1 S 16, 1b.6-7.10-13a ; Ps 22 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Chers frères et sœurs,
Dans le judaïsme il y a plusieurs courants religieux : les pharisiens, les saducéens, les esséniens, mais aussi les hérodiens, et bientôt les chrétiens. Cependant, d’un point de vue spirituel, on peut distinguer deux courants fondamentaux qui sont toujours en débat : le courant de la Loi et celui des Prophètes. Dans l’évangile d’aujourd’hui, les pharisiens sont clairement du côté de la Loi et Jésus est clairement du côté des Prophètes.
Or, selon qu’on est d’un côté ou de l’autre, on ne comprend pas l’origine et la responsabilité du mal de la même manière. De ce fait, on ne comprend pas non plus de la même manière quelle rédemption l’homme peut attendre pour être sauvé, pour être délivré du mal et de la mort. Et par conséquent, on ne conçoit pas de la même manière la façon dont l’homme doit vivre dans le monde présent, et en vue de quel monde futur.
Je vais exagérer les positions pour que nous puissions mieux comprendre. Pour les pharisiens, l’aveugle-né est handicapé en raison de son propre péché ou celui de ses parents, de ses ancêtres. En remontant à l’origine de l’homme, ce sont Adam et Ève qui sont responsables de leur désobéissance au commandement de Dieu, raison pour laquelle ils sont condamnés à la chute, à l’aveuglement.
Mais Dieu fait alliance avec certains hommes, les Patriarches d’Israël, et il leur donne la Loi par l’unique et véritable prophète que fut Moïse, qui vit Dieu face à face. La promesse du salut, de la libération du péché et de la mort, est garantie par la libre élection d’Israël par Dieu et par sa contrepartie : l’obéissance inconditionnelle à la Loi de Moïse. Il n’y a pas de salut en dehors de la Loi.
Le phénomène de la guérison de l’aveugle-né n’est donc compréhensible pour les pharisiens que par deux explications possibles : soit il y a mensonge de l’aveugle ou de ses parents ; soit la guérison provient de Dieu lui-même. Mais alors elle ne devrait pas se faire par un homme un jour de Sabbat, et Jésus, nécessairement pécheur comme tous les hommes, ne peut pas être Dieu. Donc il y a mensonge quelque part ou bien il y a un maléfice. C’est la raison pour laquelle ils excommunient l’aveugle-né.
Face à cette position, il y a celle de Jésus : l’aveugle-né n’est pas handicapé en raison de son péché ni celui de sa parenté. Parce que fondamentalement, Adam et Ève ne sont pas les premiers responsables de leur chute : ils ont été abusés dans leur innocence par la perversité du Satan. Celui-ci, ange éblouissant, rempli de la connaissance du mystère de Dieu, par son orgueil et sa jalousie des humains, a voulu les instrumentaliser à son profit. Et c’est lui qui a suscité le mal dans le monde.
Ainsi, quand Jésus condamne les pharisiens qui bénéficient de la connaissance de la Loi pour en faire un usage dévoyé, ou bien qui se comportent comme des hypocrites, il les compare et les assimile au Satan. Inversement pour Jésus un homme défiguré par le péché demeure fondamentalement innocent : il peut être soigné et guéri. Mieux encore, Dieu par sa Parole et par la force de son Esprit peut compléter ce qui lui manque pour lui rendre la connaissance de Dieu qui était sa vocation originelle. Dieu peut faire de lui comme un ange humain, c’est-à-dire un prophète. Le salut de l’homme ici n’est plus dans l’obéissance à la Loi, mais dans l’accueil de l’Esprit de Dieu par la foi. L’opération qui permet de devenir prophète, c’est le baptême par lequel l’homme est rétabli dans son intégrité et reçoit le don de la vision de la gloire de Dieu.
On comprend mieux alors le phénomène de la guérison de l’aveugle-né : Jésus, qui est Dieu lui-même a, non seulement la légitimité d’illuminer un homme le jour du sabbat, mais aussi le pouvoir, par le mélange de sa salive et de la terre – « le Verbe s’est fait chair » dit saint Jean – de créer pour l’homme la possibilité d’une guérison jusqu’alors impossible, puisqu’il est à la racine de toute réalité. L’aveugle-né est baptisé dans l’eau de Siloé et c’est là qu’il trouve la vue et la vision de Jésus « fils de l’homme » – expression typique dans le mouvement prophétique pour dire « Messie » ou… « Fils de Dieu ».
Dans ce conflit entre les pharisiens et l’aveugle-né, qui représente le mouvement prophétique, il est piquant d’entendre de la bouche des premiers : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » Ils se moquent de lui. Mais la réponse est encore plus piquante : puisqu’il est devenu prophète, il voit en vérité la situation, et il dit à propos de Jésus : « C’est un prophète ! » Les pharisiens ont dû être furieux !
Le mouvement prophétique, dans le christianisme, se trouve chez saint Jean, particulièrement dans l’Apocalypse, qui est essentiellement une vision ; mais aussi chez saint Luc. C’est d’ailleurs Luc qui rapporte le martyre d’Étienne, mort lapidé pour avoir dit : « Voici que je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu » Étienne aurait pu être l’aveugle-né lui-même.
Mais comprenons chers frères et sœurs, que nous sommes nous-mêmes héritiers de ce mouvement prophétique. On ne peut pas comprendre autrement la liturgie et les sacrements de l’Église. Un pharisien verrait sur l’autel du pain et du vin. Un prophète y voit le Corps et le Sang de Jésus.