Ex
19,2-6a ; Ps 99 ; Rm 5,6-11 ; Mt 9,36 – 10,8
Chers
frères et sœurs,
Dans
l’évangile, nous voyons Jésus parcourir les villes et les villages de Galilée,
guérissant de nombreux malades, expulsant les esprits impurs et pardonnant aux
pécheurs. Mais, devant l’affluence des gens et sa renommée grandissant, il
constate avec douleur – il fut saisi de compassion – combien les brebis,
sans berger et laissées à elles-mêmes, sont non seulement profondément blessées
mais aussi très nombreuses, alors que l’heure de la moisson –
c’est-à-dire l’Heure du jugement, approche.
La
première chose que Jésus demande à ses disciples, c’est de prier : « Priez
donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. »
Retenons bien cela : la prière est première. Exauçant cette prière, Jésus
– dont nous savons par l’évangile de Luc qu’il passe lui-même la nuit en prière
sur la montagne avant d’appeler ses apôtres – choisit donc douze parmi ses
disciples. On ne devient pas Apôtre par soi-même, mais on est appelé par Jésus,
à sa prière et à la prière de l’Église.
À
ces Douze, Jésus confie sa propre mission. C’est comme si, dans ses Apôtres,
Jésus se clonait lui-même : « Proclamez que le royaume des Cieux
est tout proche, guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les
lépreux, expulsez les démons. » Ce n’est pas tant que les Apôtres
imitent Jésus, mais c’est Jésus qui agit par eux, par son Esprit qui leur a été
donné : « Vous avez reçu gratuitement ; donnez
gratuitement. » En effet, les dons de l’Esprit Saint sont au-delà de
toute valeur : ils ne peuvent être que gratuits.
Nous
voyons donc se dessiner le profil de l’Apôtre : il prie, il annonce le
Royaume des cieux, et il en exerce la puissance, par les guérisons, les
exorcismes, etc. L’Apôtre est donc prêtre, prophète et roi. Par l’Esprit Saint,
Jésus le véritable prêtre, le véritable prophète, le véritable roi, agit dans
son disciple devenu Apôtre pour manifester le Règne de Dieu déjà présent et à
venir. Le tout gratuitement.
Mais,
chers frères et sœurs, ne vous souvenez-vous pas que lors de notre baptême nous
avons été configurés à Jésus prêtre, prophète et roi ? Le baptême nous
élève au rang de disciple choisi par le Seigneur. Lorsque nous agissons en
chrétien – comme il convient, puisque c’est notre vocation – par l’Esprit Saint
Jésus agit lui-même en nous. Aujourd’hui-même, par nous, il manifeste son
Royaume. Le baptême et le don de l’Esprit réalisent la prophétie du Seigneur
faite à Moïse, sur la montagne : « Vous, vous serez pour moi un
royaume de prêtres, une nation sainte. »
Cependant,
je voudrais faire trois observations.
La
première est que Jésus appelle ses Douze Apôtres par leur nom. Ils sont chacun
très différents. Par exemple Philippe porte un nom d’origine grecque, tandis
que Barthélemy – Bar Talmaï – est typiquement hébreu. Matthieu est publicain,
c’est-à-dire à l’exact opposé des opinions politiques de Simon le zélote...
Nous savons que Pierre n’est pas réputé pour sa force de caractère, à l’inverse
de Jacques et Jean, surnommés les « fils du tonnerre » !
Autrement dit, le fait d’appartenir au groupe des Douze, de partager la même
vocation et le même Esprit Saint, n’efface pas la diversité des cultures, des opinions,
ou des caractères. Unité dans la diversité, telle est la marque du Saint Esprit
de Dieu.
La
deuxième observation est que Jésus met en garde ses disciples : « Ne
prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune
ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison
d’Israël. » Les commentateurs sont très ennuyés avec cette injonction
de Jésus. Certains s’en sortent en expliquant qu’elle ne valait que pour le
temps de la vie publique de Jésus, mais évidemment, après sa résurrection, la
mission doit évidemment s’étendre au monde entier. D’autres font observer que
si saint Matthieu a noté cet ordre de mission dans son évangile, c’est qu’il
l’a écrit avant que les disciples soient dispersés chez les païens et les
samaritains à cause de la persécution d’Étienne et des chrétiens de langue
grecque, c’est-à-dire vers l’an 36. Les autres évangélistes ont écrit leur
évangile après cet événement, et c’est pourquoi ils ne transmettent pas cet
ordre de mission restrictif aux seuls juifs. Mais on pourrait lire également que
Jésus met en garde ses disciples – à quelque époque ils appartiennent – contre
le « chemin des païens », c’est-à-dire la philosophie ou l’adoration
des idoles, et les mœurs dissolues. Et de même « contre les Samaritains »,
c’est-à-dire ceux qui ne veulent pas partager la même foi : il est
tellement plus facile de se constituer sa petite croyance personnelle que de
demeurer fidèle à l’unique foi reçue des Apôtres. Jésus préfère attirer notre
attention sur les « brebis perdues de la maison d’Israël »,
c’est-à-dire sur les innocents qui sont des fils et des filles de Dieu, mais
qui sont éparpillées, isolées, fragiles, sans protecteur, sans berger. Ces
brebis sont en attente de l’Évangile de Jésus-Christ, qui est leur sauveur.
Enfin,
dernière observation, qui n’est pas sans importance. J’ai expliqué qu’en vertu
de notre baptême, nous étions tous configurés à Jésus prêtre, prophète et roi, et
que nous formions un peuple de prêtres. Et c’est vrai ; c’est d’ailleurs
la raison pour laquelle nous sommes réunis pour célébrer l’eucharistie. Mais
Jésus a choisi Douze au milieu de dizaines si ce n’est de centaines de
disciples. Il les a institués selon un choix libre, à l’issue de sa prière et
de celle de tous ses disciples. Car l’Église est un corps, si ce n’est
hiérarchisé, du moins structuré selon la volonté de Dieu. L’Église n’est pas
une république : elle est un corps où les membres ont des fonctions
différentes, et parmi eux, certains ont la fonction de l’unité et de
l’articulation du corps. Tels sont les apôtres : des bergers pour
l’ensemble des brebis, qui agissent au nom de l’unique Berger, notre Seigneur
Jésus-Christ.