dimanche 4 octobre 2026

04 octobre 2026 - VALAY - 27ème dimanche TO - Année A

Is 5, 1-7 ; Ps 79 ; Ph 4,6-9 ; Mt 21, 33-43
 
Chers frères et sœurs,
 
Nous sommes toujours, comme dimanche dernier, dans le Temple avec Jésus. Et nous ne nous lassons pas de l’écouter poser ses énigmes aux prêtres et aux scribes. Il s’agit toujours du Royaume de Dieu et de la manière dont nous y participons.
Bien entendu, ici, le Royaume de Dieu c’est la vigne dont l’homme – c’est-à-dire Dieu – est le propriétaire. Nous voyons combien Dieu aime son Royaume : il l’entoure d’une clôture, c’est-à-dire qu’il la protège par des défenses angéliques ; il y creuse un pressoir car le fruit de la vigne est destiné à devenir du bon vin pour le repas des noces ; et il y bâtit une tour de garde – comprenons une réserve pour toutes les amphores : une cave bien gardée. Bien entendu, cette vigne c’est d’abord le Peuple de Dieu, Israël.
 
Nous apprenons que Dieu confie la gérance de sa vigne à des vignerons. Le texte dit précisément des « ouvriers qui cultivent la terre ». Ce sont donc des hommes, et non pas des anges. Adam avait été condamné à cultiver la terre. Qui sont ces hommes chargés de la bonification du peuple de Dieu ? : ce sont les prêtres et les anciens, ou les rois.
Très différents sont les serviteurs de Dieu qui sont envoyés à ces hommes pour se faire remettre le produit de la vigne, c’est-à-dire le bon vin. Ici il y a une ambiguïté chez saint Matthieu : ces serviteurs sont-ils des anges ou des hommes ? En fait, c’est entre-deux : ce sont les prophètes. D’ailleurs, comme tout bon prophète qui se respecte, ils sont frappés, tués ou lapidés. Les prophètes sont des hommes qui ont bénéficié de la vision de Dieu et qui portent sa parole, comme les anges. Tous sont des « serviteurs de Dieu ».
Après l’échec de la mission des prophètes, le Seigneur Dieu envoie son fils. Il s’agit de Jésus, bien sûr. À lui est réservé un traitement particulier : il est d’abord exclu de la vigne avant d’être mis à mort. Dans le cadre de la liturgie du Temple, Jésus est d’abord assimilé au bouc émissaire qui est chargé des péchés du peuple avant d’être chassé au désert, hors du Temple, hors de la vigne. C’est ainsi que Jésus a été mis en croix hors de Jérusalem. La mise en croix, pour un Juif, est une ignominie. Jésus, le Fils de Dieu, meurt donc dans une double réprobation : l’exclusion parce qu’il porte le péché du peuple, et la mort en croix réservée aux parias. On ne peut pas faire de refus plus net et plus dramatique à la volonté de Dieu. Il attendait le vin des noces, on lui renvoie le sang de son fils, l’époux des noces.
 
La suite est surprenante. Bien sûr, Jésus pose une question-piège à ses interlocuteurs : « Quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? » La foule, la bouche en chœur, répond qu’ils passeront tous en cour martiale, et que le Seigneur donnera la vigne en gérance à d’autres. En fait, les auditeurs de Jésus disent que si telle ou telle famille de prêtres ou de rois ne convient pas, il suffit de transférer les pouvoirs à d’autres familles. Ainsi les zélotes voulaient se débarrasser des hérodiens et des saducéens pour transmettre la royauté et la grande prêtrise à d’autres clans, jugés plus fidèles à la Torah.
Mais Jésus surprend tout le monde en citant le Psaume 118 : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ! » Il s’agit de l’annonce de sa résurrection. C’est-à-dire que ce fils de Dieu, exclu et condamné à mort par les vignerons, va ressusciter pour devenir lui-même le gérant de la vigne, éternellement. On change complètement d’espace-temps. C’est pourquoi Jésus ajoute : « Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. » La gérance de la vigne va être confiée à l’Église, qui est le corps vivant de Jésus lui-même. L’Église est une institution terrestre, certes, mais sa vie et son action sont déjà celles du ciel. Jésus ressuscité agit en elle, par elle, notamment dans l’annonce de l’Évangile et la célébration des sacrements. C’est ainsi qu’elle cultive la vigne et prépare le bon vin.
 
Pour terminer, je voudrais faire deux remarques importantes. Premièrement, dans la version araméenne de l’évangile, il y a tout un jeu avec le verbe saisir ou tenir : d’abord, le Maître fait tenir la vigne aux vignerons ; mais eux la délaissent pour saisir les serviteurs qui leur sont envoyés. Ensuite, ils veulent se saisir de l’héritage du fils et, pour ce faire, ils se saisissent du fils lui-même pour l’exclure et le tuer. Enfin, la vigne n’est pas tenue par d’autres vignerons mais par la nation, l’Église, qui lui fera produire du fruit. Les vignerons du départ se retrouvent les mains vides. Il est intéressant de voir que le Seigneur leur a confié des biens précieux : la vigne, les prophètes, le Fils de Dieu ; mais non, eux ils veulent saisir l’héritage : ils veulent pour eux-mêmes la propriété, la gloire de Dieu lui-même. Ce désir-là, cette jalousie, c’est celle du Satan, qui pervertit le cœur des hommes.
Mais, deuxièmement, il ne faudrait pas en conclure trop vite que seuls les prêtres et les anciens des Juifs sont condamnés par la parabole de Jésus. Nous autres chrétiens, par le baptême, la confirmation et l’eucharistie, nous avons été configurés au Christ prêtre, prophète et roi. Nous avons reçu un trésor immense. Notre responsabilité l’est tout autant. Elle l’est encore plus quand on est prêtre ou évêque. Assimilés aux anges, montés haut dans le ciel avec Jésus, nous pouvons tomber d’autant plus bas. Que le Seigneur ne cesse pas de nous vivifier et de nous bonifier par son Esprit, afin que nous demeurions dignes de la mission qu’il nous a fait la grâce de nous confier. 

dimanche 27 septembre 2026

27 septembre 2026 - PESMES - 26ème dimanche TO - Année A

 Ez 18, 25-28 ; Ps 24 ; Ph 2,1-11 ; Mt 21,28-32
 
Chers frères et sœurs,
 
Quand il propose sa parabole aux prêtres et aux anciens, Jésus se trouve dans le Temple de Jérusalem, Temple qui sur la terre représente le Ciel, où se trouve la Présence de Dieu. La discussion porte justement sur les conditions d’accès à la vie éternelle et à cette communion de Dieu.
 
L’homme qui envoie ses fils à sa vigne, c’est le Seigneur. Le premier fils refuse : on ne sait pas dès lors où il se trouve, jusqu’à ce qu’il se convertisse pour aller à la vigne. Il est dans un non-lieu : il est perdu. Mais, comme le fils prodigue, il se repend et revient à la vigne, c’est-à-dire à Jérusalem, au Temple, où il retrouve la Présence de son Père.
 
Pour le second fils, c’est plus compliqué. Il y a eu au cours de la transmission de l’évangile de saint Matthieu beaucoup de corrections successives.
Dans notre traduction, le problème a été radicalement simplifié : le second fils se révèle hypocrite : il dit obéir mais ne met pas sa résolution en pratique. Du coup la réponse des prêtres à la question de Jésus est évidente : le second fils ayant trahi sa parole, celui qui a fait la volonté du Père est bien le premier. Ils sont d’accord sur le jugement de la situation.
Cependant, dans les versions les plus anciennes de l’évangile, le second fils répond effectivement « Oui, Seigneur » - il appelle son Père « Seigneur », notez-le bien, et il « ne s’en alla pas », c’est-à-dire qu’il a bien obéi et est resté fidèlement travailler à la vigne. Du coup, à la question de Jésus : « Lequel a fait la volonté du Père ?  », bien entendu les prêtres et les anciens répondent : « Le second. » Mais c’est là que Jésus les piège et les surprend, car pour lui la conversion et le repentir ont priorité sur la fidélité.
 
Quand on apprend cela, nous sommes nous aussi un peu surpris et peut-être même scandalisés. Nous réagissons comme les ouvriers de dimanche dernier qui ont travaillé toute la journée à la vigne pour un denier, tandis que les derniers venus reçoivent également un denier comme eux. « C’est vraiment trop injuste ! », pensons-nous ! Et nous disons comme dans le livre d’Ezékiel : « La conduite du Seigneur n’est pas la bonne ! » Mais la volonté du Seigneur est la suivante : « Si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, il sauvera sa vie. » Telle est la logique de Dieu.
 
Cela nous laisse quand même un petit goût d’amertume. Comment celui qui est resté fidèle toute sa vie peut-il être ainsi relégué en deuxième division ? Le détail qui permet de comprendre la parabole de Jésus est dans la manière dont le deuxième fils appelle son père : il l’appelle « Seigneur ». Oui, ce fils est bien issu du Père, comme le premier, parce que le Père est créateur de tout et de tous, mais ce fils n’est pas un homme, c’est un « Serviteur du Seigneur » : c’est un ange. Voilà pourquoi dans les versions les plus anciennes de l’évangile, le second fils obéit parfaitement à son Seigneur et reste travailler à la vigne du Royaume des cieux. Mais le premier fils, l’homme pécheur qui se convertit et se repend, marchant à la suite de Jésus, passant par la mort et la résurrection, est élevé comme lui au-dessus des anges. Voilà l’évangile de Jésus, la volonté du Père, l’œuvre de l’Esprit Saint dans le monde.
 
Finalement, ce que Jésus reproche aux prêtres et aux anciens, c’est qu’ils tardent à se convertir et à se repentir alors que Jean-Baptiste a annoncé la venue de Jésus, le Messie de Dieu, le Rédempteur des hommes : nous sommes à la fin des temps, à la fin de la journée de travail : les pécheurs se sont convertis les premiers, mesurant l’opportunité extraordinaire d’un pardon inespéré, du magnifique salut qui leur est offert. Pensez à Marie-Madeleine et au bon Larron, qui à la dernière minute passe devant tout le monde : « Aujourd’hui, avec moi tu seras en Paradis ! » Mais ils tardent et risquent de rater le train ceux qui, aveuglés par leur orgueil, se croient les égaux des anges. Ils risquent de s’entendre dire par Jésus, au soir de leur vie : « Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi. N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ? Prends ce qui te revient, et va-t’en. » Voilà la chute des anges à l’œil mauvais, des démons, des jaloux et des rancuniers, et de ceux qui ne se réjouissent pas de la conversion des pécheurs, pour qu’ils vivent.
 
Chers frères et sœurs, je ne voudrais pas terminer ce petit mot par la chute des démons et de ceux qui leur ressemblent…, alors que Jésus vient d’enseigner que, par lui, la porte de la Jérusalem céleste était ouverte à tous ceux qui sont perdus dans les ténèbres et cherchent la lumière. À tous, le pardon est offert et avec lui la vie éternelle et la communion dans l’amour indéfectible de notre Père des Cieux. Ensemble avec tous les saints et tous les bons anges, soyons dans l’action de grâce. Amen.

mardi 22 septembre 2026

13 septembre 2026 - FOUVENT-LE-BAS - 24ème dimanche TO - Année A

 Si 27, 30 – 28, 7 ; Ps 102 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35
 
Chers frères et sœurs,
 
L’enseignement de Jésus n’est pas très compliqué à comprendre. De la même manière que Dieu nous offre son pardon pour nos péchés à son égard, nous avons à pardonner à nos frères pour leurs péchés à notre égard : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés », disons-nous dans le Notre-Père.

La tradition chrétienne d’Orient précise que les sept fois ou les 70 fois sept fois dont parlent Pierre et Jésus sont pour « un seul jour ». Aussi bien, s’il est possible d’offenser son frère sept fois par jour, il est pratiquement impossible de l’offenser 490 fois par jour ! C’est ainsi que les Pères orientaux en déduisent que le pardon à offrir, selon Jésus, est infini : la miséricorde doit être inépuisable. Mais… c’est valable pendant le jour. Quand le soir tombe, alors, la miséricorde prend fin pour laisser place au jugement, qui lui, est implacable. Comprenons bien la finesse de leur réflexion. Si nous manquons de pardonner pendant le jour, alors nous arriverons avec de la rancune le soir, au soir de notre vie. Mais alors, si nous n’avons pas pardonné à notre frère, serons-nous également pardonnés par le Seigneur ? Et si un pécheur n’a pas arrêté de pécher le soir venant, mais ajoute sans cesse des offenses sans profiter du pardon qui lui est offert pendant le jour, alors, immanquablement, il sera condamné. Le jour est le temps de l’Esprit Saint, le temps de la miséricorde, le temps du pardon. Mais il n’y a pas de pardon pour qui refuse l’Esprit Saint.

La parabole de l’ivraie dans le champ illustre bien cette pensée de Jésus : il faut laisser le blé et l’ivraie croître ensemble pendant le jour, c’est-à-dire jusqu’au soir de la moisson, où les anges font le tri.
 
Nous pourrions nous contenter de ces explications. Cependant le discours de Jésus va beaucoup plus loin. Nous en avons deux indications concordantes.

La première se trouve dans la réponse de Jésus à la question de Pierre : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 70 fois sept fois. » Pour n’importe quel juif connaisseur des Écritures, il est clairement fait référence à Lamech, un descendant de Caïn, qui a dit : « Pour une blessure, j’ai tué un homme ; pour une meurtrissure, un enfant. Caïn sera vengé sept fois, et Lamek, soixante-dix-sept fois ! » Or ce Lamech est tout sauf recommandable : il est le premier et le seul dans les Écritures à avoir épousé deux femmes en même temps et, parmi ses fils, l’un est le patron des musiciens et l’autre celui des métiers du métal. Le problème pour la tradition hébraïque est que c’est par l’infidélité et la luxure, par la séduction (de la musique) et l’orgueil (des fabrications) que se répandent l’idolâtrie et le mal dans le monde.
Caïn s’était plaint au Seigneur : « Mon châtiment est trop lourd à porter ! » ; et le Seigneur lui avait fait miséricorde : « Si quelqu’un tue Caïn, Caïn sera vengé sept fois. » Il faut traduire : « sept fois, le Seigneur pardonne à Caïn. » D’où la question de Pierre à Jésus : la miséricorde doit-elle être accordée sept fois ? Mais Jésus répond que la miséricorde de Dieu s’étend à tous les hommes ; elle ne couvre pas seulement le commandement de la Loi : « Tu ne tueras pas », mais aussi tous les autres commandements ; la miséricorde s’étend à tous les péchés : « jusqu’à 70 fois sept fois », comme s’il pardonnait également à Lamech et à ses fils. Le pardon de Dieu, en Jésus, est rédemption des péchés de toute l’humanité, jusque dans ses racines les plus profondes.
 
Ici, il faut faire mention de la seconde indication. Lorsque dans sa parabole Jésus évoque le serviteur qui tombe aux pieds du roi, puis son compagnon qui tombe à ses pieds, Jésus précise que seul le serviteur qui tombe aux pieds du roi se prosterne devant lui. L’autre ne le fait pas devant son compagnon.
Il est très clair que le roi est Dieu, et que son serviteur est au moins un ange, sinon plus : un chrétien. Mais comme Jésus s’adresse à Pierre, on peut dire un Apôtre, ou un évêque. À cet apôtre, a été confié un trésor immense : dix mille talents. C’est l’Église, l’évangile et les sacrements, la grâce du baptême ; l’eucharistie. Bien évidemment si l’apôtre ou l’évêque, ou le chrétien, disperse ce trésor divin par sa paresse ou sa méchanceté, comment pourra-t-il le rembourser ? Nous voyons que devant son repentir, le Seigneur lui fait miséricorde jusqu’à 70 fois sept fois, et le maintient dans son amour.
En revanche, si cet apôtre, évêque ou chrétien n’applique pas avec autant de générosité le pardon reçu de Dieu pour lui-même à l’égard de son frère, alors il perdra tout et fera un solide purgatoire…
 
Maintenant, quand on croise l’histoire de Lamech et de ses fils, les parrains du péché dans le monde, et celle de la parabole, où les chrétiens sont les dépositaires de la grâce de Dieu dont ils ont à vivre ensemble en Église, on comprend que les seconds, par leur sainteté, sont la rédemption des premiers. L’Église, dans l’amour vécu pour Dieu et pour le prochain, dans le pardon mutuel, fonctionne comme un antibiotique qui détruit les bactéries du mal qui gangrènent le monde. Mais si les chrétiens échouent dans leur mission d’amour et de pardon mutuel, alors qu’en sera-t-il pour eux au coucher du soleil ? Qu’en sera-t-il pour le monde ? Seigneur Jésus, prends pitié de nous : notre vocation est très grande ; donne-nous un cœur pur, l’humilité des saints.

dimanche 6 septembre 2026

06 septembre 2026 - GRAY - 23ème dimanche TO - Année A

 Ez 33, 7-9 ; Ps 94 ; Rm 13, 8-10 ; Mt 18, 15-20
 
Chers frères et sœurs,
 
Il est bon d’entendre les lectures et l’évangile de ce jour d’un point de vue pratique. Ainsi, la Parole du Seigneur adressée au prophète Ezékiel fait de lui un « guetteur » – c’est-à-dire un évêque – pour la maison d’Israël. Cette lecture nous rappelle un des aspects de la mission épiscopale : transmettre les Paroles de Dieu, quitte à ce qu’elles prennent les auditeurs à rebrousse-poil. Et leur rappeler les exigences de la Loi ; les évêques-guetteurs sont personnellement redevables des manquements, s’ils se taisent. En regard, le Psaume nous rappelle le devoir qu’a le peuple de Dieu d’écouter la Parole de Dieu, et de ne pas murmurer comme au désert, alors qu’il a pu voir Dieu à l’œuvre lors de la sortie d’Égypte.
Mais pourquoi le Seigneur est-il aussi attaché et exigeant quant à l’écoute de sa Parole et à sa mise en pratique, à tel point qu’il doive établir des guetteurs ou des évêques sur son peuple ? Saint Paul, nous permet d’élever notre regard et de comprendre : il s’agit de la Loi fondamentale de la charité mutuelle : « Celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi. » Ce qui signifie aussi, en retour, que quiconque ne respecte pas la Loi blesse les autres : il altère la communion d’amour, l’alliance. Voilà l’enjeu de l’écoute de la Parole et de sa mise en pratique, de sa nécessaire surveillance : sauvegarder la communion entre Dieu et son peuple et à l’intérieur de son peuple lui-même, entre ses membres.
La clé que nous donne saint Paul nous permet de comprendre immédiatement l’enseignement de Jésus, dans l’évangile. Mais saint Matthieu n’a pas attendu saint Paul pour nous donner ses propres clés. Et nous allons voir que nous pouvons faire quelques découvertes supplémentaires dans ce qui constitue le mystère de l’alliance entre Dieu et son peuple – entre Dieu et nous, et entre nous.
 
Dans l’évangile d’aujourd’hui, il y a deux enseignements principaux. Le premier concerne la question des fautes qui blessent la communion. Pour commencer, Jésus ne fait que rappeler les principes déjà établis par Moïse pour trouver la réconciliation : d’abord reprendre son frère seul à seul, dans le Lévitique ; puis régler l’affaire sur la parole de deux ou trois témoins, dans le Deutéronome. Jésus ajoute une troisième étape – décisive celle-ci : « s’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée », c’est-à-dire à l’Église. Or, s’il n’écoute pas l’Église, Jésus dit qu’il faut considérer le pécheur « comme un païen ou un publicain » : il faut donc l’écarter, l’excommunier.
Notez bien le point le plus important : ce n’est pas en raison de son péché que le pécheur est excommunié, mais c’est du fait qu’il n’a pas écouté l’assemblée de l’Église. Sa chute vient de sa désobéissance à la communauté, qui vaut désobéissance à Dieu lui-même. Et c’est exactement pourquoi Jésus dit : « Tout ce que vous aurez lié – en tant que communauté – sur la terre sera lié dans le ciel ; et tout ce que vous aurez délié – en tant que communauté – sur la terre sera délié dans le ciel. » Pierre et les Apôtres hier, ou le Pape et les évêques aujourd’hui, n’ont le pouvoir des clés qu’en tant qu’ils expriment la foi de toute l’Église. Le pouvoir des clés n’est pas l’expression de leurs opinions personnelles. Finalement, il n’y a ce pouvoir des clés que parce qu’il y a une immédiateté, une correspondance, entre le Seigneur et son Église ; parce qu’ils ne font qu’un dans la communion d’amour.
 
Jésus reprend ensuite ce même principe d’unité, pour souligner l’accord profond de volonté et de communion qui existe entre l’Église et lui, et qui doit exister également entre ses disciples.
Quand notre traduction dit que « si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord », la version grecque emploie le verbe technique « s’accordent » au sens musical du terme, c’est-à-dire : « sont en symphonie. » Ainsi quand l’Église est symphonique, elle est alignée sur la volonté du Seigneur, et c’est pourquoi elle obtient ce qu’elle veut dans sa prière. Or – question de traduction ici aussi – « ils l’obtiendront de mon Père » se lit en araméen ou en grec « cela leur sera fait par mon Père », exactement comme dans le Notre-Père : « que ta volonté soit faite. » Ainsi donc, quand il y a symphonie dans l’Église et entre l’Église et son Seigneur, alors il y a union des volontés et par conséquent aussi pleine réussite de la prière.
La dernière phrase de Jésus souligne le double aspect de la communion : entre l’Église et lui, et dans l’Église entre les fidèles : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. » Il s’agit d’un enseignement traditionnel juif, qui se dit ainsi : « Deux hommes sont assis, et s’il y a entre eux les Paroles de la Torah, la Schekinah séjourne entre eux. » La Schekinah, c’est la Présence de Dieu. Ici Jésus affirme qu’il a la même valeur que la Torah et que si deux hommes partagent la foi, l’obéissance en lui, alors Dieu vient habiter en eux par son Esprit. Ils deviennent le Temple de Dieu.
 
La conséquence de tout ceci, chers frères et sœurs, c’est que là où est l’Église, là est le Christ, et l’Esprit de Dieu, la Présence de Dieu. Quiconque s’oppose ou se sépare de l’Église, s’oppose ou se sépare de Dieu. Le Pape et les évêques sont établis guetteurs pour nourrir la symphonie dans l’Église et de l’Église avec son Seigneur. Ils en sont personnellement redevables à ses yeux. Nous pouvons prier pour eux, afin que l’Esprit de Dieu soit avec eux, afin que nous demeurions tous unis dans la volonté de notre Père qui est aux cieux. Et cette symphonie, concrètement, c’est la communion.

dimanche 30 août 2026

30 août 2026 - CHARCENNE - 22ème dimanche TO - Année A

 Jr 20, 7-9 ; Ps 62 ; Rm 12, 1-2 ; Mt 16, 21-27
 
Chers frères et sœurs,
 
Jusqu’à la mort de Jean-Baptiste, Jésus était considéré par les foules comme un guérisseur et un prophète annonçant un Royaume des cieux un peu lointain, donc relativement inoffensif. Mais avec la mort de Jean tout a changé : désigné par ce dernier comme Messie d’Israël, Jésus n’allait-il pas, ne devait-il pas, suivre la route ainsi tracée : rétablir Israël dans sa souveraineté politique et religieuse ? Voilà ce que les foules attendaient – y compris les disciples – et que les autorités établies, anciens, grands prêtres et scribes commençaient à craindre. Devant le danger d’être pris pour un conquérant, Jésus s’est rapidement éloigné vers les territoires païens : Tyr et Sidon, Césarée-de-Philippe – c’est-à-dire Panéas, la ville du dieu Pan. C’est là, aux portes des enfers, où l’homme totalement déboussolé se livrait sans frein à ses pulsions les plus débridées, que Pierre avait confessé la foi : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant ! » Et Jésus y avait vu l’œuvre de son Père dans le cœur de Pierre : « Tu es Pierre, et sur cette Pierre, je bâtirai mon Église, et la puissance de la mort ne l’emportera pas sur elle ! »
 
Jésus considère donc qu’en Pierre, il a désormais touché un point solide : il peut maintenant remplir sa mission qu’il expose ouvertement : monter à Jérusalem. Pour lui, cela suppose non seulement d’entrer en conflit avec les autorités, mais surtout d’avoir à mourir avant de ressusciter. Pierre n’a retenu qu’un point : « mourir ». « Souffrir », c’est le lot commun de tous les prophètes qui sont poussés par l’Esprit de Dieu à proclamer des paroles qui dérangent, donc c’est normal. « Ressusciter », il ne sait pas vraiment ce que c’est, mais avant d’y arriver « mourir » est une étape inacceptable pour le Messie de Dieu, pour le Fils du Dieu vivant ! : « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas ! »
 
Ici, trois remarques sont nécessaires. La première est que, quand un homme est bénéficiaire d’une grâce forcément immense de la part de Dieu, comme l’a été Pierre confessant la foi, il est immédiatement victime d’un coup de fourche en retour de la part du démon, pour le ramener sur terre. Ce n’est pas parce qu’on a reçu une grâce qu’on est devenu un ange. Ici la chute de Pierre est lourde, qualifié de « satan » par Jésus… Un peu de réalisme et d’humilité sont nécessaires.
La seconde remarque est que Jésus répond à Pierre comme justement il avait répondu à Satan lors de ses tentations au désert. Le diable s’est servi de Pierre pour tenter Jésus à nouveau : le faire renoncer à sa mission divine en réduisant celle-ci à un projet purement humain.
Car, troisième remarque, et c’est le point le plus important : en parlant de Jérusalem, Jésus certes désigne la ville judéenne de Jérusalem où se situe le Temple, mais son regard voit plus loin : il voit la Jérusalem céleste où réside son Père dans sa gloire. Là est Jérusalem. Et c’est pourquoi il faut passer par la mort et ressusciter pour y accéder.
On peut dire que l’incompréhension grandissante entre Jésus et les autorités, et les foules qui finissent par leur emboîter le pas, trouve son point de départ ici. Et ce point de discorde entre Jésus et les hommes est permanent : combien sont-ils à rêver d’un Jésus libérateur politique et religieux, ou d’un modèle de vertu sociale, en ce monde ? Mais Jésus est bien plus que cela. Sa Parole est comme une semence : semée dans le cœur de ses disciples, arrosée par le don de l’Esprit à la Pentecôte, étendue à tous les peuples et à toutes les générations par le baptême, elle grandit : c’est l’Église en ce monde et la même Église dans le Royaume des cieux : c’est Jérusalem.
 
Après son échange musclé avec saint Pierre, Jésus s’est adressé aux disciples pour leur faire part des difficultés de l’entreprise. Recevoir une grâce, la grâce de la foi, ne leur garantit pas d’être plus que des anges, des saints, mais au contraire, cela va attirer sur eux l’attention des puissances contraires : il va falloir lutter. « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il se rejette lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » ; « Celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. » C’est assez radical, mais cela dit bien la différence qu’il y a entre le monde présent et le royaume des cieux. Il faut changer de représentations, changer de mentalité. Nous autres, chrétiens, nous avons la chance de vivre après 2000 ans de christianisme : nous avons été apprivoisés en partie avec cette transformation radicale qui ne concerne pas seulement l’esprit mais aussi la chair ; mais pour les apôtres et les disciples au temps de Jésus, il fallait être prophète pour comprendre... Il fallait une grâce spéciale de Dieu, celle de la Pentecôte. En fait, soyons honnêtes, c’est toujours vrai pour nous aujourd’hui : sans l’Esprit de Dieu nous ne pouvons pas comprendre qui est réellement Jésus, ni quel est le sens véritable de sa mission pour nous, et notre propre vocation en elle. Il nous faut aussi être prophètes.
 
Cependant, une chose est certaine, et nous devons en être tous bien conscients. Elle est très bien dite par le prophète Jérémie : « Je me disais : je ne penserai plus à Dieu, je ne parlerai plus en son nom. Mais sa Parole était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir. »
C’est la semence de la grâce qui germe et grandit dans le cœur de l’homme, comme celle de la foi dans le cœur de Pierre, qui va germer et s’épanouir à la Pentecôte. Cette semence, nous l’avons tous reçue à notre baptême ; elle nous travaille, elle grandit en nous, et elle s’épanouira, faisant de nous plus que des anges : des saints pour le Royaume des cieux.
Elle est comme un arbre fruitier planté qui grandit, est taillé et soigné d’une main sûre, pour donner de bons fruits. Quand le temps est venu, que les fruits sont mûrs, on les récolte, on les laisse fermenter, dépérir jusqu’à devenir du moût. Survient alors l’heure salutaire de la distillation, et l’affinage (un peu de purgatoire dans un tonneau ou une bonbonne…), pour goûter enfin à l’eau de vie, merveilleuse, intense et parfumée  – Jérusalem ! 

dimanche 23 août 2026

23 août 2026 - COURTESOULT - 21ème dimanche TO - Année A

 Is 22, 19-23 ; Ps 137 ; Rm 11, 33-36 ; Mt 16, 13-20
 
Chers frères et sœurs,
 
Dimanche dernier, nous avions vu Jésus dans la région de Tyr et de Sidon. Nous le retrouvons près de Césarée de Philippe. Il s’agit d’une ville païenne dont le nom a été changé par Philippe, un des fils du roi Hérode, pour faire plaisir à l’empereur Auguste : elle s’appelait originellement Panéas – la ville du dieu Pan. Dans la mythologie grecque Pan est le dieu des bergers, des troupeaux et d’une nature sauvage, pour ne pas dire complètement débridée ; il est mi-homme, mi-bouc, avec des cornes et des sabots de chèvre… Et il joue du pipeau. Tout un programme… !
Et c’est là, dans cette ambiance, disons « champêtre… », que Jésus interroge ses disciples : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’Homme ? », ou plus exactement : « Qui dit-on que je suis ? moi qui suis le Fils de l’Homme. » Évidemment, on est à dix milliards d’années-lumière du dieu Pan. Le « Fils de l’Homme » est celui que le prophète Daniel voyait venir – au cours de ses visions – avec les nuées du ciel. Voici ce qu’il en dit : « Il parvint jusqu’au Vieillard, et on le fit avancer devant lui. Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite. » Jésus est donc ce Fils de l’Homme. Mais qu’en pensent les gens ?
On lui répond alors qu’il est comme « Jean-Baptiste », ou bien « Elie », ou bien encore « Jérémie, ou l’un des prophètes ». C’est pas mal, mais c’est quand même un peu décevant : Jésus est bien plus qu’un prophète. Notons en passant que, par rapport à saint Marc et à saint Luc, qui racontent la même histoire dans leurs évangiles, Matthieu a ajouté le nom de Jérémie. Il s’agit d’un flash publicitaire pour nous faire comprendre que Matthieu s’inscrit dans la tradition spirituelle de Jérémie. Comme lui, il perçoit que les temps actuels sont dramatiques et qu’il est nécessaire de se convertir et de faire pénitence. Mais que Dieu inaugure en Jésus une Alliance nouvelle. Le prophète Jérémie est vraiment un modèle pour saint Matthieu.
 
Si donc Jésus peut-être déçu d’être mal compris par les gens, il espère quand même que ses disciples – eux – seront plus éclairés : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » On imagine un instant le silence qui règne dans la classe… ! La réponse de Pierre est décisive non pas seulement sur le contenu, mais aussi sur la manière dont elle se présente.
« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » La réponse est claire, nette et précise : Jésus est le Messie attendu, l’oint du Seigneur, celui qui vient sauver son Peuple et le conduire en Terre promise, et surtout, il est le Fils du Dieu vivant ; c’est-à-dire que le Fils de l’Homme est le Fils de Dieu. Jésus le Messie est Fils de Dieu. Il vient de Dieu. Il est Dieu parmi les hommes. Évidemment, l’affirmation est énorme. Pour un grec elle est insensée : Dieu ne peut pas être un homme ; pour un juif, on est à la limite du blasphème, sauf si Jésus est réellement le Fils de Dieu, l’exception qui confirme la règle.
On comprend la réaction de Jésus : « Heureux es-tu Simon fils de Yonas » C’est une béatitude ! Saint Pierre a eu de la part de Dieu une grâce : son intelligence a été illuminée par l’Esprit Saint : « ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. » Ici Jésus ajoute une information nouvelle à l’affirmation qu’il est le Fils de Dieu : cette confession de foi n’est possible qu’à ceux que Dieu lui-même éclaire par l’Esprit Saint. Que Jésus soit fils de Marie et agisse comme un prophète : tout le monde peut le voir – et c’est d’ailleurs ce qu’il voit. Mais que Jésus soit aussi Fils de Dieu et agisse comme le Fils de l’Homme vu par le prophète Daniel, seuls ceux à qui Dieu a accordé cette grâce peuvent le voir également. Il faut qu’ils soient eux-aussi devenus prophètes.
 
Nous percevons que nous sommes ici à un tournant. Jésus n’a strictement rien à voir avec Pan – le dieu du monde dépravé – ni même avec le sommet de ce qui est pensable pour un homme aux yeux d’un juif pieux : être un prophète qui voit Dieu, comme Moïse ou Élie… Non : Jésus est Fils de Dieu et Messie sauveur pour toute l’humanité, pour toute la création. Il leur offre l’Alliance nouvelle et de devenir un monde nouveau. Et cette nouvelle terre, c’est l’Église.
Ne pensons pas ici à une église de pierre – ce n’en est qu’une image, ou mieux une icône – mais pensons plutôt que l’Église de Dieu n’est pas faite de main d’homme ; elle est bâtie avec des pierres vivantes : les saints et les saintes de Dieu. Cette Église est un Temple dans lequel Dieu réside, lui le Vivant, ce pourquoi « les puissances de la mort ne l’emporteront pas sur elle. » Et – ce qui est fou en définitive – c’est qu’il en donne les clés à un homme dont nous connaissons tous par ailleurs la faiblesse, pour ouvrir ou fermer, lier ou délier : c’est-à-dire qu’il lui accorde toute sa confiance. L’homme illuminé par Dieu – même s’il demeure inchangé de caractère naturel, avec toutes ses limites personnelles qu’elles soient culturelles, intellectuelles ou physique – cet homme reçoit toute la confiance de Dieu pour être un autel sur lequel on peut s’appuyer pour offrir le sacrifice d’Action de grâce : aimer Dieu et aimer son prochain et pardonner. Simon reçoit le nom de « Caïphe » en araméen, « Képhas » en grec, « Pierre » en français, car dans l’Église il est le rocher, la pierre d’autel sur laquelle est confessée le Nom de Dieu.
Savez-vous, chers frères et sœurs, qu’au moment même où Jésus établit Pierre dans l’Église, c’est le jour de la fête du Yom Kippour – le jour du Grand-Pardon ? Jour où le Grand-Prêtre – qui se nomme Caïphe – prononce le Nom de Dieu dans le secret du sanctuaire du Temple ? Jésus a fait de Simon un « Caïphe », un grand-prêtre dans son Église, lui qui a confessé le Nom de Jésus : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »    

samedi 15 août 2026

15 août 2026 - CHARCENNE - Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie - Année A

 Ap 11, 19a ; 12, 1-6a.10ab ; Ps 44 ; 1 Co 15, 20-27a ; Lc 1, 39-56
 
Chers frères et sœurs,
 
N’est-il pas curieux de proclamer l’évangile de la Visitation de Marie à sa cousine Élisabeth alors que nous fêtons l’Assomption de Marie au ciel ? Quel est le rapport ?
Dimanche dernier, et celui d’avant, nous avions déjà été confrontés à tel phénomène où l’évangile du jour, tout en étant bien situé historiquement dans la vie terrestre de Jésus, évoque également une situation qui a lieu après sa résurrection. Par exemple dimanche dernier, la marche de Jésus sur les eaux était un moyen pour saint Matthieu de nous parler aussi de l’apparition de Jésus au Cénacle ; et le dimanche d’avant, la multiplication des pains évoquait aussi la liturgie eucharistique de l'Église.
 
Aujourd’hui saint Luc paraît user du même procédé. Certes, il raconte bien ce qui s’est historiquement passé : la Vierge Marie déjà enceinte de Jésus s’est rendue chez sa cousine Élisabeth elle-même enceinte de Jean-Baptiste depuis quelques mois. Les deux femmes se sont émerveillées de leur bonheur mutuel, et Marie a chanté son Magnificat. Il n’y a aucune raison de douter de cet événement, que Marie elle-même a pu relater à saint Luc. Cependant saint Luc veut nous faire passer un message plus profond – presque caché – exactement comme l’a fait saint Matthieu. Comme d’habitude, ce sont les détails qui attirent notre attention.
 
Le premier réside dans le récit lui-même. Aucun autre évangéliste n’a raconté l’Annonciation puis la Visitation : si saint Luc l’a fait, ce n’est pas pour satisfaire notre curiosité sur l’histoire de Marie ou de Jésus bébé ; c’est que cela a voir avec le contenu de notre foi. L’Annonciation rappelle que Jésus est fils de Marie et fils de Dieu. La Visitation nous dit qu’au-delà de ce qui est extérieur et visible – les corps humains – la réalité humaine a aussi une part intérieure et invisible : celle des âmes qui peuvent être éclairées par l’Esprit Saint. Ainsi Élisabeth remplie d’Esprit Saint voit en sa cousine Marie la Mère de son Seigneur, la Mère de Dieu. De même saint Jean-Baptiste, encore à l’état de fœtus mais déjà habité par l’Esprit Saint, perçoit la présence de Jésus embryonnaire : il en a tressailli de joie. Dans le texte araméen, saint Luc dit qu’il a « bondi » de joie comme un cabri ! On comprend qu’Élisabeth s’en soit rendu compte… !
 
Mais justement, et c’est un deuxième détail, cette joie qui est celle d’Élisabeth et de Jean-Baptiste, est semblable à celle des anges et des saints du ciel lorsqu’ils accueillent Jésus ressuscité en son Ascension. C’est une exultation – l’exultation de la victoire de la vie sur la mort, et du bien contre le mal. Comme toujours à ce moment, il y a un dialogue entre les anges, pour ne pas dire un interrogatoire, sur l’identité de celui qui monte au ciel. Ici c’est Élisabeth qui parle et interroge : « D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » ; et Marie répond, présentant son identité : « Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. »
 
Voilà quelque chose d’étonnant, c’est le troisième détail. De l’exultation des habitants du ciel à la victoire de Jésus ressuscité, on est passé à la question de l’identité de Marie qui se présente dans la Maison de Zacharie, située dans une ville de Juda, dans une région montagneuse. Mais pourquoi autant de précisions qui n’en sont pas…? Nous comprenons que saint Luc parle en réalité de la montée de Marie sur la Montagne de la Gloire de Dieu, dans la Jérusalem céleste, dans le sanctuaire du Seigneur, où elle est reçue en tant que Mère de Dieu et Reine, elle qui est l’humble servante du Seigneur, mais que tous les âges diront désormais bienheureuse. Elle est la Toute-Sainte pour l’éternité. Le récit de la  Visitation est bien pour saint Luc un prétexte et une prophétie de l’événement de l’Assomption de Marie au ciel.
 
Marie s’est déclarée « humble servante du Seigneur » ; titre qui est depuis toujours celui de Moïse, le « serviteur du Seigneur ». De même que pour Marie, nous ne savons pas où est enterré Moïse : leur corps a disparu. C’est une caractéristiques des plus grands prophètes entrés dans l’intimité de Dieu, comme Élie par exemple, ou Hénoch. Marie est entrée dans la gloire du ciel sans délai. Saint Luc a souligné ce point : elle est montée « avec empressement », « en hâte » dit l’araméen.
 
Nous aimons chanter de Marie qu’elle est la « première en chemin ». Ce chant nous permet de nous souvenir que sur ce chemin – celui du ciel – beaucoup la suivent ; et que ce « beaucoup », c’est nous. La leçon de l’Assomption de Marie au ciel, c’est que pour tous les hommes – et les femmes – qui se laissent habiter, éclairer ou revêtir par l’Esprit Saint, l’entrée au ciel se fera de même. Notre identité : « serviteurs et servantes du Seigneur », « enfants de Dieu », « amis de Dieu ». Sa marque ? Celle des élus, baptisés au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Et sa preuve ? La communion au Corps et au Sang de Jésus : comme Marie, nous lui appartenons, et nous le portons en nous. Tout est en ordre. Alors, bondissons de joie et rendons grâce !

dimanche 9 août 2026

09 août 2026 - GRAY - 19ème dimanche TO - Année A

 1 R 19, 9a.11-13a ; Ps 84 ; Rm 9, 1-5 ; Mt 14, 22-33
 
Chers frères et sœurs,
 
Dimanche dernier saint Matthieu nous avait appris à lire son évangile avec l’œil exercé du scribe qui sait tirer de l’unique trésor du mystère de Dieu du neuf et de l’ancien. Ainsi, composé de multiples références aux Écritures, l’évangile de la multiplication des pains nous dévoilait en même temps quelques aspects fondamentaux de la liturgie eucharistique. Il en va de même aujourd’hui pour l’évangile de la marche de Jésus sur les eaux.
 
Comme dimanche dernier, il faut distinguer le plan historique de sa signification spirituelle pour saaint Matthieu. Nous savons que Jésus s’était retiré dans les ruines désertiques où, probablement, Jean Baptiste prêchait et baptisait. Là, de nombreuses foules s’étaient réunies, attendant de Jésus qu’il annonce le commencement de son règne, ainsi que l’avait prophétisé Jean : n’est-il pas « celui qui doit venir ? » Mais Jésus n’est pas le prince de ce monde, il est celui du royaume des cieux. Ce décalage explique le renvoi assez brutal des disciples – obligés à monter dans la barque – tandis que Jésus s’échappe pour « gravir la montagne, à l’écart, pour prier », dans la solitude. Jésus a refusé tout net de devenir un messie politique ; la mission qu’il a reçue de son Père est plus profonde : il ne vient pas libérer le peuple du joug des Romains pour restaurer un royaume terrestre, mais sauver toute l’humanité du péché et de la mort pour la faire entrer dans la vie éternelle. On n’est pas du tout sur le même registre.
 
Justement, dans la rédaction de son évangile, saint Matthieu emploie des mots ou des expressions appartenant aux Écritures. Ainsi « le soir venu » renvoie à la formule « Il y eut un soir, il y eut un matin » du livre de la Genèse. La barque « battue par les vagues », l’est comme l’était le camp des Égyptiens lors de la traversée de la Mer Rouge : il était « frappé de panique. » Or, détail curieux qui n’en est pas un, évidemment, cette panique prend les Égyptiens aux « dernières heures de la nuit » - la même expression que dans l’évangile : « Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. » Le message de l’auteur est très clair : Jésus marchant sur les eaux est le nouveau Moïse franchissant la Mer Rouge. Nous comprenons que si Jésus ne vient pas sauver politiquement le peuple, il en est cependant le véritable sauveur lui ouvrant le chemin de la liberté à travers les eaux de la mort. Avant d’aller plus loin dans ce sens, retenons également que, pour saint Matthieu, la « force » du vent est la même que celle des eaux du déluge et de la dureté du péché. Toujours le péché et la mort. Or si Pierre s’affole devant ces puissances, criant « Seigneur, sauve-moi ! » - le cri d’Adam dans les enfers, le cri de l’aveugle de Jéricho, Jésus lui tend la main – la main de Dieu c’est l’Esprit Saint – et le remonte. Alors le vent tomba : la force du péché et de la mort est vaincue. De fait, Jésus marchant sur les eaux avait dévoilé son identité aux apôtres effrayés : « Confiance, c’est moi » - « C’est moi », la signature du Dieu sauveur. Ainsi, un homme de l’Ancien Testament, un Juif, a-t-il ici toutes les clés et peut-être d’autres encore, pour comprendre qui est Jésus, quelle est sa mission, et quelle est sa puissance.
 
Mais saint Matthieu s’adresse aussi aux chrétiens. Comme dimanche dernier, où Jésus dans l’herbe avait prononcé les paroles qu’il dira de même lors de la Cène, durant sa Passion, ici les apôtres terrorisés dans leur barque réagissent exactement comme ils le feront lors de la première apparition de Jésus ressuscité au Cénacle : « Les disciples furent bouleversés. Ils dirent : C’est un fantôme ! » Donc, le chrétien doit lire ce même évangile de la marche sur les eaux comme si saint Matthieu parlait en réalité aussi de l’apparition de Jésus ressuscité.
Ainsi, Jésus montant sur la montagne, seul, s’est séparé par la mort de la croix de ses disciples, abandonnés à eux-mêmes sur les eaux terrifiantes d’un monde hostile – ils avaient peur des Juifs, au Cénacle – mais étaient rassemblés sur le frêle esquif de l’Église naissante. Or voilà que, contre toute attente et contre toutes les lois de la nature, Jésus se manifeste à eux. Est-il un fantôme ? Il était capable de franchir des portes fermées, mais aussi de manger du poisson ; Thomas pouvait le toucher ; cette nuit, Jésus marche sur l’eau, mais il peut prendre la main de Pierre et le faire remonter dans la barque. « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » On croirait que Jésus s’adresse à Thomas ! Alors la force du vent tomba et les apôtres exultent : Jésus est vraiment ressuscité d’entre les morts ; le péché est vaincu et la mort a perdu son pouvoir.
 
Vous voyez, chers frères et sœurs, comment Jésus répond à l’attente des foules venues à la recherche d’un sauveur. Sauveur, il l’est – c’est son nom – mais d’une manière qui dépasse complètement les attentes de l’homme, ou mieux, pour répondre à son unique et plus profonde espérance : être sauvé du péché, et de la mort qui en est la conséquence. Un juif pourra lire la séquence comme une nouvelle traversée de la Mer Rouge ; le chrétien y lira la première apparition de Jésus vivant après sa Passion. Mais les trois lectures se rejoignent en une seule. Jésus accomplit un signe prophétique qui annonce le renouvellement de la création, la libération de l’homme déchu, la puissance salvatrice de Dieu. Voilà pourquoi, à la fin, les apôtres qui étaient dans la barque de l’Église se prosternèrent devant Jésus et confessèrent leur foi : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »

lundi 3 août 2026

Question d'exégèse: comment comprendre le sens d'un verset de l'évangile?

 
Comment comprendre le sens d’un verset de l’évangile ?
 
« C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. » (Mt 13,52)
 
C’est tout simple.
 
Règle du jeu : L’interprétation d’un passage de l’évangile s’appuie sur la Bible elle-même (A) et sur la Tradition de l’Église (B).
 
A.      En premier lieu, il convient d’établir le texte. La version liturgique qui nous est donnée est souvent simplifiée, parce qu’elle doit être lue en public et être comprise par une assistance de niveau culturel varié. Elle doit également être comprise par un français, un belge ou un québécois, par exemple.
Il est donc très profitable de mettre le texte « en relief » en le lisant dans plusieurs traductions françaises différentes (Bible de Jérusalem, Traduction Œcuménique de la Bible…) et, quand on le peut, dans les langues anciennes : latin (Vulgate), grec (texte recomposé Nestlé-Alland), syriaque, araméen (Peschita, Vetus Syra)… Ce travail permet de mettre en évidence des variantes, des différences de vocabulaire. On applique alors le principe de Martine Aubry © : « Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup ! »
On s’aperçoit assez vite qu’une traduction qui ne saisit pas la problématique initiale du texte, enracinée dans le contexte judéo-chrétien de la vie de Jésus et des Apôtres, a tendance à créer des variantes et à en moraliser le sens. Ce phénomène s’aggrave évidemment lorsqu’on a affaire à une traduction de traduction. Il est donc très précieux d’avoir recours à l’araméen, surtout à la Vetus Syra (du IIe siècle) dont l’environnement culturel est directement héritier et très proche chronologiquement de celui de l’Église primitive.
 
Dans certains cas, le passage étudié connaît des variantes dans un ou plusieurs autres évangiles, avec des traitements particuliers : ce ne sont pas toujours des copié-collé du même texte, mais tel évangéliste met l’accent sur tel point, et tel autre sur tel autre point : les rédactions (ou les traductions) sont différentes. Ce n’est pas le cas du verset qui nous occupe, lequel est propre à l’évangile de saint Matthieu.
 
De même, dans certains cas, le passage étudié comprend une ou des références à des livres des Écritures (Ancien Testament), que ce soit des citations directes, des allusions ou la reprise de certains mots « techniques ». Il convient alors d’essayer de les identifier, d’en saisir le sens, et de connaître les débats internes au judaïsme qui peuvent exister à leur sujet. Mais ce n’est pas le cas non plus, a priori, dans le verset qui nous occupe.
 
B.      En second lieu, il est également très profitable, quand on en a la possibilité, de prendre connaissance d’utilisations ou de commentaires du passage étudié par des Pères de l’Église. L’idéal est de trouver des citations chez les Pères les plus anciens, antérieurs au IIIe siècle : on augmente ainsi les chances de trouver une interprétation proche de l’intention initiale de l’évangéliste.
 
Il faut ici faire un travail de contextualisation à trois niveaux :
a)       le texte est rédigé par un évangéliste qui a sa propre compréhension des actes et des paroles de Jésus, sa propre intention de transmettre tel ou tel point important à ses yeux (et d’en cacher tel autre), sa propre manière d’écrire, ses propres références dans les Écritures, et parfois dans d’autres livres extrabibliques ;
 
b)      les actes et les paroles de Jésus lui-même se comprennent dans leur propre contexte historique et religieux : par exemple, un débat avec des docteurs de la Loi doit être compris comme un « débat de rabbins » dont les règles sont particulières, les références codifiées, etc. ;
 
c)       enfin, le Père de l’Église a son propre contexte culturel et il est engagé dans un débat particulier, lequel n’a pas nécessairement de lien direct avec celui de l’évangéliste ou celui de Jésus… Parfois, le Père de l’Église instrumentalise le texte.
 
Il faut donc se dire : « Jésus a vécu ceci et dit cela » ; l’évangéliste « a compris les choses de telle manière et il a voulu les transmettre à sa manière » ; le Père de l’Église « a compris l’évangile dans ce sens, et il l’emploie à telle fin », chacun dans son contexte culturel et dans sa perspective religieuse personnelle. Bref, il y a des pièges à tous les étages. Mais l’exercice peut porter ses fruits.
 
Passons à la pratique :
 
A.     Établissement du texte
 
Remarques préliminaires : 1) le passage étudié n’existe que chez saint Matthieu ; Luc, Marc et Jean n’en font pas mention. 2) Nous savons par Eusèbe de Césarée que saint Matthieu a rédigé initialement son évangile en « hébreu » mais la version d’origine est perdue. Nous n’avons donc accès qu’à des traductions, sauf peut-être pour les versions araméennes.
 
Traduction liturgique : « C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. » (Mt 13,52)
 
Bible de Jérusalem (à partir du grec) : « Ainsi donc, tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et du vieux »
 
Peschitta (trad. de l’araméen) : « Par conséquent, tout savant-du-livre qui a été formé comme un disciple pour le Royaume des cieux, ressemble à un homme, maître de maison, qui fait sortir de ses trésors du nouveau et de l’ancien »
 
Vetus Syra (trad. de l’araméen) : « C’est pour cela que tout scribe qui a été fait disciple pour le royaume des cieux est semblable à un homme, maître de maison, qui fait sortir de ses trésors du nouveau et du vieux. »
 
Commentaire :
 
On s’aperçoit qu’il y a plusieurs variantes, lesquelles posent plusieurs questions :
 
1.       Le scribe est-il « devenu disciple du Royaume » ou bien est-il « formé/instruit/fait disciple pour le Royaume » ? Ici on trouve trois courants dans les traductions : disciple pour le royaume, disciple dans/ à l’intérieur du royaume, disciple vers l’intérieur du Royaume. Il est difficile d’en dire plus à ce stade.
 
2.       La tradition araméenne précise « un homme, maître de maison », tandis que la tradition grecque ne retient que la fonction « maître de maison » - la BJ en fait un « propriétaire ». La mention du mot « homme » en araméen peut-être soit purement littéraire, une manière orientale de s’exprimer que la traduction grecque n’a pas retenue ; ou bien la précision est voulue dans l’hébreu ou l’araméen originel de l’évangile de saint Matthieu et, dans ce cas, le mot « homme » peut renvoyer explicitement pour un juif de l’époque à Dieu lui-même (Jésus est le « Fils de l’Homme »). Les traducteurs grecs auraient alors « manqué le virage » et perdu une partie du message de l’évangile… 
On peut aussi s’interroger sur la nature de la fonction « maître de maison ». Si c’est un disciple lambda, ce peut être un « gérant » ; mais si c’est Dieu lui-même, on doit le comprendre en effet comme un « propriétaire ». En araméen (Vetus Syra), on a la traduction littérale « seigneur de maison ».
 
3.       S’agit-il de « son trésor » (tradition grecque) ou de « ses trésors » (tradition araméenne) ? Il est de coutume, en hébreu et en araméen de mettre au pluriel des éléments pour en marquer l’appartenance divine. Par exemple, on a « le ciel » que chacun peut voir de ses yeux charnels et « les cieux » qui sont le « Ciel divin ». Dans ce cas, « les trésors » sont un « Trésor divin ». Dans la traduction grecque le « Trésor divin » serait alors « sécularisé » en trésor monétaire, alors qu’il s’agit d’un Trésor d’une nature autrement plus précieuse et mystérieuse.
 
Il apparaît que les remarques 2 et 3 convergent vers l’idée que l’« Homme, maître de maison » soit Dieu lui-même, puisqu’il exploite « ses trésors » - la tradition araméenne est cohérente, dans ce cas, et la traduction grecque aurait perdu une partie du sens de la phrase.
En suivant la tradition araméenne, le scribe « disciple du/pour » le Royaume des cieux est donc comparable à Dieu qui tire de son Trésor mystérieux, « du neuf et de l’ancien ».
 
B.      Ce qu’en comprennent ou ce qu’en font les Pères de l’Église
 
Nous disposons d’au moins deux témoignages anciens :
 
Pseudo-Clément :
 
« […] celui qui, issu des nations, tient de Dieu le don d’aimer Jésus, doit prendre sur lui de croire aussi en Moïse. Et inversement, l’Hébreu qui tient de Dieu le don de croire en Moïse doit prendre sur lui de croire en Jésus, en sorte que chacun d’eux, ayant en soi quelque chose du don divin et quelque chose de son propre mouvement, soit rendu parfait par l’addition des deux. D’un tel homme en effet parlait notre Seigneur comme d’un riche qui tire de son trésor du neuf et du vieux. » (Ps. Clément, Reconnaissances IV, 5,7-9).
 
Le Roman pseudo-clémentin est un apocryphe du Nouveau Testament rédigé entre le IIe et le IIIe siècle. Il provient de milieux judéo-chrétiens – c’est-à-dire de juifs devenus chrétiens tout en conservant l’observance de la Loi de Moïse. Ils sont rejetés à la fois par les juifs (comme traîtres) et par les chrétiens (comme hérétiques, car « judaïsants »).
L’appréciation du passage de l’évangile par le Ps.-Clément est cohérente avec l’idée que « les trésors » sont un « don divin » ; le « neuf » serait la foi en Jésus, et l’« ancien » la foi en Moïse, lesquels proviennent d’un seul et même Mystère divin – ce qui est fondamental pour un judéo-chrétien.
 
Irénée de Lyon :
 
« Toutes choses relèvent donc d’une seule et même substance, autrement dit proviennent d’un seul et même Dieu, comme le Seigneur le déclare encore à ses disciples : « C’est pourquoi tout scribe instruit de ce qui regarde le royaume des cieux est semblable à un Maître de maison qui extrait de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes. » Il n’a pas enseigné qu’un autre extrait les choses anciennes et un autre les choses nouvelles, mais que c’est un seul et le même.
Car le Maître de maison, c’est le Seigneur : il a autorité sur toute la maison paternelle, fixant pour les esclaves encore grossiers une Loi adaptée, mais donnant aux hommes libres et justifiés par la foi des préceptes appropriés et ouvrant aux enfants son propre héritage.
Les scribes instruits de ce qui regarde le royaume des cieux, ce sont ses disciples, au sujet desquels il dit ailleurs aux Juifs : « Voici que je vous envoie des sages, des scribes et des docteurs : vous en tuerez et pourchasserez de ville en ville. »
Quant aux choses anciennes et nouvelles qui sont extraites du trésor, ce sont incontestablement les deux Testaments : les choses anciennes sont la Loi antérieure, et les nouvelles, la vie selon l’Évangile. C’est à propos de celle-ci que David dit : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau. » Et Isaïe : « Chantez au Seigneur un hymne nouveau. Son commencement : Son nom est glorifié aux extrémités de la terre, on annonce ses hauts faits dans les îles. » Et Jérémie : « Voici, dit-il, que je vais établir une alliance nouvelle, différente de celle que j’ai conclue avec vos pères sur le mont Horeb. » Ces deux Testaments, un seul et même Maître de maison les a extraits de son trésor, le Verbe de Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ : c’est lui qui s’est entretenu avec Abraham et avec Moïse, et c’est également lui qui nous a rendu la liberté dans la nouveauté, c’est-à-dire amplifié la grâce venant de lui. » (Irénée de Lyon, Traité contre les Hérésies, IV, 9, 1).
 
Saint Irénée de Lyon est bien connu de nos services : originaire d’Asie mineure vers 122, il est mort martyr à Lyon vers 200. Il est disciple de saint Polycarpe de Smyrne, lequel est juif de naissance et lui-même disciple de saint Jean l’évangéliste.
Irénée n’est pas juif lui-même ; c’est donc culturellement un grec, de tradition évangélique grecque : il n’a pas un accès direct à l’hébreu ou à l’araméen de l’évangile de saint Matthieu mais seulement à sa traduction grecque. Mais il peut avoir une bonne connaissance de son interprétation. Cependant, sa tradition est plutôt celle de saint Jean. Dans son Traité contre les Hérésies, Irénée lutte contre les gnostiques dont certains veulent « évacuer l’Ancien Testament » au profit du seul Nouveau Testament. Irénée leur rappelle que le Nouveau Testament est incompréhensible sans l’Ancien, qui en est la prophétie.
Dans son appréciation du texte, Irénée reprend l’idée que le Maître de Maison est – sinon Dieu - du moins Jésus lui-même. Comme le Ps-Clément, il comprend l’ancien comme la « Loi antérieure » de Moïse qu’il identifie à l’Ancien Testament et le nouveau à la « Vie selon l’Évangile », c’est-à-dire le Nouveau Testament, sauf que le Ps.-Clément n’aurait pas qualifiée la Loi d’« antérieure », mais de « toujours en vigueur » !
 
On voit bien ici que les Pères de l’Église lisent l’évangile à la lumière des débats de leur temps et de leur milieu culturel, qui ne sont pas forcément ceux de saint Matthieu ou de Jésus lui-même. Mais leur exégèse est cohérente sur le fond et elle s’accorde avec notre propre lecture initiale.
 
On a passé sur le fait que les textes des Pères de l’Église cités ici ne sont pas des originaux mais des traductions de traduction... Ps-Clément a dû écrire initialement en hébreu, Irénée en grec. Mais les originaux sont perdus : on a le Ps-Clément en deux versions grecque et latine, et Irénée en latin et en partie en arménien… Ainsi, en toute rigueur d’analyse, les règles d’établissement du texte (A) appliquées à l’évangile sont aussi valables pour ces textes. Mais nous n’avons pas besoin d’aller jusque-là pour notre propos aujourd’hui.
 
Conclusion
 
Finalement on peut (ou on doit) comprendre que les disciples de Jésus sont habilités à lire et interpréter correctement les Écritures (Ancien Testament) et les évangiles (Nouveau Testament) dès lors qu’ils en font usage inséparablement, parce que le cœur des Écritures et des évangiles provient d’un seul et même Mystère divin : le Dieu de Moïse et de la Loi est le même Dieu de Jésus et de l’évangile.
C’est ainsi que ces disciples manifestent le Royaume des cieux et y préparent ceux qui écoutent leur enseignement. En fait, c’est une affirmation à l’égard des saducéens et d’une partie des pharisiens que les chrétiens sont les seuls interprètes véritables et légitimes des Écritures.
Et ce portrait du disciple-scribe convient parfaitement à saint Matthieu lui-même !
 
 

02 août 2026 - CHOYE - 18ème dimanche TO - Année A

 Is 55, 1-3 ; Ps 144 ; Rm 8,35.37-39 ; Mt 14,13-31
 
Chers frères et sœurs,
 
Saint Matthieu est un scribe merveilleux, qui tire du trésor de son Maître de l’ancien et du nouveau. Dans un seul récit, il mélange trois niveaux de lecture : le premier est historique, le second fait référence aux Écritures, à l’Ancien Testament, et le troisième vaut pour l’Église, pour nous aujourd’hui.
 
Historiquement, saint Matthieu nous dit que Jésus apprend l’exécution de Jean-Baptiste. Il se rend alors seul « au lieu en ruine » au bord du lac, c’est-à-dire très certainement là où Jean prêchait et baptisait. Cependant les foules – dont nous savons qu’elles étaient nombreuses à aimer et à suivre Jean – rejoignent Jésus à cet endroit. Il y a tout lieu de penser, comme c’est la coutume en Orient et aussi chez nous, que tous se sont rassemblés pour partager « une brioche » le jour de l’enterrement. C’est une forme d’offrande pour le repos de l’âme du défunt. Évidemment, étant le cousin de Jean et désigné par lui comme l’« Agneau de Dieu, celui qui enlève les péchés du monde », les foules attendent de Jésus qu’il dise ou fasse quelque chose d’important. Va-t-il se révéler au monde ? Son « Heure » n’est-elle pas venue ? On voit très bien dans l’évangile que Jésus est pris de compassion devant l’attente des foules. Il va leur donner quelque chose qui dépasse leur entendement car, sur le coup, ils n’ont pas compris.
 
Le second niveau de lecture renvoie aux Écritures. Saint Matthieu n’est pas avare en références. Je vous les donne à la suite : 
- « Le soir venu » renvoie directement au soir du premier jour de la création : « Il y eut un soir, il y eut un matin. » 
- Les cinq pains et les deux poissons peuvent être interprétés comme les cinq livres de la Loi, de la Torah, et les deux poissons comme les Prophètes et les Psaumes, c’est-à-dire la totalité des Écritures. 
- Jésus dit « Apportez-les moi ! » Alors que le récit de la multiplication des pains se trouve aussi chez Marc, Luc et Jean, aucun ne s’est attardé sur ce détail. C’est que pour saint Matthieu, ce n’en est pas un. Dans le livre des Psaumes, on trouve une seule fois ce verbe : « apportez », dans ce verset : « Rendez au Seigneur la gloire de son nom. Apportez votre offrande, entrez dans ses parvis » Dans les Écritures, quand il est question d’« apporter quelque chose », c’est généralement pour apporter une offrande. C’est un acte de culte. 
- Jésus demande ensuite à la foule de s’asseoir « sur l’herbe ». L’expression employée par Matthieu pour dire « l’herbe », « la prairie », ne se trouve que dans la Genèse pour parler de l’herbe verte du Paradis et, après le déluge, pour parler de la création réconciliée avec Dieu, du monde renouvelé. Évidemment Matthieu l’a fait exprès. 
- Plus loin, il dit : « Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. » C’est une citation exacte du psaume 78, où le psalmiste rappelle le don de la Manne lors de l’Exode des Hébreux au désert, et surtout le don des cailles qui s’ensuit, où les Hébreux en ont à satiété, jusqu’à en être malade, devant une telle abondance de viande ! Et cela fait aussi référence à la prophétie d’Isaïe que nous avons lue en première lecture : « Vous vous régalerez de viandes savoureuses ! » 
- Je passe rapidement sur les douze paniers, douze étant le nombre des tribus d’Israël : l’abondance est pour tout le peuple, et au-delà pour toutes les nations. 
- Et je finis sur les « cinq mille » hommes. Saint Matthieu n’a pas donné ce nombre au hasard. Ils étaient « cinq mille » les hébreux qui combattirent entre Béthel et Aï avec Josué. Après leur victoire Josué bâtit un autel selon les prescriptions de la Loi de Moïse, un autel de pierres brutes, et ils y présentèrent leurs offrandes. Or c’est également entre Bethel et Aï qu’Abraham avait résidé et qu’il avait bâti un autel au Seigneur et qu’il y avait invoqué son Nom. Pour les juifs à l’époque de Matthieu, dire « cinq mille hommes », c’est donc faire une référence à l’autel de Dieu près de Béthel, fondé par Abraham et rétabli par Josué, où on peut invoquer Dieu et lui présenter son offrande. 
Voilà pour le scribe qui tire de l’ancien du trésor du Mystère de Dieu.
 
Tirons maintenant le nouveau. Tout le monde a bien compris que, dans son récit de la multiplication des pains, saint Matthieu a esquissé le déroulement d’une célébration eucharistique : Jésus prend les pains, il lève les yeux au ciel, il prononce la bénédiction, il rompt les pains et les donne aux disciples qui les donnent à la foule. C’est ce que le prêtre fait toujours, à la demande de Jésus, pendant la messe.
Mais comprenez bien : la messe n’est pas un pique-nique sur l’herbe… Elle a lieu le soir du premier jour de la Création nouvelle, jour de la résurrection de Jésus – elle a lieu le dimanche ; elle a lieu au Paradis, sur une Terre nouvelle – dans une église ; elle est le dévoilement des Écritures dont nous savons que l’Évangile de Jésus est la clé – c’est le temps des lectures ; Jésus demande qu’on lui apporte les offrandes, offrandes de nos vies avec Dieu, offrande de notre travail et de nous-mêmes. Cette offrande est présentée par Jésus-Josué – c’est le même prénom – sur l’autel de pierre, où déjà Abraham avait invoqué le Nom du Seigneur. La messe est célébrée sur un autel de pierre consacré à Dieu. Et le Seigneur y donne en abondance le Corps du Seigneur – sa « chair » dirait saint Jean. On ne peut pas être plus explicite. On voit donc qu’à l’époque de saint Matthieu, la célébration eucharistique et son environnement presque architectural sont déjà en place.
 
N’est-il pas merveilleux que 2000 plus tard nous y soyons toujours fidèles ? Rendons grâce au Seigneur en lui présentant notre offrande : le pain de sa Parole reçue dans notre histoire, pour recevoir de lui son Corps, et avec lui la vie éternelle, en abondance. 

dimanche 26 juillet 2026

26 juillet 2026 - LA MADELEINE - 17ème dimanche TO - Année A

 1R 3,5.7-12 ; Ps 118 ; Rm 8, 28-30 ; Mt 13,44-52
 
Chers frères et sœurs,
 
Comme dimanche dernier et celui d’avant, Jésus ne ménage pas ses disciples, et nous avec ! Parlant en énigmes aux foules, il tâche d’exercer les siens au discernement, à la sagesse du Royaume des cieux. Aujourd’hui, c’est l’examen final : « Avez-vous compris tout cela ? » « Oui ! », répondent les disciples ; ils ont bien de la chance, car l’enseignement de Jésus nous reste un peu mystérieux quand même... Essayons de comprendre quelque chose.
 
Tout d’abord… commençons par la fin ! Jésus dit que le scribe disciple du Royaume des cieux « tire de son trésor du neuf et de l’ancien ». Ici notre Seigneur assimile ses disciples à des scribes – non pas à des écrivains ou à des notaires – mais plutôt à de fins connaisseurs des Écritures, qui aiment à en déchiffrer les mystères. Il ne s’agit pas de n’importe quelle connaissance : non pas celle tirée de la raison, de la philosophie, mais plutôt celle plus large ou plus profonde qui vient du cœur. N’oublions pas, en effet, que dans l’évangile de Matthieu Jésus dit : « là où est ton trésor, là est ton cœur » et aussi « L’homme bon, de son trésor qui est bon, tire de bonnes choses ; l’homme mauvais, de son trésor qui est mauvais, tire de mauvaises choses. » Le trésor, c’est le cœur. Donc, le scribe disciple du Royaume, c’est l’homme qui lit les Écritures avec son cœur, parce qu’il aime Dieu, il aime sa Parole, sa Sagesse. Justement, Salomon avait demandé au Seigneur « un cœur attentif » pour gouverner son peuple et savoir discerner le bien et le mal.
 
Maintenant, revenons aux paraboles. Il y en a trois. Pour chacune d’entre-elles, le Royaume des cieux est comparable à quelque chose de différent : il est d’abord le trésor caché dans le champ, ensuite il est le négociant qui cherche des perles fines, et enfin il est le filet qu’on jette dans la mer.
 
Commençons par la parabole du filet, c’est la plus facile. Notre traduction a gommé quelques reliefs utiles pour mieux la comprendre. Le grand filet jeté dans la mer du monde « rassemble des poissons de chaque espèce », « de toute langue » dit saint Éphrem. Comme l’arche de Noé recueille des animaux de chaque espèce, le filet rassemble des poissons de toutes les nations. C’est l’œuvre de la prédication évangélique, de l’Église. L’Église qui rassemble dans l’unité est le Royaume. Jésus dit lui-même que lorsque le filet est rempli, les anges œuvrent comme des pêcheurs : ils ramènent le filet et trient les poissons. Ce tri est comme celui d’un collectionneur de pièces rares, qui les ordonne et les range, et qui écarte celles qui sont de mauvaise qualité. Notons que les anges sont à la recherche des poissons les plus précieux - les plus savoureux… (Sommes-nous donc beaux aux yeux des anges ?) Dans la parabole du filet, nous pouvons aussi retenir que nous autres chrétiens, nous travaillons avec les anges pour que les poissons provenant de toutes les nations soient pris dans le filet-Église et qu’à la fin ils soient choisis.
 
La deuxième parabole, celle du négociant, s’adresse justement aux croyants. Le croyant qui cherche une perle fine est déjà une première expression du Royaume des cieux. Mais qu’est-ce que la perle fine ? Le livre des Proverbes nous en donne la définition : « De l’or, il y en a ; des pierres précieuses, il n’en manque pas ; mais la parole intelligente, c’est perle rare ! » La Parole intelligente, le Logos en grec, le Verbe de Dieu dirait saint Jean : voilà la perle rare. Le négociant est un scribe qui scrute les Écritures en y cherchant la Sagesse, la Parole de Dieu. Et quand il l’a trouvé en Jésus, il abandonne tout, y compris son statut social dans le judaïsme à l’époque de saint Matthieu, pour se faire chrétien. N’oublions pas que la recherche du scribe est une recherche par le cœur plus que par le raisonnement. « Pierre, dit Jésus : est-ce que tu m’aimes ? – Oui, Seigneur, tu sais bien que je t’aime. – Sois le berger de mes brebis. » Tel est le négociant qui a trouvé la perle fine. Il vend tout ce qu’il a pour en faire l’acquisition. « Pierre prit la parole et dit à Jésus : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre : quelle sera donc notre part ? » ; « Vous qui m’avez suivi, vous siégerez vous aussi sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël. Et celui qui aura quitté, à cause de mon nom, des maisons, des frères, des sœurs, un père, une mère, des enfants, ou une terre, recevra le centuple, et il aura en héritage la vie éternelle. » Voilà ce qui est promis à celui qui a trouvé la perle et qui en a fait l’acquisition.
 
Il reste la première parabole. Cette fois-ci le Royaume n’est plus celui qui cherche, le négociant, mais ce qu’il trouve : le trésor. Curieusement Jésus ne donne pas l’identité de l’homme qui trouve le trésor. Dans les vieux manuscrits araméens, il ne parle même pas d’un homme mais de « Celui » qui a découvert le trésor. Or quand un Juif parle ainsi, c’est qu’il parle de Dieu. Dieu a découvert un trésor, un cœur, dans un champ. Nous savons déjà que le champ, c’est le monde. Quand Dieu a découvert un cœur, il le cache, il le protège, il en prend soin, mais aussi, en le remettant en terre, il le plante pour qu’il fructifie, comme une semence de blé. Et que fait Dieu ? « Dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il possède et il achète ce champ-là. » Dieu donne tout ce qu’il a – son Fils unique ; tout ce qu’il est – son amour, sa vie, sa miséricorde, pour racheter ce champ dans lequel se trouve son trésor : il rachète ce monde dans lequel se trouve son Église en laquelle il trouve l’amour de son cœur.
 
Et voilà que le cercle des trois paraboles est bouclé : le trésor bien-aimé caché dans le champ, c’est l’Église, c’est le filet. Mais ce filet, c’est aussi concrètement le cœur de tout scribe, de tout croyant qui aime Dieu et qui a découvert la perle rare, son Seigneur Jésus. Dans tous les cas tout se fait dans l’amour. Telle est l’œuvre de l’Esprit Saint, l’Esprit du Royaume des cieux.

dimanche 19 juillet 2026

19 juillet 2026 - GRANDECOURT - 16ème dimanche TO - Année A

 Sg 12, 13.16-19 ; Ps 85 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43
 
Chers frères et sœurs,
 
Nous poursuivons la lecture du chapitre 13 de l’évangile selon saint Mathieu. Comme dimanche dernier, Jésus enseigne aux foules en paraboles – c’est-à-dire en énigmes – dont il réserve le sens véritable à ses disciples. Dimanche dernier, c’était la parabole du semeur, aujourd’hui c’est celle de l’ivraie. Deux autres petites paraboles ont été insérées entre la parabole de l’ivraie d’abord et son explication ensuite.
 
Saint Mathieu avait indiqué « dimanche dernier » que Jésus enseignant en paraboles accomplissait ainsi la prophétie d’Isaïe : « Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas », ce qui signifie que la Parole de Dieu venant en ce monde est inaudible ou aveuglante pour ceux qui n’ont pas vocation à la comprendre ou à la voir. Cela est réservé aux seuls élus de Dieu : les disciples de Jésus, les baptisés.
Aujourd’hui saint Mathieu s’appuie sur la prophétie d’Asaph le Voyant. Tout le monde sait qui est Asaph le Voyant… ! Avec le roi David, c’est l’un des prophètes rédacteurs des Psaumes – et pour nous aujourd’hui, le psaume 78 : « J’ouvrirai la bouche pour des paraboles, je publierai ce qui fut caché depuis la fondation du monde. » On peut aussi le traduire de la manière suivante : « J’ouvrirai ma bouche en des comparaisons et je ferai jaillir des (choses) cachées d’avant le lancement du monde. » Ce verset est du miel pour cabalistes ! Comprenez la puissance et la profondeur de ce que dit Jésus. D’abord, Jésus dit qu’il est celui-là même dont parle le psaume : il est Dieu qui ouvre la bouche, par laquelle, par sa Parole, il fonde le monde, il lance le monde – la bouche de laquelle jaillit le monde, c’est-à-dire la vie. Ensuite, que dit le psaume et Jésus avec lui ? : « Je ferai jaillir des choses cachées d’avant le lancement du monde. » La Parole de Dieu va exprimer des choses jamais vues, qui n’ont jamais existé jusqu’à maintenant sinon dans la pensée de Dieu, mais qui n’avaient pas encore franchi les lèvres de sa bouche, qu’il n’avait pas encore fait venir à l’existence dans le monde. Or quelle est cette réalité cachée qui apparaît ? C’est la rédemption de l’homme, la résurrection de l’homme, la transfiguration de l’homme et de toute la création. En définitive, c’est la manifestation visible du Royaume des cieux – qui est la volonté initiale de Dieu, depuis toujours.
 
Nous voyons tout de suite que, si le bon grain est le symbole de cette volonté cachée de Dieu, révélée par Jésus, celle-ci a rencontré un gros obstacle dans le semis concurrent de l’ivraie, symbole du mal répandu dans le monde. D’où vient le mal ? Voilà la question qui se pose, dès que l’on évoque les origines du monde et la volonté de Dieu. Et partant, qu’en est-il en regard du Royaume qui se dévoile devant nous ?
Premièrement, de quel mal s’agit-il ? Dans notre traduction, nous lisons « l’ivraie », mais en hébreu c’est la « zizanie ». Il faut aller jusqu’au bout : que signifie en hébreu « zizanie » ? C’est en même temps la prostitution, la triche et l’infidélité. L’ivraie, la zizanie, a aussi la faculté de pousser exactement comme le blé – ce n’est qu’à maturité qu’on voit que ce n’est pas du blé. L’ivraie, la zizanie, est donc aussi figure d’hypocrisie. Plus encore, on a traduit zizanie par ivraie en latin, du fait qu’elle rend ivre ; elle tourne la tête ! Et pourtant son fruit est amer, immangeable, même pour les animaux… Voilà donc le tableau de ce que l’adversaire de Dieu a semé dans le champ du monde : la perversité qui sous de faux attraits, de réjouissances faciles, d’un moment, entraîne à la double vie et à l’infidélité, à Dieu d’abord, mais aussi à son prochain.
On comprend pourquoi les serviteurs du maître ne peuvent pas faire la part du bon grain et celle de l’ivraie avant la moisson : c’est que grains et ivraie sont entremêlés dans le monde, et en chacun de nous. Et comment trier entre deux hommes de belle apparence, si l’un des deux est hypocrite ? Seul Dieu connaît le cœur de l’homme et sa vie cachée.
La bonne nouvelle cependant, est que le bon grain est semé dans le champ avant que ne soit semée l’ivraie. Le royaume des cieux qui grandit dans le blé est antérieur à l’ivraie, et l’ivraie n’a pas la puissance nécessaire pour étouffer le blé qui monte. L’ivraie est en trop ; elle ne remplace pas. Le blé est toujours là ; il ne disparaîtra pas. Et même, il sera ramassé pour être conservé dans le grenier de Dieu, quoi qu’il arrive avec l’ivraie.
Je n’ai pas parlé de celui qui a semé l’ivraie. Notre traduction dit que c’est le diable – diabolos en grec. Mais le grec a traduit ha-Satan en hébreu, c’est-à-dire « l’adversaire », « l’accusateur », « l’ennemi ». Qu’en est-il de lui ? On a l’impression que c’est un personnage inexistant : au commencement, il ne sort pas de la bouche de Dieu, il n’est pas du champ de Dieu. Et à la fin, quand on jette l’ivraie dans la fournaise, il n’est pas question de lui. Jésus n’en parle même pas. Parce que tout simplement, il est laissé là où il « n’est pas », en dehors du grenier de Dieu, c’est-à-dire dans le néant. Un néant qui brûle comme un feu.
 
Pour terminer, sur une touche plus positive quand même, il faut que je vous dévoile ce que vous ne voyez pas. Dans son enseignement, comme en arrière-plan, Jésus s’appuie sur le livre de Daniel, notamment sur la prophétie du chapitre 12 : « Alors les justes resplendiront comme le soleil. » Déjà, cette promesse est extraordinaire, mais Jésus va plus loin : il ne s’agit pas seulement de la rédemption des justes et de leur glorification ; il y a – dit Jésus – que ces justes, dans le Royaume, sont devenus les enfants de Dieu : Dieu est leur Père – c’est-à-dire qu’il ne les voit qu’à travers les yeux de son amour. Voilà le Royaume des cieux : l’avènement des fils de Dieu !

Articles les plus consultés