samedi 15 août 2026

15 août 2026 - CHARCENNE - Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie - Année A

 Ap 11, 19a ; 12, 1-6a.10ab ; Ps 44 ; 1 Co 15, 20-27a ; Lc 1, 39-56
 
Chers frères et sœurs,
 
N’est-il pas curieux de proclamer l’évangile de la Visitation de Marie à sa cousine Élisabeth alors que nous fêtons l’Assomption de Marie au ciel ? Quel est le rapport ?
Dimanche dernier, et celui d’avant, nous avions déjà été confrontés à tel phénomène où l’évangile du jour, tout en étant bien situé historiquement dans la vie terrestre de Jésus, évoque également une situation qui a lieu après sa résurrection. Par exemple dimanche dernier, la marche de Jésus sur les eaux était un moyen pour saint Matthieu de nous parler aussi de l’apparition de Jésus au Cénacle ; et le dimanche d’avant, la multiplication des pains évoquait aussi la liturgie eucharistique de l'Église.
 
Aujourd’hui saint Luc paraît user du même procédé. Certes, il raconte bien ce qui s’est historiquement passé : la Vierge Marie déjà enceinte de Jésus s’est rendue chez sa cousine Élisabeth elle-même enceinte de Jean-Baptiste depuis quelques mois. Les deux femmes se sont émerveillées de leur bonheur mutuel, et Marie a chanté son Magnificat. Il n’y a aucune raison de douter de cet événement, que Marie elle-même a pu relater à saint Luc. Cependant saint Luc veut nous faire passer un message plus profond – presque caché – exactement comme l’a fait saint Matthieu. Comme d’habitude, ce sont les détails qui attirent notre attention.
 
Le premier réside dans le récit lui-même. Aucun autre évangéliste n’a raconté l’Annonciation puis la Visitation : si saint Luc l’a fait, ce n’est pas pour satisfaire notre curiosité sur l’histoire de Marie ou de Jésus bébé ; c’est que cela a voir avec le contenu de notre foi. L’Annonciation rappelle que Jésus est fils de Marie et fils de Dieu. La Visitation nous dit qu’au-delà de ce qui est extérieur et visible – les corps humains – la réalité humaine a aussi une part intérieure et invisible : celle des âmes qui peuvent être éclairées par l’Esprit Saint. Ainsi Élisabeth remplie d’Esprit Saint voit en sa cousine Marie la Mère de son Seigneur, la Mère de Dieu. De même saint Jean-Baptiste, encore à l’état de fœtus mais déjà habité par l’Esprit Saint, perçoit la présence de Jésus embryonnaire : il en a tressailli de joie. Dans le texte araméen, saint Luc dit qu’il a « bondi » de joie comme un cabri ! On comprend qu’Élisabeth s’en soit rendu compte… !
 
Mais justement, et c’est un deuxième détail, cette joie qui est celle d’Élisabeth et de Jean-Baptiste, est semblable à celle des anges et des saints du ciel lorsqu’ils accueillent Jésus ressuscité en son Ascension. C’est une exultation – l’exultation de la victoire de la vie sur la mort, et du bien contre le mal. Comme toujours à ce moment, il y a un dialogue entre les anges, pour ne pas dire un interrogatoire, sur l’identité de celui qui monte au ciel. Ici c’est Élisabeth qui parle et interroge : « D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » ; et Marie répond, présentant son identité : « Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. »
 
Voilà quelque chose d’étonnant, c’est le troisième détail. De l’exultation des habitants du ciel à la victoire de Jésus ressuscité, on est passé à la question de l’identité de Marie qui se présente dans la Maison de Zacharie, située dans une ville de Juda, dans une région montagneuse. Mais pourquoi autant de précisions qui n’en sont pas…? Nous comprenons que saint Luc parle en réalité de la montée de Marie sur la Montagne de la Gloire de Dieu, dans la Jérusalem céleste, dans le sanctuaire du Seigneur, où elle est reçue en tant que Mère de Dieu et Reine, elle qui est l’humble servante du Seigneur, mais que tous les âges diront désormais bienheureuse. Elle est la Toute-Sainte pour l’éternité. Le récit de la  Visitation est bien pour saint Luc un prétexte et une prophétie de l’événement de l’Assomption de Marie au ciel.
 
Marie s’est déclarée « humble servante du Seigneur » ; titre qui est depuis toujours celui de Moïse, le « serviteur du Seigneur ». De même que pour Marie, nous ne savons pas où est enterré Moïse : leur corps a disparu. C’est une caractéristiques des plus grands prophètes entrés dans l’intimité de Dieu, comme Élie par exemple, ou Hénoch. Marie est entrée dans la gloire du ciel sans délai. Saint Luc a souligné ce point : elle est montée « avec empressement », « en hâte » dit l’araméen.
 
Nous aimons chanter de Marie qu’elle est la « première en chemin ». Ce chant nous permet de nous souvenir que sur ce chemin – celui du ciel – beaucoup la suivent ; et que ce « beaucoup », c’est nous. La leçon de l’Assomption de Marie au ciel, c’est que pour tous les hommes – et les femmes – qui se laissent habiter, éclairer ou revêtir par l’Esprit Saint, l’entrée au ciel se fera de même. Notre identité : « serviteurs et servantes du Seigneur », « enfants de Dieu », « amis de Dieu ». Sa marque ? Celle des élus, baptisés au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Et sa preuve ? La communion au Corps et au Sang de Jésus : comme Marie, nous lui appartenons, et nous le portons en nous. Tout est en ordre. Alors, bondissons de joie et rendons grâce !

dimanche 9 août 2026

09 août 2026 - GRAY - 19ème dimanche TO - Année A

 1 R 19, 9a.11-13a ; Ps 84 ; Rm 9, 1-5 ; Mt 14, 22-33
 
Chers frères et sœurs,
 
Dimanche dernier saint Matthieu nous avait appris à lire son évangile avec l’œil exercé du scribe qui sait tirer de l’unique trésor du mystère de Dieu du neuf et de l’ancien. Ainsi, composé de multiples références aux Écritures, l’évangile de la multiplication des pains nous dévoilait en même temps quelques aspects fondamentaux de la liturgie eucharistique. Il en va de même aujourd’hui pour l’évangile de la marche de Jésus sur les eaux.
 
Comme dimanche dernier, il faut distinguer le plan historique de sa signification spirituelle pour saaint Matthieu. Nous savons que Jésus s’était retiré dans les ruines désertiques où, probablement, Jean Baptiste prêchait et baptisait. Là, de nombreuses foules s’étaient réunies, attendant de Jésus qu’il annonce le commencement de son règne, ainsi que l’avait prophétisé Jean : n’est-il pas « celui qui doit venir ? » Mais Jésus n’est pas le prince de ce monde, il est celui du royaume des cieux. Ce décalage explique le renvoi assez brutal des disciples – obligés à monter dans la barque – tandis que Jésus s’échappe pour « gravir la montagne, à l’écart, pour prier », dans la solitude. Jésus a refusé tout net de devenir un messie politique ; la mission qu’il a reçue de son Père est plus profonde : il ne vient pas libérer le peuple du joug des Romains pour restaurer un royaume terrestre, mais sauver toute l’humanité du péché et de la mort pour la faire entrer dans la vie éternelle. On n’est pas du tout sur le même registre.
 
Justement, dans la rédaction de son évangile, saint Matthieu emploie des mots ou des expressions appartenant aux Écritures. Ainsi « le soir venu » renvoie à la formule « Il y eut un soir, il y eut un matin » du livre de la Genèse. La barque « battue par les vagues », l’est comme l’était le camp des Égyptiens lors de la traversée de la Mer Rouge : il était « frappé de panique. » Or, détail curieux qui n’en est pas un, évidemment, cette panique prend les Égyptiens aux « dernières heures de la nuit » - la même expression que dans l’évangile : « Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. » Le message de l’auteur est très clair : Jésus marchant sur les eaux est le nouveau Moïse franchissant la Mer Rouge. Nous comprenons que si Jésus ne vient pas sauver politiquement le peuple, il en est cependant le véritable sauveur lui ouvrant le chemin de la liberté à travers les eaux de la mort. Avant d’aller plus loin dans ce sens, retenons également que, pour saint Matthieu, la « force » du vent est la même que celle des eaux du déluge et de la dureté du péché. Toujours le péché et la mort. Or si Pierre s’affole devant ces puissances, criant « Seigneur, sauve-moi ! » - le cri d’Adam dans les enfers, le cri de l’aveugle de Jéricho, Jésus lui tend la main – la main de Dieu c’est l’Esprit Saint – et le remonte. Alors le vent tomba : la force du péché et de la mort est vaincue. De fait, Jésus marchant sur les eaux avait dévoilé son identité aux apôtres effrayés : « Confiance, c’est moi » - « C’est moi », la signature du Dieu sauveur. Ainsi, un homme de l’Ancien Testament, un Juif, a-t-il ici toutes les clés et peut-être d’autres encore, pour comprendre qui est Jésus, quelle est sa mission, et quelle est sa puissance.
 
Mais saint Matthieu s’adresse aussi aux chrétiens. Comme dimanche dernier, où Jésus dans l’herbe avait prononcé les paroles qu’il dira de même lors de la Cène, durant sa Passion, ici les apôtres terrorisés dans leur barque réagissent exactement comme ils le feront lors de la première apparition de Jésus ressuscité au Cénacle : « Les disciples furent bouleversés. Ils dirent : C’est un fantôme ! » Donc, le chrétien doit lire ce même évangile de la marche sur les eaux comme si saint Matthieu parlait en réalité aussi de l’apparition de Jésus ressuscité.
Ainsi, Jésus montant sur la montagne, seul, s’est séparé par la mort de la croix de ses disciples, abandonnés à eux-mêmes sur les eaux terrifiantes d’un monde hostile – ils avaient peur des Juifs, au Cénacle – mais étaient rassemblés sur le frêle esquif de l’Église naissante. Or voilà que, contre toute attente et contre toutes les lois de la nature, Jésus se manifeste à eux. Est-il un fantôme ? Il était capable de franchir des portes fermées, mais aussi de manger du poisson ; Thomas pouvait le toucher ; cette nuit, Jésus marche sur l’eau, mais il peut prendre la main de Pierre et le faire remonter dans la barque. « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » On croirait que Jésus s’adresse à Thomas ! Alors la force du vent tomba et les apôtres exultent : Jésus est vraiment ressuscité d’entre les morts ; le péché est vaincu et la mort a perdu son pouvoir.
 
Vous voyez, chers frères et sœurs, comment Jésus répond à l’attente des foules venues à la recherche d’un sauveur. Sauveur, il l’est – c’est son nom – mais d’une manière qui dépasse complètement les attentes de l’homme, ou mieux, pour répondre à son unique et plus profonde espérance : être sauvé du péché, et de la mort qui en est la conséquence. Un juif pourra lire la séquence comme une nouvelle traversée de la Mer Rouge ; le chrétien y lira la première apparition de Jésus vivant après sa Passion. Mais les trois lectures se rejoignent en une seule. Jésus accomplit un signe prophétique qui annonce le renouvellement de la création, la libération de l’homme déchu, la puissance salvatrice de Dieu. Voilà pourquoi, à la fin, les apôtres qui étaient dans la barque de l’Église se prosternèrent devant Jésus et confessèrent leur foi : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »

lundi 3 août 2026

Question d'exégèse: comment comprendre le sens d'un verset de l'évangile?

 
Comment comprendre le sens d’un verset de l’évangile ?
 
« C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. » (Mt 13,52)
 
C’est tout simple.
 
Règle du jeu : L’interprétation d’un passage de l’évangile s’appuie sur la Bible elle-même (A) et sur la Tradition de l’Église (B).
 
A.      En premier lieu, il convient d’établir le texte. La version liturgique qui nous est donnée est souvent simplifiée, parce qu’elle doit être lue en public et être comprise par une assistance de niveau culturel varié. Elle doit également être comprise par un français, un belge ou un québécois, par exemple.
Il est donc très profitable de mettre le texte « en relief » en le lisant dans plusieurs traductions françaises différentes (Bible de Jérusalem, Traduction Œcuménique de la Bible…) et, quand on le peut, dans les langues anciennes : latin (Vulgate), grec (texte recomposé Nestlé-Alland), syriaque, araméen (Peschita, Vetus Syra)… Ce travail permet de mettre en évidence des variantes, des différences de vocabulaire. On applique alors le principe de Martine Aubry © : « Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup ! »
On s’aperçoit assez vite qu’une traduction qui ne saisit pas la problématique initiale du texte, enracinée dans le contexte judéo-chrétien de la vie de Jésus et des Apôtres, a tendance à créer des variantes et à en moraliser le sens. Ce phénomène s’aggrave évidemment lorsqu’on a affaire à une traduction de traduction. Il est donc très précieux d’avoir recours à l’araméen, surtout à la Vetus Syra (du IIe siècle) dont l’environnement culturel est directement héritier et très proche chronologiquement de celui de l’Église primitive.
 
Dans certains cas, le passage étudié connaît des variantes dans un ou plusieurs autres évangiles, avec des traitements particuliers : ce ne sont pas toujours des copié-collé du même texte, mais tel évangéliste met l’accent sur tel point, et tel autre sur tel autre point : les rédactions (ou les traductions) sont différentes. Ce n’est pas le cas du verset qui nous occupe, lequel est propre à l’évangile de saint Matthieu.
 
De même, dans certains cas, le passage étudié comprend une ou des références à des livres des Écritures (Ancien Testament), que ce soit des citations directes, des allusions ou la reprise de certains mots « techniques ». Il convient alors d’essayer de les identifier, d’en saisir le sens, et de connaître les débats internes au judaïsme qui peuvent exister à leur sujet. Mais ce n’est pas le cas non plus, a priori, dans le verset qui nous occupe.
 
B.      En second lieu, il est également très profitable, quand on en a la possibilité, de prendre connaissance d’utilisations ou de commentaires du passage étudié par des Pères de l’Église. L’idéal est de trouver des citations chez les Pères les plus anciens, antérieurs au IIIe siècle : on augmente ainsi les chances de trouver une interprétation proche de l’intention initiale de l’évangéliste.
 
Il faut ici faire un travail de contextualisation à trois niveaux :
a)       le texte est rédigé par un évangéliste qui a sa propre compréhension des actes et des paroles de Jésus, sa propre intention de transmettre tel ou tel point important à ses yeux (et d’en cacher tel autre), sa propre manière d’écrire, ses propres références dans les Écritures, et parfois dans d’autres livres extrabibliques ;
 
b)      les actes et les paroles de Jésus lui-même se comprennent dans leur propre contexte historique et religieux : par exemple, un débat avec des docteurs de la Loi doit être compris comme un « débat de rabbins » dont les règles sont particulières, les références codifiées, etc. ;
 
c)       enfin, le Père de l’Église a son propre contexte culturel et il est engagé dans un débat particulier, lequel n’a pas nécessairement de lien direct avec celui de l’évangéliste ou celui de Jésus… Parfois, le Père de l’Église instrumentalise le texte.
 
Il faut donc se dire : « Jésus a vécu ceci et dit cela » ; l’évangéliste « a compris les choses de telle manière et il a voulu les transmettre à sa manière » ; le Père de l’Église « a compris l’évangile dans ce sens, et il l’emploie à telle fin », chacun dans son contexte culturel et dans sa perspective religieuse personnelle. Bref, il y a des pièges à tous les étages. Mais l’exercice peut porter ses fruits.
 
Passons à la pratique :
 
A.     Établissement du texte
 
Remarques préliminaires : 1) le passage étudié n’existe que chez saint Matthieu ; Luc, Marc et Jean n’en font pas mention. 2) Nous savons par Eusèbe de Césarée que saint Matthieu a rédigé initialement son évangile en « hébreu » mais la version d’origine est perdue. Nous n’avons donc accès qu’à des traductions, sauf peut-être pour les versions araméennes.
 
Traduction liturgique : « C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. » (Mt 13,52)
 
Bible de Jérusalem (à partir du grec) : « Ainsi donc, tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et du vieux »
 
Peschitta (trad. de l’araméen) : « Par conséquent, tout savant-du-livre qui a été formé comme un disciple pour le Royaume des cieux, ressemble à un homme, maître de maison, qui fait sortir de ses trésors du nouveau et de l’ancien »
 
Vetus Syra (trad. de l’araméen) : « C’est pour cela que tout scribe qui a été fait disciple pour le royaume des cieux est semblable à un homme, maître de maison, qui fait sortir de ses trésors du nouveau et du vieux. »
 
Commentaire :
 
On s’aperçoit qu’il y a plusieurs variantes, lesquelles posent plusieurs questions :
 
1.       Le scribe est-il « devenu disciple du Royaume » ou bien est-il « formé/instruit/fait disciple pour le Royaume » ? Ici on trouve trois courants dans les traductions : disciple pour le royaume, disciple dans/ à l’intérieur du royaume, disciple vers l’intérieur du Royaume. Il est difficile d’en dire plus à ce stade.
 
2.       La tradition araméenne précise « un homme, maître de maison », tandis que la tradition grecque ne retient que la fonction « maître de maison » - la BJ en fait un « propriétaire ». La mention du mot « homme » en araméen peut-être soit purement littéraire, une manière orientale de s’exprimer que la traduction grecque n’a pas retenue ; ou bien la précision est voulue dans l’hébreu ou l’araméen originel de l’évangile de saint Matthieu et, dans ce cas, le mot « homme » peut renvoyer explicitement pour un juif de l’époque à Dieu lui-même (Jésus est le « Fils de l’Homme »). Les traducteurs grecs auraient alors « manqué le virage » et perdu une partie du message de l’évangile… 
On peut aussi s’interroger sur la nature de la fonction « maître de maison ». Si c’est un disciple lambda, ce peut être un « gérant » ; mais si c’est Dieu lui-même, on doit le comprendre en effet comme un « propriétaire ». En araméen (Vetus Syra), on a la traduction littérale « seigneur de maison ».
 
3.       S’agit-il de « son trésor » (tradition grecque) ou de « ses trésors » (tradition araméenne) ? Il est de coutume, en hébreu et en araméen de mettre au pluriel des éléments pour en marquer l’appartenance divine. Par exemple, on a « le ciel » que chacun peut voir de ses yeux charnels et « les cieux » qui sont le « Ciel divin ». Dans ce cas, « les trésors » sont un « Trésor divin ». Dans la traduction grecque le « Trésor divin » serait alors « sécularisé » en trésor monétaire, alors qu’il s’agit d’un Trésor d’une nature autrement plus précieuse et mystérieuse.
 
Il apparaît que les remarques 2 et 3 convergent vers l’idée que l’« Homme, maître de maison » soit Dieu lui-même, puisqu’il exploite « ses trésors » - la tradition araméenne est cohérente, dans ce cas, et la traduction grecque aurait perdu une partie du sens de la phrase.
En suivant la tradition araméenne, le scribe « disciple du/pour » le Royaume des cieux est donc comparable à Dieu qui tire de son Trésor mystérieux, « du neuf et de l’ancien ».
 
B.      Ce qu’en comprennent ou ce qu’en font les Pères de l’Église
 
Nous disposons d’au moins deux témoignages anciens :
 
Pseudo-Clément :
 
« […] celui qui, issu des nations, tient de Dieu le don d’aimer Jésus, doit prendre sur lui de croire aussi en Moïse. Et inversement, l’Hébreu qui tient de Dieu le don de croire en Moïse doit prendre sur lui de croire en Jésus, en sorte que chacun d’eux, ayant en soi quelque chose du don divin et quelque chose de son propre mouvement, soit rendu parfait par l’addition des deux. D’un tel homme en effet parlait notre Seigneur comme d’un riche qui tire de son trésor du neuf et du vieux. » (Ps. Clément, Reconnaissances IV, 5,7-9).
 
Le Roman pseudo-clémentin est un apocryphe du Nouveau Testament rédigé entre le IIe et le IIIe siècle. Il provient de milieux judéo-chrétiens – c’est-à-dire de juifs devenus chrétiens tout en conservant l’observance de la Loi de Moïse. Ils sont rejetés à la fois par les juifs (comme traîtres) et par les chrétiens (comme hérétiques, car « judaïsants »).
L’appréciation du passage de l’évangile par le Ps.-Clément est cohérente avec l’idée que « les trésors » sont un « don divin » ; le « neuf » serait la foi en Jésus, et l’« ancien » la foi en Moïse, lesquels proviennent d’un seul et même Mystère divin – ce qui est fondamental pour un judéo-chrétien.
 
Irénée de Lyon :
 
« Toutes choses relèvent donc d’une seule et même substance, autrement dit proviennent d’un seul et même Dieu, comme le Seigneur le déclare encore à ses disciples : « C’est pourquoi tout scribe instruit de ce qui regarde le royaume des cieux est semblable à un Maître de maison qui extrait de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes. » Il n’a pas enseigné qu’un autre extrait les choses anciennes et un autre les choses nouvelles, mais que c’est un seul et le même.
Car le Maître de maison, c’est le Seigneur : il a autorité sur toute la maison paternelle, fixant pour les esclaves encore grossiers une Loi adaptée, mais donnant aux hommes libres et justifiés par la foi des préceptes appropriés et ouvrant aux enfants son propre héritage.
Les scribes instruits de ce qui regarde le royaume des cieux, ce sont ses disciples, au sujet desquels il dit ailleurs aux Juifs : « Voici que je vous envoie des sages, des scribes et des docteurs : vous en tuerez et pourchasserez de ville en ville. »
Quant aux choses anciennes et nouvelles qui sont extraites du trésor, ce sont incontestablement les deux Testaments : les choses anciennes sont la Loi antérieure, et les nouvelles, la vie selon l’Évangile. C’est à propos de celle-ci que David dit : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau. » Et Isaïe : « Chantez au Seigneur un hymne nouveau. Son commencement : Son nom est glorifié aux extrémités de la terre, on annonce ses hauts faits dans les îles. » Et Jérémie : « Voici, dit-il, que je vais établir une alliance nouvelle, différente de celle que j’ai conclue avec vos pères sur le mont Horeb. » Ces deux Testaments, un seul et même Maître de maison les a extraits de son trésor, le Verbe de Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ : c’est lui qui s’est entretenu avec Abraham et avec Moïse, et c’est également lui qui nous a rendu la liberté dans la nouveauté, c’est-à-dire amplifié la grâce venant de lui. » (Irénée de Lyon, Traité contre les Hérésies, IV, 9, 1).
 
Saint Irénée de Lyon est bien connu de nos services : originaire d’Asie mineure vers 122, il est mort martyr à Lyon vers 200. Il est disciple de saint Polycarpe de Smyrne, lequel est juif de naissance et lui-même disciple de saint Jean l’évangéliste.
Irénée n’est pas juif lui-même ; c’est donc culturellement un grec, de tradition évangélique grecque : il n’a pas un accès direct à l’hébreu ou à l’araméen de l’évangile de saint Matthieu mais seulement à sa traduction grecque. Mais il peut avoir une bonne connaissance de son interprétation. Cependant, sa tradition est plutôt celle de saint Jean. Dans son Traité contre les Hérésies, Irénée lutte contre les gnostiques dont certains veulent « évacuer l’Ancien Testament » au profit du seul Nouveau Testament. Irénée leur rappelle que le Nouveau Testament est incompréhensible sans l’Ancien, qui en est la prophétie.
Dans son appréciation du texte, Irénée reprend l’idée que le Maître de Maison est – sinon Dieu - du moins Jésus lui-même. Comme le Ps-Clément, il comprend l’ancien comme la « Loi antérieure » de Moïse qu’il identifie à l’Ancien Testament et le nouveau à la « Vie selon l’Évangile », c’est-à-dire le Nouveau Testament, sauf que le Ps.-Clément n’aurait pas qualifiée la Loi d’« antérieure », mais de « toujours en vigueur » !
 
On voit bien ici que les Pères de l’Église lisent l’évangile à la lumière des débats de leur temps et de leur milieu culturel, qui ne sont pas forcément ceux de saint Matthieu ou de Jésus lui-même. Mais leur exégèse est cohérente sur le fond et elle s’accorde avec notre propre lecture initiale.
 
On a passé sur le fait que les textes des Pères de l’Église cités ici ne sont pas des originaux mais des traductions de traduction... Ps-Clément a dû écrire initialement en hébreu, Irénée en grec. Mais les originaux sont perdus : on a le Ps-Clément en deux versions grecque et latine, et Irénée en latin et en partie en arménien… Ainsi, en toute rigueur d’analyse, les règles d’établissement du texte (A) appliquées à l’évangile sont aussi valables pour ces textes. Mais nous n’avons pas besoin d’aller jusque-là pour notre propos aujourd’hui.
 
Conclusion
 
Finalement on peut (ou on doit) comprendre que les disciples de Jésus sont habilités à lire et interpréter correctement les Écritures (Ancien Testament) et les évangiles (Nouveau Testament) dès lors qu’ils en font usage inséparablement, parce que le cœur des Écritures et des évangiles provient d’un seul et même Mystère divin : le Dieu de Moïse et de la Loi est le même Dieu de Jésus et de l’évangile.
C’est ainsi que ces disciples manifestent le Royaume des cieux et y préparent ceux qui écoutent leur enseignement. En fait, c’est une affirmation à l’égard des saducéens et d’une partie des pharisiens que les chrétiens sont les seuls interprètes véritables et légitimes des Écritures.
Et ce portrait du disciple-scribe convient parfaitement à saint Matthieu lui-même !
 
 

02 août 2026 - CHOYE - 18ème dimanche TO - Année A

 Is 55, 1-3 ; Ps 144 ; Rm 8,35.37-39 ; Mt 14,13-31
 
Chers frères et sœurs,
 
Saint Matthieu est un scribe merveilleux, qui tire du trésor de son Maître de l’ancien et du nouveau. Dans un seul récit, il mélange trois niveaux de lecture : le premier est historique, le second fait référence aux Écritures, à l’Ancien Testament, et le troisième vaut pour l’Église, pour nous aujourd’hui.
 
Historiquement, saint Matthieu nous dit que Jésus apprend l’exécution de Jean-Baptiste. Il se rend alors seul « au lieu en ruine » au bord du lac, c’est-à-dire très certainement là où Jean prêchait et baptisait. Cependant les foules – dont nous savons qu’elles étaient nombreuses à aimer et à suivre Jean – rejoignent Jésus à cet endroit. Il y a tout lieu de penser, comme c’est la coutume en Orient et aussi chez nous, que tous se sont rassemblés pour partager « une brioche » le jour de l’enterrement. C’est une forme d’offrande pour le repos de l’âme du défunt. Évidemment, étant le cousin de Jean et désigné par lui comme l’« Agneau de Dieu, celui qui enlève les péchés du monde », les foules attendent de Jésus qu’il dise ou fasse quelque chose d’important. Va-t-il se révéler au monde ? Son « Heure » n’est-elle pas venue ? On voit très bien dans l’évangile que Jésus est pris de compassion devant l’attente des foules. Il va leur donner quelque chose qui dépasse leur entendement car, sur le coup, ils n’ont pas compris.
 
Le second niveau de lecture renvoie aux Écritures. Saint Matthieu n’est pas avare en références. Je vous les donne à la suite : 
- « Le soir venu » renvoie directement au soir du premier jour de la création : « Il y eut un soir, il y eut un matin. » 
- Les cinq pains et les deux poissons peuvent être interprétés comme les cinq livres de la Loi, de la Torah, et les deux poissons comme les Prophètes et les Psaumes, c’est-à-dire la totalité des Écritures
- Jésus dit « Apportez-les moi ! » Alors que le récit de la multiplication des pains se trouve aussi chez Marc, Luc et Jean, aucun ne s’est attardé sur ce détail. C’est que pour saint Matthieu, ce n’en est pas un. Dans le livre des Psaumes, on trouve une seule fois ce verbe : « apportez », dans ce verset : « Rendez au Seigneur la gloire de son nom. Apportez votre offrande, entrez dans ses parvis » Dans les Écritures, quand il est question d’« apporter quelque chose », c’est généralement pour apporter une offrande. C’est un acte de culte. 
- Jésus demande ensuite à la foule de s’asseoir « sur l’herbe ». L’expression employée par Matthieu pour dire « l’herbe », « la prairie », ne se trouve que dans la Genèse pour parler de l’herbe verte du Paradis et, après le déluge, pour parler de la création réconciliée avec Dieu, du monde renouvelé. Évidemment Matthieu l’a fait exprès. 
- Plus loin, il dit : « Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. » C’est une citation exacte du psaume 78, où le psalmiste rappelle le don de la Manne lors de l’Exode des Hébreux au désert, et surtout le don des cailles qui s’ensuit, où les Hébreux en ont à satiété, jusqu’à en être malade, devant une telle abondance de viande ! Et cela fait aussi référence à la prophétie d’Isaïe que nous avons lue en première lecture : « Vous vous régalerez de viandes savoureuses ! » 
- Je passe rapidement sur les douze paniers, douze étant le nombre des tribus d’Israël : l’abondance est pour tout le peuple, et au-delà pour toutes les nations. 
- Et je finis sur les « cinq mille » hommes. Saint Matthieu n’a pas donné ce nombre au hasard. Ils étaient « cinq mille » les hébreux qui combattirent entre Béthel et Aï avec Josué. Après leur victoire Josué bâtit un autel selon les prescriptions de la Loi de Moïse, un autel de pierres brutes, et ils y présentèrent leurs offrandes. Or c’est également entre Bethel et Aï qu’Abraham avait résidé et qu’il avait bâti un autel au Seigneur et qu’il y avait invoqué son Nom. Pour les juifs à l’époque de Matthieu, dire « cinq mille hommes », c’est donc faire une référence à l’autel de Dieu près de Béthel, fondé par Abraham et rétabli par Josué, où on peut invoquer Dieu et lui présenter son offrande. 
Voilà pour le scribe qui tire de l’ancien du trésor du Mystère de Dieu.
 
Tirons maintenant le nouveau. Tout le monde a bien compris que, dans son récit de la multiplication des pains, saint Matthieu a esquissé le déroulement d’une célébration eucharistique : Jésus prend les pains, il lève les yeux au ciel, il prononce la bénédiction, il rompt les pains et les donne aux disciples qui les donnent à la foule. C’est ce que le prêtre fait toujours, à la demande de Jésus, pendant la messe.
Mais comprenez bien : la messe n’est pas un pique-nique sur l’herbe… Elle a lieu le soir du premier jour de la Création nouvelle, jour de la résurrection de Jésus – elle a lieu le dimanche ; elle a lieu au Paradis, sur une Terre nouvelle – dans une église ; elle est le dévoilement des Écritures dont nous savons que l’Évangile de Jésus est la clé – c’est le temps des lectures ; Jésus demande qu’on lui apporte les offrandes, offrandes de nos vies avec Dieu, offrande de notre travail et de nous-mêmes. Cette offrande est présentée par Jésus-Josué – c’est le même prénom – sur l’autel de pierre, où déjà Abraham avait invoqué le Nom du Seigneur. La messe est célébrée sur un autel de pierre consacré à Dieu. Et le Seigneur y donne en abondance le Corps du Seigneur – sa « chair » dirait saint Jean. On ne peut pas être plus explicite. On voit donc qu’à l’époque de saint Matthieu, la célébration eucharistique et son environnement presque architectural sont déjà en place.
 
N’est-il pas merveilleux que 2000 plus tard nous y soyons toujours fidèles ? Rendons grâce au Seigneur en lui présentant notre offrande : le pain de sa Parole reçue dans notre histoire, pour recevoir de lui son Corps, et avec lui la vie éternelle, en abondance. 

dimanche 26 juillet 2026

26 juillet 2026 - LA MADELEINE - 17ème dimanche TO - Année A

 1R 3,5.7-12 ; Ps 118 ; Rm 8, 28-30 ; Mt 13,44-52
 
Chers frères et sœurs,
 
Comme dimanche dernier et celui d’avant, Jésus ne ménage pas ses disciples, et nous avec ! Parlant en énigmes aux foules, il tâche d’exercer les siens au discernement, à la sagesse du Royaume des cieux. Aujourd’hui, c’est l’examen final : « Avez-vous compris tout cela ? » « Oui ! », répondent les disciples ; ils ont bien de la chance, car l’enseignement de Jésus nous reste un peu mystérieux quand même... Essayons de comprendre quelque chose.
 
Tout d’abord… commençons par la fin ! Jésus dit que le scribe disciple du Royaume des cieux « tire de son trésor du neuf et de l’ancien ». Ici notre Seigneur assimile ses disciples à des scribes – non pas à des écrivains ou à des notaires – mais plutôt à de fins connaisseurs des Écritures, qui aiment à en déchiffrer les mystères. Il ne s’agit pas de n’importe quelle connaissance : non pas celle tirée de la raison, de la philosophie, mais plutôt celle plus large ou plus profonde qui vient du cœur. N’oublions pas, en effet, que dans l’évangile de Matthieu Jésus dit : « là où est ton trésor, là est ton cœur » et aussi « L’homme bon, de son trésor qui est bon, tire de bonnes choses ; l’homme mauvais, de son trésor qui est mauvais, tire de mauvaises choses. » Le trésor, c’est le cœur. Donc, le scribe disciple du Royaume, c’est l’homme qui lit les Écritures avec son cœur, parce qu’il aime Dieu, il aime sa Parole, sa Sagesse. Justement, Salomon avait demandé au Seigneur « un cœur attentif » pour gouverner son peuple et savoir discerner le bien et le mal.
 
Maintenant, revenons aux paraboles. Il y en a trois. Pour chacune d’entre-elles, le Royaume des cieux est comparable à quelque chose de différent : il est d’abord le trésor caché dans le champ, ensuite il est le négociant qui cherche des perles fines, et enfin il est le filet qu’on jette dans la mer.
 
Commençons par la parabole du filet, c’est la plus facile. Notre traduction a gommé quelques reliefs utiles pour mieux la comprendre. Le grand filet jeté dans la mer du monde « rassemble des poissons de chaque espèce », « de toute langue » dit saint Éphrem. Comme l’arche de Noé recueille des animaux de chaque espèce, le filet rassemble des poissons de toutes les nations. C’est l’œuvre de la prédication évangélique, de l’Église. L’Église qui rassemble dans l’unité est le Royaume. Jésus dit lui-même que lorsque le filet est rempli, les anges œuvrent comme des pêcheurs : ils ramènent le filet et trient les poissons. Ce tri est comme celui d’un collectionneur de pièces rares, qui les ordonne et les range, et qui écarte celles qui sont de mauvaise qualité. Notons que les anges sont à la recherche des poissons les plus précieux - les plus savoureux… (Sommes-nous donc beaux aux yeux des anges ?) Dans la parabole du filet, nous pouvons aussi retenir que nous autres chrétiens, nous travaillons avec les anges pour que les poissons provenant de toutes les nations soient pris dans le filet-Église et qu’à la fin ils soient choisis.
 
La deuxième parabole, celle du négociant, s’adresse justement aux croyants. Le croyant qui cherche une perle fine est déjà une première expression du Royaume des cieux. Mais qu’est-ce que la perle fine ? Le livre des Proverbes nous en donne la définition : « De l’or, il y en a ; des pierres précieuses, il n’en manque pas ; mais la parole intelligente, c’est perle rare ! » La Parole intelligente, le Logos en grec, le Verbe de Dieu dirait saint Jean : voilà la perle rare. Le négociant est un scribe qui scrute les Écritures en y cherchant la Sagesse, la Parole de Dieu. Et quand il l’a trouvé en Jésus, il abandonne tout, y compris son statut social dans le judaïsme à l’époque de saint Matthieu, pour se faire chrétien. N’oublions pas que la recherche du scribe est une recherche par le cœur plus que par le raisonnement. « Pierre, dit Jésus : est-ce que tu m’aimes ? – Oui, Seigneur, tu sais bien que je t’aime. – Sois le berger de mes brebis. » Tel est le négociant qui a trouvé la perle fine. Il vend tout ce qu’il a pour en faire l’acquisition. « Pierre prit la parole et dit à Jésus : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre : quelle sera donc notre part ? » ; « Vous qui m’avez suivi, vous siégerez vous aussi sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël. Et celui qui aura quitté, à cause de mon nom, des maisons, des frères, des sœurs, un père, une mère, des enfants, ou une terre, recevra le centuple, et il aura en héritage la vie éternelle. » Voilà ce qui est promis à celui qui a trouvé la perle et qui en a fait l’acquisition.
 
Il reste la première parabole. Cette fois-ci le Royaume n’est plus celui qui cherche, le négociant, mais ce qu’il trouve : le trésor. Curieusement Jésus ne donne pas l’identité de l’homme qui trouve le trésor. Dans les vieux manuscrits araméens, il ne parle même pas d’un homme mais de « Celui » qui a découvert le trésor. Or quand un Juif parle ainsi, c’est qu’il parle de Dieu. Dieu a découvert un trésor, un cœur, dans un champ. Nous savons déjà que le champ, c’est le monde. Quand Dieu a découvert un cœur, il le cache, il le protège, il en prend soin, mais aussi, en le remettant en terre, il le plante pour qu’il fructifie, comme une semence de blé. Et que fait Dieu ? « Dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il possède et il achète ce champ-là. » Dieu donne tout ce qu’il a – son Fils unique ; tout ce qu’il est – son amour, sa vie, sa miséricorde, pour racheter ce champ dans lequel se trouve son trésor : il rachète ce monde dans lequel se trouve son Église en laquelle il trouve l’amour de son cœur.
 
Et voilà que le cercle des trois paraboles est bouclé : le trésor bien-aimé caché dans le champ, c’est l’Église, c’est le filet. Mais ce filet, c’est aussi concrètement le cœur de tout scribe, de tout croyant qui aime Dieu et qui a découvert la perle rare, son Seigneur Jésus. Dans tous les cas tout se fait dans l’amour. Telle est l’œuvre de l’Esprit Saint, l’Esprit du Royaume des cieux.

dimanche 19 juillet 2026

19 juillet 2026 - GRANDECOURT - 16ème dimanche TO - Année A

 Sg 12, 13.16-19 ; Ps 85 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43
 
Chers frères et sœurs,
 
Nous poursuivons la lecture du chapitre 13 de l’évangile selon saint Mathieu. Comme dimanche dernier, Jésus enseigne aux foules en paraboles – c’est-à-dire en énigmes – dont il réserve le sens véritable à ses disciples. Dimanche dernier, c’était la parabole du semeur, aujourd’hui c’est celle de l’ivraie. Deux autres petites paraboles ont été insérées entre la parabole de l’ivraie d’abord et son explication ensuite.
 
Saint Mathieu avait indiqué « dimanche dernier » que Jésus enseignant en paraboles accomplissait ainsi la prophétie d’Isaïe : « Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas », ce qui signifie que la Parole de Dieu venant en ce monde est inaudible ou aveuglante pour ceux qui n’ont pas vocation à la comprendre ou à la voir. Cela est réservé aux seuls élus de Dieu : les disciples de Jésus, les baptisés.
Aujourd’hui saint Mathieu s’appuie sur la prophétie d’Asaph le Voyant. Tout le monde sait qui est Asaph le Voyant… ! Avec le roi David, c’est l’un des prophètes rédacteurs des Psaumes – et pour nous aujourd’hui, le psaume 78 : « J’ouvrirai la bouche pour des paraboles, je publierai ce qui fut caché depuis la fondation du monde. » On peut aussi le traduire de la manière suivante : « J’ouvrirai ma bouche en des comparaisons et je ferai jaillir des (choses) cachées d’avant le lancement du monde. » Ce verset est du miel pour cabalistes ! Comprenez la puissance et la profondeur de ce que dit Jésus. D’abord, Jésus dit qu’il est celui-là même dont parle le psaume : il est Dieu qui ouvre la bouche, par laquelle, par sa Parole, il fonde le monde, il lance le monde – la bouche de laquelle jaillit le monde, c’est-à-dire la vie. Ensuite, que dit le psaume et Jésus avec lui ? : « Je ferai jaillir des choses cachées d’avant le lancement du monde. » La Parole de Dieu va exprimer des choses jamais vues, qui n’ont jamais existé jusqu’à maintenant sinon dans la pensée de Dieu, mais qui n’avaient pas encore franchi les lèvres de sa bouche, qu’il n’avait pas encore fait venir à l’existence dans le monde. Or quelle est cette réalité cachée qui apparaît ? C’est la rédemption de l’homme, la résurrection de l’homme, la transfiguration de l’homme et de toute la création. En définitive, c’est la manifestation visible du Royaume des cieux – qui est la volonté initiale de Dieu, depuis toujours.
 
Nous voyons tout de suite que, si le bon grain est le symbole de cette volonté cachée de Dieu, révélée par Jésus, celle-ci a rencontré un gros obstacle dans le semis concurrent de l’ivraie, symbole du mal répandu dans le monde. D’où vient le mal ? Voilà la question qui se pose, dès que l’on évoque les origines du monde et la volonté de Dieu. Et partant, qu’en est-il en regard du Royaume qui se dévoile devant nous ?
Premièrement, de quel mal s’agit-il ? Dans notre traduction, nous lisons « l’ivraie », mais en hébreu c’est la « zizanie ». Il faut aller jusqu’au bout : que signifie en hébreu « zizanie » ? C’est en même temps la prostitution, la triche et l’infidélité. L’ivraie, la zizanie, a aussi la faculté de pousser exactement comme le blé – ce n’est qu’à maturité qu’on voit que ce n’est pas du blé. L’ivraie, la zizanie, est donc aussi figure d’hypocrisie. Plus encore, on a traduit zizanie par ivraie en latin, du fait qu’elle rend ivre ; elle tourne la tête ! Et pourtant son fruit est amer, immangeable, même pour les animaux… Voilà donc le tableau de ce que l’adversaire de Dieu a semé dans le champ du monde : la perversité qui sous de faux attraits, de réjouissances faciles, d’un moment, entraîne à la double vie et à l’infidélité, à Dieu d’abord, mais aussi à son prochain.
On comprend pourquoi les serviteurs du maître ne peuvent pas faire la part du bon grain et celle de l’ivraie avant la moisson : c’est que grains et ivraie sont entremêlés dans le monde, et en chacun de nous. Et comment trier entre deux hommes de belle apparence, si l’un des deux est hypocrite ? Seul Dieu connaît le cœur de l’homme et sa vie cachée.
La bonne nouvelle cependant, est que le bon grain est semé dans le champ avant que ne soit semée l’ivraie. Le royaume des cieux qui grandit dans le blé est antérieur à l’ivraie, et l’ivraie n’a pas la puissance nécessaire pour étouffer le blé qui monte. L’ivraie est en trop ; elle ne remplace pas. Le blé est toujours là ; il ne disparaîtra pas. Et même, il sera ramassé pour être conservé dans le grenier de Dieu, quoi qu’il arrive avec l’ivraie.
Je n’ai pas parlé de celui qui a semé l’ivraie. Notre traduction dit que c’est le diablediabolos en grec. Mais le grec a traduit ha-Satan en hébreu, c’est-à-dire « l’adversaire », « l’accusateur », « l’ennemi ». Qu’en est-il de lui ? On a l’impression que c’est un personnage inexistant : au commencement, il ne sort pas de la bouche de Dieu, il n’est pas du champ de Dieu. Et à la fin, quand on jette l’ivraie dans la fournaise, il n’est pas question de lui. Jésus n’en parle même pas. Parce que tout simplement, il est laissé là où il « n’est pas », en dehors du grenier de Dieu, c’est-à-dire dans le néant. Un néant qui brûle comme un feu.
 
Pour terminer, sur une touche plus positive quand même, il faut que je vous dévoile ce que vous ne voyez pas. Dans son enseignement, comme en arrière-plan, Jésus s’appuie sur le livre de Daniel, notamment sur la prophétie du chapitre 12 : « Alors les justes resplendiront comme le soleil. » Déjà, cette promesse est extraordinaire, mais Jésus va plus loin : il ne s’agit pas seulement de la rédemption des justes et de leur glorification ; il y a – dit Jésus – que ces justes, dans le Royaume, sont devenus les enfants de Dieu : Dieu est leur Père – c’est-à-dire qu’il ne les voit qu’à travers les yeux de son amour. Voilà le Royaume des cieux : l’avènement des fils de Dieu !

dimanche 12 juillet 2026

12 juillet 2026 - PESMES - 15ème dimanche TO - Année A

 Is 55, 10-11 ; Ps 64 ; Rm 8,18-23 ; Mt 13, 1-23
 
Chers frères et sœurs,
 
Ce dimanche, nous retrouvons Jésus dans son activité de prédicateur et d’enseignant. Dans un premier temps, il s’adresse aux foules. Saint Matthieu nous dit qu’il leur parla en « paraboles ». On devrait traduire ici en « langage symbolique », langage suffisamment hermétique pour que les foules ne puissent pas comprendre le sens véritable de ses propos. D’ailleurs, à la fin de son discours, Jésus les provoque en s’exclamant : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! »
Nous sommes comme les disciples : nous attendions de Jésus qu’il s’exprime avec d’autant plus de simplicité et de clarté qu’il s’adresse à une multitude de gens ayant a priori peu de connaissances ; il n’est pas en présence d’une foule composée de scribes et de pharisiens… « Pourquoi donc leur parles-tu en paraboles ? » C’est le deuxième temps.
 
Jésus répond qu’il accomplit la prophétie d’Isaïe, laquelle n’est pas n’importe quelle prophétie : c’est la vocation du prophète. Dans le Temple, celui-ci a la vision du Seigneur assis sur son trône de gloire. De là, le Seigneur envoie son prophète proclamer en Israël une parole de purification. Cette purification est redoutable car, ne comprenant pas le message, les habitants du pays durcissent leur cœur et refusent de se convertir. Par conséquent le pays est ravagé et la population décimée. Même le petit reste survivant – annonce le Seigneur – sera détruit, abattu comme le chêne et le térébinthe, dont il ne restera plus qu’une souche. La purification est radicale ! Mais, dit la prophétie, « Cette souche est une semence sainte. » C’est la promesse d’un renouveau.
Donc, en s’adressant aux foules comme le prophète Isaïe devait s’adresser à Israël jusqu’à ce que tout soit détruit, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une souche semence sainte, Jésus montre que la situation générale n’a pas changé : les foules sont toujours incapables d’entendre la Parole de Dieu et de se convertir. Elles et leur pays sont donc voués à la perdition. Mais, par-delà ce jugement sévère, il demeurera une semence sainte, c’est-à-dire ceux qui ont entendu la Parole, qui l’ont comprise et l’ont mise en pratique jusqu’à porter du fruit : ce sont les disciples de Jésus. « Heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent ! » leur dit-il.
On pourra se souvenir qu’au moment où Jésus est abandonné de tous lors de sa Passion, il ne reste pratiquement plus personne à lui demeurer fidèle. Le véritable jour où tout est rasé et où il ne reste plus qu’une souche – Jésus dans son tombeau – est le samedi saint. Mais à l’aube du jour nouveau, des saintes femmes vont visiter ce tombeau, d’où renaît la vie comme d’une semence, semence d’Église et de vie éternelle.
 
Dans l’explication de cette prophétie qu’il donne à ses disciples, Jésus laisse entendre qu’il est donné à un petit nombre de connaître les Mystères du royaume de cieux, mais pas à tous. Il y a une élection divine, qui est aussi une illumination de l’intelligence puisqu’elle permet de voir et d’entendre, de comprendre les Mystères divins. De fait, rappelons-nous que, lorsqu’il envoie ses disciples dans les villes et villages, Jésus ne leur dit pas que leur prédication sera automatiquement bien reçue, mais elle le sera seulement par ceux qui, en leur cœur, sont déjà en attente de cette prédication. Autrement dit, c’est le Seigneur lui-même qui prépare les cœurs. Soit le message prophétique répond à leur attente, et dans ce cas la terre est bonne et la semence peut grandir ; soit le message prophétique est incompris, il en devient d’autant plus embarrassant et finit par être rejeté. Dans ce cas, la terre est parsemée de rochers et de ronces, et la semence dépérit.
Nous autres, chrétiens, ne devrions pas nous inquiéter de savoir si nous sommes élus ou pas. Dès lors que nous sommes baptisés, nous le sommes. Le baptême est une élection et une illumination du cœur et de l’intelligence : il fait de nous de la bonne terre apte à recevoir la semence de la Parole de Dieu. Il nous donne à l’entendre, et plus encore qu’à la voir : à y communier.
 
Cependant, Jésus insiste sur un point très important : « D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit. » Le point déterminant pour que la semence accomplisse sa mission, est bien entendu qu’elle porte du fruit, à raison de cent, de soixante ou de trente pour un – peu importe, mais qu’elle porte du fruit. Nous connaissons dans l’évangile plusieurs séquences où Jésus insiste sur cette nécessité que la vigne ou le figuier portent du fruit. Nous pouvons aussi penser à l’histoire du maître qui part en voyage après avoir confié des talents à ses serviteurs ; il en attend les dividendes à son retour. Alors, il fustige celui qui s’est contenté d’enterrer l’unique talent qu’il avait reçu ; il le lui retire et le donne à celui qui en a déjà dix : « À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. »
Donner à la semence de grandir et de fructifier n’est pas de notre ressort – cela provient de sa propre puissance interne, de l’Esprit Saint ; mais ce qui nous revient, c’est de lui offrir la bonne terre en laquelle elle pourra développer ses racines, terre débarrassée de cailloux et de ronces, figures de dureté de cœur et d’attachements indus et contre-productifs. Au contraire, la bonne terre est faite d’humilité et d’obéissance à la volonté du Seigneur. C’est ainsi que, serviteurs de la Parole, nous sommes transfigurés en elle-même et, par l’Esprit, nous devenons à notre tour semence. 

dimanche 5 juillet 2026

05 juillet 2026 - VALAY - 14ème dimanche TO - Année A

 Za 9, 9-10 ; Ps 144 ; Rm 8, 9.11-13 ; Mt 11, 25-30
 
Chers frères et sœurs,
 
L’enseignement de Jésus est court ce dimanche, mais il n’en est pas moins très dense, comme nous allons le voir. Comme dimanche dernier, nous pouvons relever deux leçons majeures.
 
La première leçon concerne la connaissance du Mystère de Dieu quant à son contenu et à la manière d’y accéder. Jésus délivre cette sentence mystérieuse : « Personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. »
Dans cette phrase, il y a trois temps. Le premier est celui de l’Ancien Testament : les hommes connaissent Dieu mais ne connaissent pas son Fils – que seul le Père connaît. Il demeure caché, voilé. Le deuxième temps est celui de Jésus : c’est lui qui connaît et révèle le Père. Nul ne connaît le Père sinon son Fils. Jésus est le dévoilement du Mystère de Dieu Père. Le troisième temps est celui de l’Esprit Saint et aussi le nôtre, celui de l’homme : la connaissance du Père et du Fils, du mystère de Dieu Trinité, est révélée à l’homme par l’Esprit de Dieu. Ainsi, ce qui est caché aux sages et aux savants, c’est le mystère de la Sainte Trinité : Dieu Père, Fils et Esprit Saint.
Jésus explique aussi comment ce Mystère est dévoilé et à qui. Nous avons vu que ce dévoilement se fait au cours de l’histoire sainte, en trois temps. Mais ce sont aussi trois étapes spirituelles qui peuvent être parcourues par tout homme, y compris les hommes de l’Ancien Testament. Ces hommes bénis sont les prophètes qui accèdent à la vision du mystère de Dieu. Ainsi sont les « tout-petits ». L’expression employée par Matthieu renvoie en araméen aux enfants prophètes du temps de Nabucodonosor : Daniel, Ananias, Azarias et Misaël : « À ces quatre jeunes gens, Dieu accorda science et habileté en matière d’écriture et de sagesse. Daniel, en outre, savait interpréter les visions et les songes. » Dans la traduction grecque, l’expression « tout-petits » renvoie aussi au Psaume 8 : « Ô Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre ! Jusqu’aux cieux, ta splendeur est chantée par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l’adversaire, où l’ennemi se brise en sa révolte. » Nous comprenons que l’accès au Mystère de Dieu est donné, selon la volonté du Père et du Fils, par l’Esprit Saint, à ceux qui sont innocents et humbles et qui sont élevés par sa grâce à la connaissance prophétique. Il ne s’agit pas d’une sagesse humaine, mais d’une sagesse divine qui peut être donnée même (et d’abord) à des enfants : « Amen, je vous le dis : si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux » a dit aussi Jésus.
Alors Jésus s’incline devant la volonté du Père : « Tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. » Il s’agit d’une expression de profonde révérence et gratitude lorsqu’on reçoit un décret du roi : « qu’il soit fait selon ta volonté. » ; « qu’il me soit fait selon ta parole » avait dit la Vierge Marie à l’Ange.
 
La seconde leçon n’est pas moins précieuse que la première. Il s’agit d’une sorte de paraphrase et d’explication d’un passage du livre de Ben Sira le Sage : « Approchez-vous de moi, vous qui n’avez pas d’instruction, prenez place dans mon école. Pourquoi dire que vous manquez de sagesse, pourquoi vos âmes ont-elles si grande soif ? J’ouvre la bouche et déclare : « Faites-en l’acquisition sans rien payer ; placez votre cou sous le joug, et recevez l’instruction. » On la trouve tout près de soi. Constatez-le de vos yeux : en prenant peu de peine, j’ai trouvé beaucoup de repos. »
Ben Sira le Sage parle de la Sagesse, qui pour lui est la Torah, la Loi du Seigneur. Mais Jésus s’y substitue : il est lui-même la Sagesse. La Torah est comparée à un joug ; nous l’interprétons comme un esclavage, mais c’est un contresens : pour les rabbins et pour Ben Sira le Sage, le joug est porté à deux : Dieu et l’homme tirent en même temps la charrue. Porter le joug, c’est partager avec Dieu le travail de l’instruction, de la découverte de la Sagesse. Ainsi, porter le joug de Jésus, c’est partager avec lui l’effort de sa vie. Quand il dit « mon joug est facile à porter », il faut comprendre en araméen que son joug est « agréable, suave et parfumé » ; et en grec il est « bienfaisant et bien adapté ». Le joug de Jésus, c’est l’Esprit Saint. C’est pourquoi il est si léger.
Et qu’apprend-on en portant le joug de Jésus ? « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » On pourrait traduire aussi « que je suis clément, miséricordieux, en mon cœur. » Le cœur de Jésus, c’est aussi la volonté de son Père, la volonté de Dieu. Ce passage est le seul dans l’évangile à évoquer le cœur de Jésus : voyez comme il est précieux ! C’est un cœur doux, clément, miséricordieux.
Et c’est pourquoi Jésus dit : « vous trouverez le repos pour votre âme. » Le repos, pour un Juif, c’est le Shabbat, quand Dieu se repose de son travail des six jours de la création. C’est un repos béni, tout baigné de lumière, de connaissance de Dieu, d’amour et de paix. Jésus nous dit donc que pour accéder à son repos, il faut se mettre sous son joug, le joug de l’Esprit Saint, à l’école de son cœur miséricordieux, tel qu’il s’est manifesté aux hommes dans son Incarnation où il a donné sa vie pour le pardon de leurs péchés. Alors tout homme blessé, errant dans les ténèbres depuis Adam, celui qui descendait de Jérusalem à Jéricho, le fils prodigue, l’aveugle-né, le paralytique ou le lépreux, retrouvera enfin le repos, la paix, la joie et la lumière dans la communion de Dieu.
 
Tel est donc l’enseignement de Jésus : par l’Esprit Saint, le connaître dans son humble et miséricordieuse humanité ; c’est aussi connaître son Père, et c’est entrer dans le repos de Dieu, la joie des bienheureux, avec tous les saints et les prophètes, les « tout-petits » !

dimanche 28 juin 2026

28 avril 2026 - GRAY - 13ème dimanche TO - Année A

 2 R 4, 8-11.14-16a ; Ps 88 ; Rm 6, 3-4.8-11 ; Mt 10, 37-42
 
Chers frères et sœurs,
 
Par l’enseignement que nous venons d’entendre, Jésus clôt l’ensemble des instructions qu’il a voulu donner à ses disciples au sujet de leur mission d’annonce du Règne de Dieu. Cet enseignement comporte deux points.
 
Le premier concerne la radicalité de vie qu’il attend de ses apôtres. Il s’agit qu’ils le choisissent prioritairement à toute personne proche, au prix d’humiliations et de persécutions éventuelles, ceci jusqu’au don de leur propre vie. Cette radicalité ne peut être exigée que par Dieu lui-même.
De fait, en plaçant l’amour de lui-même au-dessus de l’amour des parents, Jésus se positionne comme Dieu. Dans la Loi de Moïse, le premier commandement est celui de l’amour de Dieu « de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit » ; le commandement « tu honoreras ton père et ta mère » n’arrive qu’en quatrième position.
Nous trouvons une bonne illustration de cette priorité dans l’appel du prophète Élisée par le prophète Élie. Avant de partir à sa suite, Élisée voulut d’abord aller embrasser son père et sa mère, mais Élie lui a répondu vertement : « Va-t’en, retourne là-bas ! Je n’ai rien fait. » Dès lors, Élisée s’est immédiatement débarrassé de ses biens et, après avoir offert un bon repas aux gens – on ne sait pas si ses parents en ont fait partie – il s’est mis à la suite d’Élie. C’est une condition du prophétisme hébreu que de tout quitter pour se mettre au service du Seigneur.
Jésus ne cache pas que ce service implique – comme pour tout prophète qui se respecte – des contradictions et des persécutions. Jésus lui-même n’échappe pas à la règle, qui devra subir la violence de sa Passion. Mais la condition de possibilité de ces arrachements et de cette patience dans l’épreuve est le don intégral de soi à Dieu : « Qui a perdu sa vie à cause de moi la trouvera. » Ce que nous traduisons par « vie » se dit en hébreu nephesh qu’on traduit aussi par « âme ». Jésus désigne ici l’intime et l’intégralité de la personne. Il s’agit de tout donner et soi-même au Seigneur.
Nous pouvons nous souvenir ici des deux derniers dons que Jésus a fait alors qu’il était en croix : il a donné la personne la plus précieuse à ses yeux à son disciple Jean : sa mère : « Voici ta mère » ; puis il a donné sa propre vie à son Père : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit. » Jésus ne nous demande rien qu’il n’ait d’abord lui-même mis en pratique.
 
Après avoir mis sur la table la radicalité qu’il attend de ses apôtres, sachant que cela ne concerne qu’un petit nombre, Jésus se tourne ensuite vers la majeure partie de ses autres disciples. C’est le second point. Jésus demande aux disciples d’offrir l’hospitalité aux apôtres, car qui accueille un apôtre accueille Jésus lui-même et Celui qui l’a envoyé, c’est-à-dire le Père. Les mentions du « prophète » et du « juste » sont propres à l’évangile de Matthieu, elles concernent les missionnaires de l’Évangile aux premiers temps de l’Église. C’est une extension du devoir d’hospitalité exigé pour l’accueil des Apôtres.
Jésus insiste sur le fait que les Apôtres n’ont pas la qualité ni l’apparence de personnes savantes ou nobles : ce sont des « petits ». Certains groupes chrétiens, aux premiers temps de l’Église, étaient justement qualifiés avec mépris en hébreu de minim, c’est-à-dire de « petits ». Il s’agit donc de les accueillir et de leur offrir au moins le minimum : un verre d’eau fraîche. Mais vous aurez bien compris, chers frères et sœurs, qu’à une personne qui traverse l’épreuve du désert, l’eau fraîche a le goût et le prix de la vie. C’est une manière de parler aussi de l’Esprit Saint.
Par conséquent, aux Apôtres qui quittent tout pour suivre Jésus, Jésus promet l’accueil et le réconfort, le soutien de tous les autres disciples, de toute l’Église. Et à ces disciples qui eux n’ont pas tout quitté pour suivre Jésus, il leur promet « une récompense de prophète », « une récompense de juste », pour tout verre d’eau fraîche offert à l’un de ses envoyés, qui lui ressemble, lui qui est envoyé par le Père. En fait, Apôtres et disciples sont inséparables : ils ont besoin les uns des autres et la récompense des uns est aussi celle des autres, c’est la même : l’Esprit de vie éternelle.
Nous voyons ceci parfaitement illustré dans la rencontre entre le prophète Élisée et la riche sunamite. Celle-ci reçoit Élisée en tant que prophète du Seigneur et lui offre le refuge dans sa maison. En raison de cela Élisée lui obtient auprès du Seigneur le don magnifique de la vie en elle : un enfant.
 
Quand on voit ce qui est arrivé à Élisée, l’appel radical reçu d’Élie et l’accueil chaleureux offert par la sunamite, on peut se dire que Jésus n’a rien inventé dans son enseignement aux disciples. De fait, le Dieu des Juifs et le Dieu des chrétiens est le même. Il n’a pas changé. La différence peut-être est que le prophète chrétien sait qu’il porte en lui-même le Christ Jésus, qui se rend là où son apôtre se rend. L’honneur reçu est d’autant plus exigeant à porter, l’humilité requise l’est d’autant plus : le serviteur n’est pas plus grand que son maître. Mais il sait pouvoir compter sur le soutien des amis de Dieu.

dimanche 21 juin 2026

21 juin 2026 - GRAY - 12ème dimanche TO - Année A

 Jr 20, 10-13 ; Ps 68 ; Rm 5, 12-15 ; Mt 10, 26-33
 
Chers frères et sœurs,
 
Jésus poursuit l’instruction qu’il donne à ses apôtres concernant leur mission d’annonce de la Bonne Nouvelle du Royaume des cieux. Il ne leur cache pas que cette mission implique des dangers, notamment celui de la persécution.  Aujourd’hui, cependant, il veut les prémunir de la peur et leur donner du courage. Nous pouvons relever trois affirmations très fortes de Jésus.
 
La première est que Dieu est vérité et que sa vérité est lumière. Ainsi, face au mensonge, à la calomnie, à la négation des faits jusqu’à leur effacement, face à la fabrication des discours idéologiques et à l’endormissement des consciences, le Seigneur maintient la réalité et la puissance de la Vérité : « rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. » Car la Vérité dissout le mensonge comme la Lumière repousse les ténèbres. « Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière » : les chrétiens sont les « fils de la lumière » et Jésus est « la Vrai lumière qui éclaire tout homme en venant dans le monde ». Ainsi, dit Jésus à ses Apôtres : « n’ayez pas peur : vous avez la lumière de la vérité. »
 
La seconde affirmation est que si les hommes ont puissance sur les corps, ils ne l’ont pas sur les âmes. Dieu seul a pouvoir sur les deux. Ainsi, s’il faut craindre pour sa vie, mieux vaut craindre Dieu plutôt qu’un homme. Un homme peut faire mourir physiquement, mais il n’a pas la parole au moment du Jugement. La destinée de nos âmes – et de nos corps avec elles – n’appartient qu’à Dieu.
Ici Jésus prend l’image du peu de valeur qu’ont les moineaux en regard desquels l’homme a bien plus de valeur, à tel point que « même les cheveux de votre tête sont tous comptés ». Il s’agit ici d’une image et d’une expression qui signifient que Dieu, qui nous aime tellement, nous connaît jusqu’à l’intime de nous-même. Autrement dit, au jour du jugement, Dieu qui nous aime et nous connaît parfaitement, sera un juste juge et donc, de sa part, nous n’avons rien à craindre.
Ainsi, devant la crainte de la violence voire même de la mort physique, Jésus dit à ses Apôtres : « n’ayez pas peur : Dieu connaît l’innocence de votre cœur et il vous justifiera. »
 
La troisième affirmation est un peu plus subtile, car la traduction en a effacé le relief. Je crois que c’est Tertullien qui rend le mieux ce que saint Matthieu a écrit originellement : « Quiconque confessera en moi devant les hommes, moi aussi je confesserai en lui devant mon Père qui est dans les cieux ; et celui qui me renonce devant les hommes, je le renoncerai devant mon Père qui est dans les cieux. »
Voyez-vous la puissance de ce que dit Jésus ? Il dit que celui qui confesse sa foi devant les hommes est en réalité enveloppé par Jésus qui, en quelque sorte, se confesse lui-même. Dès lors, les juges ne jugent pas tel ou tel chrétien individuellement, mais ils jugent le Christ dans lequel se trouve le chrétien. De même devant Dieu, c’est Jésus qui parlera dans le chrétien. Alors le Père reconnaîtra la voix de son Fils. Saint Paul a fait cette expérience : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » Voilà pourquoi Jésus a pu dire : « Je confesserai en lui devant mon Père qui est dans les cieux ». Ainsi Jésus dit à ses Apôtres : « n’ayez pas peur, par l’Esprit Saint, nous sommes en communion : je suis en vous comme vous en moi. À travers vous, c’est moi que les hommes jugent, et c’est ma voix que le Père entendra en vous, au jour du jugement : je suis votre défenseur. »
 
On comprend donc mieux la mise en garde : « celui qui me renonce devant les hommes, je le renoncerai devant mon Père qui est dans les cieux. » Elle souligne parfaitement l’importance de la communion. « Celui qui me renonce », « celui qui me renie », est donc celui qui nie ou refuse la communion. Il n’est plus dans le Christ, et le Christ n’est plus en lui. Par conséquent, le Père ne pourra pas reconnaître la voix de son Fils dans cet homme au jour du jugement, et il sera écarté.
 
Pour conclure, Jésus enseigne à ses Apôtres que, durant le temps de leur témoignage sur la terre, par l’Esprit qui leur a été donné, ils ne cessent pas d’être en communion avec lui. Jésus est la lumière de la Vérité. Non seulement il n’y a pas à en avoir honte, mais surtout elle est incorruptible et éternelle. C’est Jésus que le Père reconnaîtra dans son disciple au jour du jugement et plus il le reconnaîtra, plus le disciple sera justifié et glorifié.
Inversement, celui qui s’écarte de Jésus perd sa force, s’isole et se dilue dans les ténèbres. Il se condamne lui-même à la perdition. Sera-t-il loué par les juges de la terre ? – certainement ! Mais qu’aura-t-il gagné à la face de Dieu ? Il aura tout perdu !
 
Nous savons bien que nous sommes faibles et pécheurs, qu’il n’est pas toujours facile d’être disciple de Jésus, ni évident que nous le seront toujours en cas de persécution à basse ou haute tension. Aussi Jésus lui-même nous a enseigné à prier sans cesse : « Donne-nous le pain de ce jour », c’est-à-dire la force de l’Esprit Saint pour lui être fidèle à toute heure. Et Dieu qui connaît notre cœur jusqu’à l’intime, y reconnaîtra le désir profond d’appartenir au Christ, maintenant et pour toujours. Et il l’exaucera.

dimanche 14 juin 2026

14 juin 2026 - MERCEY-SUR-SAÔNE - 11ème dimanche TO - Année A

 Ex 19,2-6a ; Ps 99 ; Rm 5,6-11 ; Mt 9,36 – 10,8
 
Chers frères et sœurs,
 
Dans l’évangile, nous voyons Jésus parcourir les villes et les villages de Galilée, guérissant de nombreux malades, expulsant les esprits impurs et pardonnant aux pécheurs. Mais, devant l’affluence des gens et sa renommée grandissant, il constate avec douleur – il fut saisi de compassion – combien les brebis, sans berger et laissées à elles-mêmes, sont non seulement profondément blessées mais aussi très nombreuses, alors que l’heure de la moisson – c’est-à-dire l’Heure du jugement, approche.
 
La première chose que Jésus demande à ses disciples, c’est de prier : « Priez donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. » Retenons bien cela : la prière est première. Exauçant cette prière, Jésus – dont nous savons par l’évangile de Luc qu’il passe lui-même la nuit en prière sur la montagne avant d’appeler ses apôtres – choisit donc douze parmi ses disciples. On ne devient pas Apôtre par soi-même, mais on est appelé par Jésus, à sa prière et à la prière de l’Église.
À ces Douze, Jésus confie sa propre mission. C’est comme si, dans ses Apôtres, Jésus se clonait lui-même : « Proclamez que le royaume des Cieux est tout proche, guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. » Ce n’est pas tant que les Apôtres imitent Jésus, mais c’est Jésus qui agit par eux, par son Esprit qui leur a été donné : « Vous avez reçu gratuitement ; donnez gratuitement. » En effet, les dons de l’Esprit Saint sont au-delà de toute valeur : ils ne peuvent être que gratuits.
Nous voyons donc se dessiner le profil de l’Apôtre : il prie, il annonce le Royaume des cieux, et il en exerce la puissance, par les guérisons, les exorcismes, etc. L’Apôtre est donc prêtre, prophète et roi. Par l’Esprit Saint, Jésus le véritable prêtre, le véritable prophète, le véritable roi, agit dans son disciple devenu Apôtre pour manifester le Règne de Dieu déjà présent et à venir. Le tout gratuitement.
Mais, chers frères et sœurs, ne vous souvenez-vous pas que lors de notre baptême nous avons été configurés à Jésus prêtre, prophète et roi ? Le baptême nous élève au rang de disciple choisi par le Seigneur. Lorsque nous agissons en chrétien – comme il convient, puisque c’est notre vocation – par l’Esprit Saint Jésus agit lui-même en nous. Aujourd’hui-même, par nous, il manifeste son Royaume. Le baptême et le don de l’Esprit réalisent la prophétie du Seigneur faite à Moïse, sur la montagne : « Vous, vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte. »

Cependant, je voudrais faire trois observations.
 
La première est que Jésus appelle ses Douze Apôtres par leur nom. Ils sont chacun très différents. Par exemple Philippe porte un nom d’origine grecque, tandis que Barthélemy – Bar Talmaï – est typiquement hébreu. Matthieu est publicain, c’est-à-dire à l’exact opposé des opinions politiques de Simon le zélote... Nous savons que Pierre n’est pas réputé pour sa force de caractère, à l’inverse de Jacques et Jean, surnommés les « fils du tonnerre » ! Autrement dit, le fait d’appartenir au groupe des Douze, de partager la même vocation et le même Esprit Saint, n’efface pas la diversité des cultures, des opinions, ou des caractères. Unité dans la diversité, telle est la marque du Saint Esprit de Dieu.
 
La deuxième observation est que Jésus met en garde ses disciples : « Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » Les commentateurs sont très ennuyés avec cette injonction de Jésus. Certains s’en sortent en expliquant qu’elle ne valait que pour le temps de la vie publique de Jésus, mais évidemment, après sa résurrection, la mission doit évidemment s’étendre au monde entier. D’autres font observer que si saint Matthieu a noté cet ordre de mission dans son évangile, c’est qu’il l’a écrit avant que les disciples soient dispersés chez les païens et les samaritains à cause de la persécution d’Étienne et des chrétiens de langue grecque, c’est-à-dire vers l’an 36. Les autres évangélistes ont écrit leur évangile après cet événement, et c’est pourquoi ils ne transmettent pas cet ordre de mission restrictif aux seuls juifs. Mais on pourrait lire également que Jésus met en garde ses disciples – à quelque époque ils appartiennent – contre le « chemin des païens », c’est-à-dire la philosophie ou l’adoration des idoles, et les mœurs dissolues. Et de même « contre les Samaritains », c’est-à-dire ceux qui ne veulent pas partager la même foi : il est tellement plus facile de se constituer sa petite croyance personnelle que de demeurer fidèle à l’unique foi reçue des Apôtres. Jésus préfère attirer notre attention sur les « brebis perdues de la maison d’Israël », c’est-à-dire sur les innocents qui sont des fils et des filles de Dieu, mais qui sont éparpillées, isolées, fragiles, sans protecteur, sans berger. Ces brebis sont en attente de l’Évangile de Jésus-Christ, qui est leur sauveur.
 
Enfin, dernière observation, qui n’est pas sans importance. J’ai expliqué qu’en vertu de notre baptême, nous étions tous configurés à Jésus prêtre, prophète et roi, et que nous formions un peuple de prêtres. Et c’est vrai ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous sommes réunis pour célébrer l’eucharistie. Mais Jésus a choisi Douze au milieu de dizaines si ce n’est de centaines de disciples. Il les a institués selon un choix libre, à l’issue de sa prière et de celle de tous ses disciples. Car l’Église est un corps, si ce n’est hiérarchisé, du moins structuré selon la volonté de Dieu. L’Église n’est pas une république : elle est un corps où les membres ont des fonctions différentes, et parmi eux, certains ont la fonction de l’unité et de l’articulation du corps. Tels sont les apôtres : des bergers pour l’ensemble des brebis, qui agissent au nom de l’unique Berger, notre Seigneur Jésus-Christ.

dimanche 7 juin 2026

07 juin 2026 - CHAMPLITTE - Le Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ - Année A

 Dt 8, 2-3.14b-16a ; Ps 147 ; 1 Co 10, 16-17 ; Jn 6, 51-58
 
Chers frères et sœurs,
 
Dans son enseignement, donné à la Synagogue de Capharnaüm, Jésus affirme qu’il est le « Pain vivant qui est descendu du ciel » et « si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement ». Il se compare explicitement à la manne qui a été donnée par Dieu aux Hébreux pour survivre alors qu’ils marchaient dans le désert, durant l’Exode, durant les quarante années qui séparèrent leur sortie d’Égypte de leur entrée dans la Terre promise.
 
Pour comprendre cet enseignement, il faut savoir que parmi les juifs vivant à l’époque de Jésus, il y avait plusieurs courants spirituels. Certains, comme les saducéens ne croyaient pas à la résurrection et avaient donc une conception de la Terre promise très matérielle ; de même les zélotes attendaient un Messie politique qui libérerait la Judée occupée par les romains, pour rétablir la Terre promise telle qu’elle était autrefois du temps de David, par exemple.
En revanche, pour d’autres juifs qui croyaient à la résurrection et attendaient un Messie venant du ciel, la promesse était tout à fait différente. Ils attendaient un nouveau prophète comme Moïse qui les libérerait de l’Égypte de la vie présente pour les conduire, par un nouvel Exode, jusqu’à la nouvelle Terre promise du Ciel. Pour ces juifs-là, la question est de savoir si Jésus est bien ce nouveau Moïse envoyé par Dieu, qui les conduira vers le Ciel. Dans cette perspective, durant ce nouvel Exode, le nouveau Moïse devrait donc nourrir le peuple élu par une Manne particulière.
C’est exactement dans cette tradition spirituelle que se situe Jésus. Il se présente en même temps comme le nouveau Moïse : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair » et comme la nouvelle Manne : « Moi je suis le pain vivant. »
 
Pour nous, chrétiens, nous comprenons que, par le baptême, nous avons été libérés d’Égypte ; nous sommes le peuple élu conduit par Jésus le nouveau Moïse, le Bon Berger, jusqu’à la véritable Terre promise qu’est le Ciel. Et sur ce chemin qui va durer les quarante ans de notre vie, il nous nourrit de la Manne, c’est-à-dire de son Corps et de son Sang.
Souvenons-nous, comme nous l’a rappelé la première lecture, que l’Exode dans le désert était synonyme de pauvreté, de faim et de soif, et de multiples dangers. La manne était la nourriture vitale, qui venait de Dieu seul « pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. » C’est-à-dire que la vie véritable de l’homme, et son bonheur, ne viennent pas des choses de la terre, mais ils viennent de Dieu seul.
À Capharnaüm Jésus dit la même chose : il est lui-même la Parole de Dieu ; il est lui-même la Vie véritable qui vient de Dieu, et sans lui, il n’est pas possible de vivre de la Vie éternelle : « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous. »
Nous comprenons la nécessité vitale pour nous de manger ce pain. Et c’est si vrai que Jésus, en enseignant le Notre-Père à ses disciples, leur a enjoint expressément de demander ce pain dans leur prière : « Donne-nous notre pain de ce jour. » Nous pouvons aussi traduire : « Donne-nous notre pain, pour pouvoir vivre aujourd’hui », ce qui correspond exactement à la manne, distribuée par Dieu, chaque jour dans le désert, au petit matin.
 
Nous avons bien compris que le pain et le vin dont parle Jésus, qui sont son Corps et son Sang, sont les saintes espèces eucharistiques : le pain et le vin consacrés. Ils sont la Manne du nouvel Exode qui conduit au Ciel. Sans eux, il n’est pas possible de survivre dans le désert « vaste et terrifiant » du monde présent.
Les premiers chrétiens le savaient très bien. Lors d’une persécution en l’an 304, où la célébration eucharistique était strictement interdite, les chrétiens d’Abitène en Tunisie furent surpris en train de la célébrer. Face au juge, sachant qu’ils étaient passibles de mort, ils répondirent : « Sine dominico, non possumus », c’est-à-dire : « sans la célébration dominicale – sans l’Eucharistie, nous ne pouvons pas vivre. » Ils avaient bien compris que la vraie Vie était donnée par Dieu dans le Saint Sacrement, et que la persécution était de l’ordre de l’attaque des serpents brûlants et des scorpions.
Aujourd’hui, il en va de même pour nous : nous ne pouvons pas vivre en ce monde sans l’Eucharistie qui nous donne la force de marcher, à la suite de Jésus et avec lui, jusqu’au Ciel. « Donne-nous, Seigneur, notre pain de ce jour ! » Amen.
 

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