurs, comment Jésus répond à l’attente des foules venues à la recherche d’un sauveur. Sauveur, il l’est – c’est son nom – mais d’une manière qui dépasse complètement les attentes de l’homme, ou mieux, pour répondre à son unique et plus profonde espérance : être sauvé du péché, et de la mort qui en est la conséquence. Un juif pourra lire la séquence comme une nouvelle traversée de la Mer Rouge ; le chrétien y lira la première apparition de Jésus vivant après sa Passion. Mais les trois lectures se rejoignent en une seule. Jésus accomplit un signe prophétique qui annonce le renouvellement de la création, la libération de l’homme déchu, la puissance salvatrice de Dieu. Voilà pourquoi, à la fin, les apôtres qui étaient dans la barque de l’Église se prosternèrent devant Jésus et confessèrent leur foi : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »

lundi 3 août 2026

Question d'exégèse: comment comprendre le sens d'un verset de l'évangile?

 
Comment comprendre le sens d’un verset de l’évangile ?
 
« C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. » (Mt 13,52)
 
C’est tout simple.
 
Règle du jeu : L’interprétation d’un passage de l’évangile s’appuie sur la Bible elle-même (A) et sur la Tradition de l’Église (B).
 
A.      En premier lieu, il convient d’établir le texte. La version liturgique qui nous est donnée est souvent simplifiée, parce qu’elle doit être lue en public et être comprise par une assistance de niveau culturel varié. Elle doit également être comprise par un français, un belge ou un québécois, par exemple.
Il est donc très profitable de mettre le texte « en relief » en le lisant dans plusieurs traductions françaises différentes (Bible de Jérusalem, Traduction Œcuménique de la Bible…) et, quand on le peut, dans les langues anciennes : latin (Vulgate), grec (texte recomposé Nestlé-Alland), syriaque, araméen (Peschita, Vetus Syra)… Ce travail permet de mettre en évidence des variantes, des différences de vocabulaire. On applique alors le principe de Martine Aubry © : « Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup ! »
On s’aperçoit assez vite qu’une traduction qui ne saisit pas la problématique initiale du texte, enracinée dans le contexte judéo-chrétien de la vie de Jésus et des Apôtres, a tendance à créer des variantes et à en moraliser le sens. Ce phénomène s’aggrave évidemment lorsqu’on a affaire à une traduction de traduction. Il est donc très précieux d’avoir recours à l’araméen, surtout à la Vetus Syra (du IIe siècle) dont l’environnement culturel est directement héritier et très proche chronologiquement de celui de l’Église primitive.
 
Dans certains cas, le passage étudié connaît des variantes dans un ou plusieurs autres évangiles, avec des traitements particuliers : ce ne sont pas toujours des copié-collé du même texte, mais tel évangéliste met l’accent sur tel point, et tel autre sur tel autre point : les rédactions (ou les traductions) sont différentes. Ce n’est pas le cas du verset qui nous occupe, lequel est propre à l’évangile de saint Matthieu.
 
De même, dans certains cas, le passage étudié comprend une ou des références à des livres des Écritures (Ancien Testament), que ce soit des citations directes, des allusions ou la reprise de certains mots « techniques ». Il convient alors d’essayer de les identifier, d’en saisir le sens, et de connaître les débats internes au judaïsme qui peuvent exister à leur sujet. Mais ce n’est pas le cas non plus, a priori, dans le verset qui nous occupe.
 
B.      En second lieu, il est également très profitable, quand on en a la possibilité, de prendre connaissance d’utilisations ou de commentaires du passage étudié par des Pères de l’Église. L’idéal est de trouver des citations chez les Pères les plus anciens, antérieurs au IIIe siècle : on augmente ainsi les chances de trouver une interprétation proche de l’intention initiale de l’évangéliste.
 
Il faut ici faire un travail de contextualisation à trois niveaux :
a)       le texte est rédigé par un évangéliste qui a sa propre compréhension des actes et des paroles de Jésus, sa propre intention de transmettre tel ou tel point important à ses yeux (et d’en cacher tel autre), sa propre manière d’écrire, ses propres références dans les Écritures, et parfois dans d’autres livres extrabibliques ;
 
b)      les actes et les paroles de Jésus lui-même se comprennent dans leur propre contexte historique et religieux : par exemple, un débat avec des docteurs de la Loi doit être compris comme un « débat de rabbins » dont les règles sont particulières, les références codifiées, etc. ;
 
c)       enfin, le Père de l’Église a son propre contexte culturel et il est engagé dans un débat particulier, lequel n’a pas nécessairement de lien direct avec celui de l’évangéliste ou celui de Jésus… Parfois, le Père de l’Église instrumentalise le texte.
 
Il faut donc se dire : « Jésus a vécu ceci et dit cela » ; l’évangéliste « a compris les choses de telle manière et il a voulu les transmettre à sa manière » ; le Père de l’Église « a compris l’évangile dans ce sens, et il l’emploie à telle fin », chacun dans son contexte culturel et dans sa perspective religieuse personnelle. Bref, il y a des pièges à tous les étages. Mais l’exercice peut porter ses fruits.
 
Passons à la pratique :
 
A.     Établissement du texte
 
Remarques préliminaires : 1) le passage étudié n’existe que chez saint Matthieu ; Luc, Marc et Jean n’en font pas mention. 2) Nous savons par Eusèbe de Césarée que saint Matthieu a rédigé initialement son évangile en « hébreu » mais la version d’origine est perdue. Nous n’avons donc accès qu’à des traductions, sauf peut-être pour les versions araméennes.
 
Traduction liturgique : « C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. » (Mt 13,52)
 
Bible de Jérusalem (à partir du grec) : « Ainsi donc, tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et du vieux »
 
Peschitta (trad. de l’araméen) : « Par conséquent, tout savant-du-livre qui a été formé comme un disciple pour le Royaume des cieux, ressemble à un homme, maître de maison, qui fait sortir de ses trésors du nouveau et de l’ancien »
 
Vetus Syra (trad. de l’araméen) : « C’est pour cela que tout scribe qui a été fait disciple pour le royaume des cieux est semblable à un homme, maître de maison, qui fait sortir de ses trésors du nouveau et du vieux. »
 
Commentaire :
 
On s’aperçoit qu’il y a plusieurs variantes, lesquelles posent plusieurs questions :
 
1.       Le scribe est-il « devenu disciple du Royaume » ou bien est-il « formé/instruit/fait disciple pour le Royaume » ? Ici on trouve trois courants dans les traductions : disciple pour le royaume, disciple dans/ à l’intérieur du royaume, disciple vers l’intérieur du Royaume. Il est difficile d’en dire plus à ce stade.
 
2.       La tradition araméenne précise « un homme, maître de maison », tandis que la tradition grecque ne retient que la fonction « maître de maison » - la BJ en fait un « propriétaire ». La mention du mot « homme » en araméen peut-être soit purement littéraire, une manière orientale de s’exprimer que la traduction grecque n’a pas retenue ; ou bien la précision est voulue dans l’hébreu ou l’araméen originel de l’évangile de saint Matthieu et, dans ce cas, le mot « homme » peut renvoyer explicitement pour un juif de l’époque à Dieu lui-même (Jésus est le « Fils de l’Homme »). Les traducteurs grecs auraient alors « manqué le virage » et perdu une partie du message de l’évangile… 
On peut aussi s’interroger sur la nature de la fonction « maître de maison ». Si c’est un disciple lambda, ce peut être un « gérant » ; mais si c’est Dieu lui-même, on doit le comprendre en effet comme un « propriétaire ». En araméen (Vetus Syra), on a la traduction littérale « seigneur de maison ».
 
3.       S’agit-il de « son trésor » (tradition grecque) ou de « ses trésors » (tradition araméenne) ? Il est de coutume, en hébreu et en araméen de mettre au pluriel des éléments pour en marquer l’appartenance divine. Par exemple, on a « le ciel » que chacun peut voir de ses yeux charnels et « les cieux » qui sont le « Ciel divin ». Dans ce cas, « les trésors » sont un « Trésor divin ». Dans la traduction grecque le « Trésor divin » serait alors « sécularisé » en trésor monétaire, alors qu’il s’agit d’un Trésor d’une nature autrement plus précieuse et mystérieuse.
 
Il apparaît que les remarques 2 et 3 convergent vers l’idée que l’« Homme, maître de maison » soit Dieu lui-même, puisqu’il exploite « ses trésors » - la tradition araméenne est cohérente, dans ce cas, et la traduction grecque aurait perdu une partie du sens de la phrase.
En suivant la tradition araméenne, le scribe « disciple du/pour » le Royaume des cieux est donc comparable à Dieu qui tire de son Trésor mystérieux, « du neuf et de l’ancien ».
 
B.      Ce qu’en comprennent ou ce qu’en font les Pères de l’Église
 
Nous disposons d’au moins deux témoignages anciens :
 
Pseudo-Clément :
 
« […] celui qui, issu des nations, tient de Dieu le don d’aimer Jésus, doit prendre sur lui de croire aussi en Moïse. Et inversement, l’Hébreu qui tient de Dieu le don de croire en Moïse doit prendre sur lui de croire en Jésus, en sorte que chacun d’eux, ayant en soi quelque chose du don divin et quelque chose de son propre mouvement, soit rendu parfait par l’addition des deux. D’un tel homme en effet parlait notre Seigneur comme d’un riche qui tire de son trésor du neuf et du vieux. » (Ps. Clément, Reconnaissances IV, 5,7-9).
 
Le Roman pseudo-clémentin est un apocryphe du Nouveau Testament rédigé entre le IIe et le IIIe siècle. Il provient de milieux judéo-chrétiens – c’est-à-dire de juifs devenus chrétiens tout en conservant l’observance de la Loi de Moïse. Ils sont rejetés à la fois par les juifs (comme traîtres) et par les chrétiens (comme hérétiques, car « judaïsants »).
L’appréciation du passage de l’évangile par le Ps.-Clément est cohérente avec l’idée que « les trésors » sont un « don divin » ; le « neuf » serait la foi en Jésus, et l’« ancien » la foi en Moïse, lesquels proviennent d’un seul et même Mystère divin – ce qui est fondamental pour un judéo-chrétien.
 
Irénée de Lyon :
 
« Toutes choses relèvent donc d’une seule et même substance, autrement dit proviennent d’un seul et même Dieu, comme le Seigneur le déclare encore à ses disciples : « C’est pourquoi tout scribe instruit de ce qui regarde le royaume des cieux est semblable à un Maître de maison qui extrait de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes. » Il n’a pas enseigné qu’un autre extrait les choses anciennes et un autre les choses nouvelles, mais que c’est un seul et le même.
Car le Maître de maison, c’est le Seigneur : il a autorité sur toute la maison paternelle, fixant pour les esclaves encore grossiers une Loi adaptée, mais donnant aux hommes libres et justifiés par la foi des préceptes appropriés et ouvrant aux enfants son propre héritage.
Les scribes instruits de ce qui regarde le royaume des cieux, ce sont ses disciples, au sujet desquels il dit ailleurs aux Juifs : « Voici que je vous envoie des sages, des scribes et des docteurs : vous en tuerez et pourchasserez de ville en ville. »
Quant aux choses anciennes et nouvelles qui sont extraites du trésor, ce sont incontestablement les deux Testaments : les choses anciennes sont la Loi antérieure, et les nouvelles, la vie selon l’Évangile. C’est à propos de celle-ci que David dit : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau. » Et Isaïe : « Chantez au Seigneur un hymne nouveau. Son commencement : Son nom est glorifié aux extrémités de la terre, on annonce ses hauts faits dans les îles. » Et Jérémie : « Voici, dit-il, que je vais établir une alliance nouvelle, différente de celle que j’ai conclue avec vos pères sur le mont Horeb. » Ces deux Testaments, un seul et même Maître de maison les a extraits de son trésor, le Verbe de Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ : c’est lui qui s’est entretenu avec Abraham et avec Moïse, et c’est également lui qui nous a rendu la liberté dans la nouveauté, c’est-à-dire amplifié la grâce venant de lui. » (Irénée de Lyon, Traité contre les Hérésies, IV, 9, 1).
 
Saint Irénée de Lyon est bien connu de nos services : originaire d’Asie mineure vers 122, il est mort martyr à Lyon vers 200. Il est disciple de saint Polycarpe de Smyrne, lequel est juif de naissance et lui-même disciple de saint Jean l’évangéliste.
Irénée n’est pas juif lui-même ; c’est donc culturellement un grec, de tradition évangélique grecque : il n’a pas un accès direct à l’hébreu ou à l’araméen de l’évangile de saint Matthieu mais seulement à sa traduction grecque. Mais il peut avoir une bonne connaissance de son interprétation. Cependant, sa tradition est plutôt celle de saint Jean. Dans son Traité contre les Hérésies, Irénée lutte contre les gnostiques dont certains veulent « évacuer l’Ancien Testament » au profit du seul Nouveau Testament. Irénée leur rappelle que le Nouveau Testament est incompréhensible sans l’Ancien, qui en est la prophétie.
Dans son appréciation du texte, Irénée reprend l’idée que le Maître de Maison est – sinon Dieu - du moins Jésus lui-même. Comme le Ps-Clément, il comprend l’ancien comme la « Loi antérieure » de Moïse qu’il identifie à l’Ancien Testament et le nouveau à la « Vie selon l’Évangile », c’est-à-dire le Nouveau Testament, sauf que le Ps.-Clément n’aurait pas qualifiée la Loi d’« antérieure », mais de « toujours en vigueur » !
 
On voit bien ici que les Pères de l’Église lisent l’évangile à la lumière des débats de leur temps et de leur milieu culturel, qui ne sont pas forcément ceux de saint Matthieu ou de Jésus lui-même. Mais leur exégèse est cohérente sur le fond et elle s’accorde avec notre propre lecture initiale.
 
On a passé sur le fait que les textes des Pères de l’Église cités ici ne sont pas des originaux mais des traductions de traduction... Ps-Clément a dû écrire initialement en hébreu, Irénée en grec. Mais les originaux sont perdus : on a le Ps-Clément en deux versions grecque et latine, et Irénée en latin et en partie en arménien… Ainsi, en toute rigueur d’analyse, les règles d’établissement du texte (A) appliquées à l’évangile sont aussi valables pour ces textes. Mais nous n’avons pas besoin d’aller jusque-là pour notre propos aujourd’hui.
 
Conclusion
 
Finalement on peut (ou on doit) comprendre que les disciples de Jésus sont habilités à lire et interpréter correctement les Écritures (Ancien Testament) et les évangiles (Nouveau Testament) dès lors qu’ils en font usage inséparablement, parce que le cœur des Écritures et des évangiles provient d’un seul et même Mystère divin : le Dieu de Moïse et de la Loi est le même Dieu de Jésus et de l’évangile.
C’est ainsi que ces disciples manifestent le Royaume des cieux et y préparent ceux qui écoutent leur enseignement. En fait, c’est une affirmation à l’égard des saducéens et d’une partie des pharisiens que les chrétiens sont les seuls interprètes véritables et légitimes des Écritures.
Et ce portrait du disciple-scribe convient parfaitement à saint Matthieu lui-même !
 
 

02 août 2026 - CHOYE - 18ème dimanche TO - Année A

 Is 55, 1-3 ; Ps 144 ; Rm 8,35.37-39 ; Mt 14,13-31
 
Chers frères et sœurs,
 
Saint Matthieu est un scribe merveilleux, qui tire du trésor de son Maître de l’ancien et du nouveau. Dans un seul récit, il mélange trois niveaux de lecture : le premier est historique, le second fait référence aux Écritures, à l’Ancien Testament, et le troisième vaut pour l’Église, pour nous aujourd’hui.
 
Historiquement, saint Matthieu nous dit que Jésus apprend l’exécution de Jean-Baptiste. Il se rend alors seul « au lieu en ruine » au bord du lac, c’est-à-dire très certainement là où Jean prêchait et baptisait. Cependant les foules – dont nous savons qu’elles étaient nombreuses à aimer et à suivre Jean – rejoignent Jésus à cet endroit. Il y a tout lieu de penser, comme c’est la coutume en Orient et aussi chez nous, que tous se sont rassemblés pour partager « une brioche » le jour de l’enterrement. C’est une forme d’offrande pour le repos de l’âme du défunt. Évidemment, étant le cousin de Jean et désigné par lui comme l’« Agneau de Dieu, celui qui enlève les péchés du monde », les foules attendent de Jésus qu’il dise ou fasse quelque chose d’important. Va-t-il se révéler au monde ? Son « Heure » n’est-elle pas venue ? On voit très bien dans l’évangile que Jésus est pris de compassion devant l’attente des foules. Il va leur donner quelque chose qui dépasse leur entendement car, sur le coup, ils n’ont pas compris.
 
Le second niveau de lecture renvoie aux Écritures. Saint Matthieu n’est pas avare en références. Je vous les donne à la suite : 
- « Le soir venu » renvoie directement au soir du premier jour de la création : « Il y eut un soir, il y eut un matin. » 
- Les cinq pains et les deux poissons peuvent être interprétés comme les cinq livres de la Loi, de la Torah, et les deux poissons comme les Prophètes et les Psaumes, c’est-à-dire la totalité des Écritures
- Jésus dit « Apportez-les moi ! » Alors que le récit de la multiplication des pains se trouve aussi chez Marc, Luc et Jean, aucun ne s’est attardé sur ce détail. C’est que pour saint Matthieu, ce n’en est pas un. Dans le livre des Psaumes, on trouve une seule fois ce verbe : « apportez », dans ce verset : « Rendez au Seigneur la gloire de son nom. Apportez votre offrande, entrez dans ses parvis » Dans les Écritures, quand il est question d’« apporter quelque chose », c’est généralement pour apporter une offrande. C’est un acte de culte. 
- Jésus demande ensuite à la foule de s’asseoir « sur l’herbe ». L’expression employée par Matthieu pour dire « l’herbe », « la prairie », ne se trouve que dans la Genèse pour parler de l’herbe verte du Paradis et, après le déluge, pour parler de la création réconciliée avec Dieu, du monde renouvelé. Évidemment Matthieu l’a fait exprès. 
- Plus loin, il dit : « Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. » C’est une citation exacte du psaume 78, où le psalmiste rappelle le don de la Manne lors de l’Exode des Hébreux au désert, et surtout le don des cailles qui s’ensuit, où les Hébreux en ont à satiété, jusqu’à en être malade, devant une telle abondance de viande ! Et cela fait aussi référence à la prophétie d’Isaïe que nous avons lue en première lecture : « Vous vous régalerez de viandes savoureuses ! » 
- Je passe rapidement sur les douze paniers, douze étant le nombre des tribus d’Israël : l’abondance est pour tout le peuple, et au-delà pour toutes les nations. 
- Et je finis sur les « cinq mille » hommes. Saint Matthieu n’a pas donné ce nombre au hasard. Ils étaient « cinq mille » les hébreux qui combattirent entre Béthel et Aï avec Josué. Après leur victoire Josué bâtit un autel selon les prescriptions de la Loi de Moïse, un autel de pierres brutes, et ils y présentèrent leurs offrandes. Or c’est également entre Bethel et Aï qu’Abraham avait résidé et qu’il avait bâti un autel au Seigneur et qu’il y avait invoqué son Nom. Pour les juifs à l’époque de Matthieu, dire « cinq mille hommes », c’est donc faire une référence à l’autel de Dieu près de Béthel, fondé par Abraham et rétabli par Josué, où on peut invoquer Dieu et lui présenter son offrande. 
Voilà pour le scribe qui tire de l’ancien du trésor du Mystère de Dieu.
 
Tirons maintenant le nouveau. Tout le monde a bien compris que, dans son récit de la multiplication des pains, saint Matthieu a esquissé le déroulement d’une célébration eucharistique : Jésus prend les pains, il lève les yeux au ciel, il prononce la bénédiction, il rompt les pains et les donne aux disciples qui les donnent à la foule. C’est ce que le prêtre fait toujours, à la demande de Jésus, pendant la messe.
Mais comprenez bien : la messe n’est pas un pique-nique sur l’herbe… Elle a lieu le soir du premier jour de la Création nouvelle, jour de la résurrection de Jésus – elle a lieu le dimanche ; elle a lieu au Paradis, sur une Terre nouvelle – dans une église ; elle est le dévoilement des Écritures dont nous savons que l’Évangile de Jésus est la clé – c’est le temps des lectures ; Jésus demande qu’on lui apporte les offrandes, offrandes de nos vies avec Dieu, offrande de notre travail et de nous-mêmes. Cette offrande est présentée par Jésus-Josué – c’est le même prénom – sur l’autel de pierre, où déjà Abraham avait invoqué le Nom du Seigneur. La messe est célébrée sur un autel de pierre consacré à Dieu. Et le Seigneur y donne en abondance le Corps du Seigneur – sa « chair » dirait saint Jean. On ne peut pas être plus explicite. On voit donc qu’à l’époque de saint Matthieu, la célébration eucharistique et son environnement presque architectural sont déjà en place.
 
N’est-il pas merveilleux que 2000 plus tard nous y soyons toujours fidèles ? Rendons grâce au Seigneur en lui présentant notre offrande : le pain de sa Parole reçue dans notre histoire, pour recevoir de lui son Corps, et avec lui la vie éternelle, en abondance. 

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