Comment comprendre le sens d’un verset de
l’évangile ?
« C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume
des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf
et de l’ancien. » (Mt 13,52)
C’est tout simple.
Règle du jeu : L’interprétation d’un passage de
l’évangile s’appuie sur la Bible elle-même (A) et sur la Tradition de
l’Église (B).
A. En premier lieu, il convient d’établir le texte. La
version liturgique qui nous est donnée est souvent simplifiée, parce qu’elle
doit être lue en public et être comprise par une assistance de niveau culturel
varié. Elle doit également être comprise par un français, un belge ou un
québécois, par exemple.
Il est donc très profitable de
mettre le texte « en relief » en le lisant dans plusieurs traductions
françaises différentes (Bible de Jérusalem, Traduction Œcuménique de la
Bible…) et, quand on le peut, dans les langues anciennes : latin (Vulgate),
grec (texte recomposé Nestlé-Alland), syriaque, araméen (Peschita, Vetus
Syra)… Ce travail permet de mettre en évidence des variantes, des
différences de vocabulaire. On applique alors le principe de Martine Aubry
© : « Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup ! »
On s’aperçoit assez vite qu’une
traduction qui ne saisit pas la problématique initiale du texte, enracinée dans
le contexte judéo-chrétien de la vie de Jésus et des Apôtres, a tendance à
créer des variantes et à en moraliser le sens. Ce phénomène s’aggrave
évidemment lorsqu’on a affaire à une traduction de traduction. Il est donc très
précieux d’avoir recours à l’araméen, surtout à la Vetus Syra (du IIe
siècle) dont l’environnement culturel est directement héritier et très proche
chronologiquement de celui de l’Église primitive.
Dans certains cas, le passage
étudié connaît des variantes dans un ou plusieurs autres évangiles, avec des
traitements particuliers : ce ne sont pas toujours des copié-collé du même
texte, mais tel évangéliste met l’accent sur tel point, et tel autre sur tel
autre point : les rédactions (ou les traductions) sont différentes. Ce
n’est pas le cas du verset qui nous occupe, lequel est propre à l’évangile de
saint Matthieu.
De même, dans certains cas, le
passage étudié comprend une ou des références à des livres des Écritures (Ancien
Testament), que ce soit des citations directes, des allusions ou la reprise de
certains mots « techniques ». Il convient alors d’essayer de les
identifier, d’en saisir le sens, et de connaître les débats internes au
judaïsme qui peuvent exister à leur sujet. Mais ce n’est pas le cas non plus,
a priori, dans le verset qui nous occupe.
B. En second lieu, il est également très profitable, quand on en a
la possibilité, de prendre connaissance d’utilisations ou de commentaires du
passage étudié par des Pères de l’Église. L’idéal est de trouver des
citations chez les Pères les plus anciens, antérieurs au IIIe siècle : on
augmente ainsi les chances de trouver une interprétation proche de l’intention
initiale de l’évangéliste.
Il faut ici faire un travail de
contextualisation à trois niveaux :
a) le texte est rédigé par un évangéliste qui a sa propre
compréhension des actes et des paroles de Jésus, sa propre intention de
transmettre tel ou tel point important à ses yeux (et d’en cacher tel autre),
sa propre manière d’écrire, ses propres références dans les Écritures, et
parfois dans d’autres livres extrabibliques ;
b) les actes et les paroles de Jésus lui-même se comprennent dans
leur propre contexte historique et religieux : par exemple, un débat avec
des docteurs de la Loi doit être compris comme un « débat de
rabbins » dont les règles sont particulières, les références codifiées,
etc. ;
c) enfin, le Père de l’Église a son propre contexte culturel et il
est engagé dans un débat particulier, lequel n’a pas nécessairement de lien
direct avec celui de l’évangéliste ou celui de Jésus… Parfois, le Père de
l’Église instrumentalise le texte.
Il faut donc se dire :
« Jésus a vécu ceci et dit cela » ; l’évangéliste « a
compris les choses de telle manière et il a voulu les transmettre à sa
manière » ; le Père de l’Église « a compris l’évangile dans ce
sens, et il l’emploie à telle fin », chacun dans son contexte culturel et
dans sa perspective religieuse personnelle. Bref, il y a des pièges à tous les
étages. Mais l’exercice peut porter ses fruits.
Passons à la pratique :
A. Établissement du texte
Remarques préliminaires : 1)
le passage étudié n’existe que chez saint Matthieu ; Luc, Marc et Jean
n’en font pas mention. 2) Nous savons par Eusèbe de Césarée que saint Matthieu
a rédigé initialement son évangile en « hébreu » mais la version
d’origine est perdue. Nous n’avons donc accès qu’à des traductions, sauf
peut-être pour les versions araméennes.
Traduction liturgique : «
C’est pourquoi tout scribe devenu
disciple du royaume
des Cieux est comparable à un maître
de maison qui tire de son
trésor du neuf et de l’ancien. » (Mt 13,52)
Bible de Jérusalem (à
partir du grec) : « Ainsi donc, tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et du
vieux »
Peschitta (trad. de
l’araméen) : « Par conséquent, tout savant-du-livre qui a été formé comme un
disciple pour le
Royaume des cieux, ressemble à un homme, maître de
maison, qui fait sortir de ses trésors du nouveau et de l’ancien »
Vetus Syra (trad. de
l’araméen) : « C’est pour cela que tout scribe qui a été fait disciple pour le royaume des cieux est
semblable à un homme, maître de maison, qui fait
sortir de ses trésors
du nouveau et du vieux. »
Commentaire :
On s’aperçoit qu’il y a plusieurs
variantes, lesquelles posent plusieurs questions :
1. Le scribe est-il « devenu disciple du
Royaume » ou bien est-il « formé/instruit/fait disciple pour
le Royaume » ? Ici on trouve trois courants dans les
traductions : disciple pour le royaume, disciple dans/ à
l’intérieur du royaume, disciple vers l’intérieur du Royaume. Il est
difficile d’en dire plus à ce stade.
2. La tradition araméenne précise « un homme, maître de
maison », tandis que la tradition grecque ne retient que la fonction
« maître de maison » - la BJ en fait un « propriétaire ».
La mention du mot « homme » en araméen peut-être soit purement
littéraire, une manière orientale de s’exprimer que la traduction grecque n’a
pas retenue ; ou bien la précision est voulue dans l’hébreu ou l’araméen
originel de l’évangile de saint Matthieu et, dans ce cas, le mot « homme »
peut renvoyer explicitement pour un juif de l’époque à Dieu lui-même (Jésus est
le « Fils de l’Homme »). Les traducteurs grecs auraient alors
« manqué le virage » et perdu une partie du message de
l’évangile…
On peut aussi s’interroger sur la nature de
la fonction « maître de maison ». Si c’est un disciple lambda,
ce peut être un « gérant » ; mais si c’est Dieu lui-même,
on doit le comprendre en effet comme un « propriétaire ». En
araméen (Vetus Syra), on a la traduction littérale « seigneur de
maison ».
3. S’agit-il de « son trésor » (tradition grecque)
ou de « ses trésors » (tradition araméenne) ? Il est
de coutume, en hébreu et en araméen de mettre au pluriel des éléments pour en
marquer l’appartenance divine. Par exemple, on a « le ciel » que
chacun peut voir de ses yeux charnels et « les cieux » qui sont le
« Ciel divin ». Dans ce cas, « les trésors » sont un
« Trésor divin ». Dans la traduction grecque le « Trésor
divin » serait alors « sécularisé » en trésor monétaire, alors
qu’il s’agit d’un Trésor d’une nature autrement plus précieuse et mystérieuse.
Il apparaît que les remarques 2
et 3 convergent vers l’idée que l’« Homme, maître de maison »
soit Dieu lui-même, puisqu’il exploite « ses trésors » - la
tradition araméenne est cohérente, dans ce cas, et la traduction grecque aurait
perdu une partie du sens de la phrase.
En suivant la tradition
araméenne, le scribe « disciple du/pour » le Royaume des cieux est
donc comparable à Dieu qui tire de son Trésor mystérieux, « du neuf et de
l’ancien ».
B. Ce qu’en comprennent ou ce qu’en font les Pères de l’Église
Nous disposons d’au moins deux
témoignages anciens :
Pseudo-Clément :
« […] celui qui, issu des
nations, tient de Dieu le don d’aimer Jésus, doit prendre sur lui de croire
aussi en Moïse. Et inversement, l’Hébreu qui tient de Dieu le don de
croire en Moïse doit prendre sur lui de croire en Jésus, en sorte que
chacun d’eux, ayant en soi quelque chose du don divin et quelque chose
de son propre mouvement, soit rendu parfait par l’addition des deux. D’un tel
homme en effet parlait notre Seigneur comme d’un riche qui tire de son
trésor du neuf et du vieux. » (Ps.
Clément, Reconnaissances IV, 5,7-9).
Le Roman pseudo-clémentin
est un apocryphe du Nouveau Testament rédigé entre le IIe et le IIIe siècle. Il
provient de milieux judéo-chrétiens – c’est-à-dire de juifs devenus chrétiens
tout en conservant l’observance de la Loi de Moïse. Ils sont rejetés à la fois
par les juifs (comme traîtres) et par les chrétiens (comme hérétiques, car
« judaïsants »).
L’appréciation du passage de
l’évangile par le Ps.-Clément est cohérente avec l’idée que « les
trésors » sont un « don divin » ; le « neuf »
serait la foi en Jésus, et l’« ancien » la foi en Moïse, lesquels proviennent
d’un seul et même Mystère divin – ce qui est fondamental pour un
judéo-chrétien.
Irénée
de Lyon :
« Toutes choses relèvent
donc d’une seule et même substance, autrement dit proviennent d’un seul et même
Dieu, comme le Seigneur le déclare encore à ses disciples : « C’est pourquoi
tout scribe instruit de ce qui regarde le royaume des cieux est semblable à un
Maître de maison qui extrait de son trésor des choses nouvelles et des choses
anciennes. » Il n’a pas enseigné qu’un autre extrait les choses anciennes
et un autre les choses nouvelles, mais que c’est un seul et le même.
Car le Maître de maison, c’est
le Seigneur : il a autorité sur toute la maison paternelle, fixant pour les
esclaves encore grossiers une Loi adaptée, mais donnant aux hommes libres et
justifiés par la foi des préceptes appropriés et ouvrant aux enfants son propre
héritage.
Les scribes instruits de ce
qui regarde le royaume des cieux, ce sont ses disciples, au sujet desquels
il dit ailleurs aux Juifs : « Voici que je vous envoie des sages, des
scribes et des docteurs : vous en tuerez et pourchasserez de ville en ville.
»
Quant aux choses anciennes et
nouvelles qui sont extraites du trésor, ce sont incontestablement les deux
Testaments : les choses anciennes sont la Loi antérieure, et les nouvelles,
la vie selon l’Évangile. C’est à propos de celle-ci que David dit : « Chantez
au Seigneur un cantique nouveau. » Et Isaïe : « Chantez au Seigneur un
hymne nouveau. Son commencement : Son nom est glorifié aux extrémités de la
terre, on annonce ses hauts faits dans les îles. » Et Jérémie : « Voici,
dit-il, que je vais établir une alliance nouvelle, différente de celle que j’ai
conclue avec vos pères sur le mont Horeb. » Ces deux Testaments, un seul
et même Maître de maison les a extraits de son trésor, le Verbe de Dieu, notre
Seigneur Jésus-Christ : c’est lui qui s’est entretenu avec Abraham et avec
Moïse, et c’est également lui qui nous a rendu la liberté dans la nouveauté,
c’est-à-dire amplifié la grâce venant de lui. » (Irénée de Lyon, Traité contre les Hérésies, IV, 9,
1).
Saint Irénée de Lyon est bien
connu de nos services : originaire d’Asie mineure vers 122, il est mort
martyr à Lyon vers 200. Il est disciple de saint Polycarpe de Smyrne, lequel
est juif de naissance et lui-même disciple de saint Jean l’évangéliste.
Irénée n’est pas juif lui-même ;
c’est donc culturellement un grec, de tradition évangélique grecque : il
n’a pas un accès direct à l’hébreu ou à l’araméen de l’évangile de saint
Matthieu mais seulement à sa traduction grecque. Mais il peut avoir une bonne
connaissance de son interprétation. Cependant, sa tradition est plutôt celle de
saint Jean. Dans son Traité contre les Hérésies, Irénée lutte contre les
gnostiques dont certains veulent « évacuer l’Ancien Testament » au
profit du seul Nouveau Testament. Irénée leur rappelle que le Nouveau Testament
est incompréhensible sans l’Ancien, qui en est la prophétie.
Dans son appréciation du texte,
Irénée reprend l’idée que le Maître de Maison est – sinon Dieu -du moins Jésus
lui-même. Comme le Ps-Clément, il comprend l’ancien comme la « Loi
antérieure » de Moïse qu’il identifie à l’Ancien Testament et le nouveau à
la « Vie selon l’Évangile », c’est-à-dire le Nouveau Testament, sauf
que le Ps.-Clément n’aurait pas qualifiée la Loi d’« antérieure », mais
de « toujours en vigueur » !
On voit bien ici que les Pères de
l’Église lisent l’évangile à la lumière des débats de leur temps et de leur
milieu culturel, qui ne sont pas forcément ceux de saint Matthieu ou de Jésus
lui-même. Mais leur exégèse est cohérente sur le fond et elle s’accorde avec
notre propre lecture initiale.
On a passé sur le fait que les
textes des Pères de l’Église cités ici ne sont pas des originaux mais des
traductions de traduction... Ps-Clément a dû écrire initialement en hébreu,
Irénée en grec. Mais les originaux sont perdus : on a le Ps-Clément en
deux versions grecque et latine, et Irénée en latin et en partie en arménien…
Ainsi, en toute rigueur d’analyse, les règles d’établissement du texte (A)
appliquées à l’évangile sont aussi valables pour ces textes. Mais nous n’avons
pas besoin d’aller jusque-là pour notre propos aujourd’hui.
Conclusion
Finalement on peut (ou on doit)
comprendre que les disciples de Jésus sont habilités à lire et interpréter correctement
les Écritures (Ancien Testament) et les évangiles (Nouveau Testament)
dès lors qu’ils en font usage inséparablement, parce que le cœur des Écritures
et des évangiles provient d’un seul et même Mystère divin : le Dieu de
Moïse et de la Loi est le même Dieu de Jésus et de l’évangile.
C’est ainsi que ces disciples
manifestent le Royaume des cieux et y préparent ceux qui écoutent leur
enseignement. En fait, c’est une affirmation à l’égard des saducéens et d’une
partie des pharisiens que les chrétiens sont les seuls interprètes véritables
et légitimes des Écritures.
Et ce portrait du disciple-scribe
convient parfaitement à saint Matthieu lui-même !