Is 22, 19-23 ; Ps 137 ; Rm 11, 33-36 ; Mt 16, 13-20
Chers frères et sœurs,
Dimanche dernier, nous avions vu Jésus dans la région de Tyr et de Sidon. Nous le retrouvons près de Césarée de Philippe. Il s’agit d’une ville païenne dont le nom a été changé par Philippe, un des fils du roi Hérode, pour faire plaisir à l’empereur Auguste : elle s’appelait originellement Panéas – la ville du dieu Pan. Dans la mythologie grecque Pan est le dieu des bergers, des troupeaux et d’une nature sauvage, pour ne pas dire complètement débridée ; il est mi-homme, mi-bouc, avec des cornes et des sabots de chèvre… Et il joue du pipeau. Tout un programme… !
Et c’est là, dans cette ambiance, disons « champêtre… », que Jésus interroge ses disciples : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’Homme ? », ou plus exactement : « Qui dit-on que je suis ? moi qui suis le Fils de l’Homme. » Évidemment, on est à dix milliards d’années-lumière du dieu Pan. Le « Fils de l’Homme » est celui que le prophète Daniel voyait venir – au cours de ses visions – avec les nuées du ciel. Voici ce qu’il en dit : « Il parvint jusqu’au Vieillard, et on le fit avancer devant lui. Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite. » Jésus est donc ce Fils de l’Homme. Mais qu’en pensent les gens ?
On lui répond alors qu’il est comme « Jean-Baptiste », ou bien « Elie », ou bien encore « Jérémie, ou l’un des prophètes ». C’est pas mal, mais c’est quand même un peu décevant : Jésus est bien plus qu’un prophète. Notons en passant que, par rapport à saint Marc et à saint Luc, qui racontent la même histoire dans leurs évangiles, Matthieu a ajouté le nom de Jérémie. Il s’agit d’un flash publicitaire pour nous faire comprendre que Matthieu s’inscrit dans la tradition spirituelle de Jérémie. Comme lui, il perçoit que les temps actuels sont dramatiques et qu’il est nécessaire de se convertir et de faire pénitence. Mais que Dieu inaugure en Jésus une Alliance nouvelle. Le prophète Jérémie est vraiment un modèle pour saint Matthieu.
Si donc Jésus peut-être déçu d’être mal compris par les gens, il espère quand même que ses disciples – eux – seront plus éclairés : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » On imagine un instant le silence qui règne dans la classe… ! La réponse de Pierre est décisive non pas seulement sur le contenu, mais aussi sur la manière dont elle se présente.
« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » La réponse est claire, nette et précise : Jésus est le Messie attendu, l’oint du Seigneur, celui qui vient sauver son Peuple et le conduire en Terre promise, et surtout, il est le Fils du Dieu vivant ; c’est-à-dire que le Fils de l’Homme est le Fils de Dieu. Jésus le Messie est Fils de Dieu. Il vient de Dieu. Il est Dieu parmi les hommes. Évidemment, l’affirmation est énorme. Pour un grec elle est insensée : Dieu ne peut pas être un homme ; pour un juif, on est à la limite du blasphème, sauf si Jésus est réellement le Fils de Dieu, l’exception qui confirme la règle.
On comprend la réaction de Jésus : « Heureux es-tu Simon fils de Yonas » C’est une béatitude ! Saint Pierre a eu de la part de Dieu une grâce : son intelligence a été illuminée par l’Esprit Saint : « ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. » Ici Jésus ajoute une information nouvelle à l’affirmation qu’il est le Fils de Dieu : cette confession de foi n’est possible qu’à ceux que Dieu lui-même éclaire par l’Esprit Saint. Que Jésus soit fils de Marie et agisse comme un prophète : tout le monde peut le voir – et c’est d’ailleurs ce qu’il voit. Mais que Jésus soit aussi Fils de Dieu et agisse comme le Fils de l’Homme vu par le prophète Daniel, seuls ceux à qui Dieu a accordé cette grâce peuvent le voir également. Il faut qu’ils soient eux-aussi devenus prophètes.
Nous percevons que nous sommes ici à un tournant. Jésus n’a strictement rien à voir avec Pan – le dieu du monde dépravé – ni même avec le sommet de ce qui est pensable pour un homme aux yeux d’un juif pieux : être un prophète qui voit Dieu, comme Moïse ou Élie… Non : Jésus est Fils de Dieu et Messie sauveur pour toute l’humanité, pour toute la création. Il leur offre l’Alliance nouvelle et de devenir un monde nouveau. Et cette nouvelle terre, c’est l’Église.
Ne pensons pas ici à une église de pierre – ce n’en est qu’une image, ou mieux une icône – mais pensons plutôt que l’Église de Dieu n’est pas faite de main d’homme ; elle est bâtie avec des pierres vivantes : les saints et les saintes de Dieu. Cette Église est un Temple dans lequel Dieu réside, lui le Vivant, ce pourquoi « les puissances de la mort ne l’emporteront pas sur elle. » Et – ce qui est fou en définitive – c’est qu’il en donne les clés à un homme dont nous connaissons tous par ailleurs la faiblesse, pour ouvrir ou fermer, lier ou délier : c’est-à-dire qu’il lui accorde toute sa confiance. L’homme illuminé par Dieu – même s’il demeure inchangé de caractère naturel, avec toutes ses limites personnelles qu’elles soient culturelles, intellectuelles ou physique – cet homme reçoit toute la confiance de Dieu pour être un autel sur lequel on peut s’appuyer pour offrir le sacrifice d’Action de grâce : aimer Dieu et aimer son prochain et pardonner. Simon reçoit le nom de « Caïphe » en araméen, « Képhas » en grec, « Pierre » en français, car dans l’Église il est le rocher, la pierre d’autel sur laquelle est confessée le Nom de Dieu.
Savez-vous, chers frères et sœurs, qu’au moment même où Jésus établit Pierre dans l’Église, c’est le jour de la fête du Yom Kippour – le jour du Grand-Pardon ? Jour où le Grand-Prêtre – qui se nomme Caïphe – prononce le Nom de Dieu dans le secret du sanctuaire du Temple ? Jésus a fait de Simon un « Caïphe », un grand-prêtre dans son Église, lui qui a confessé le Nom de Jésus : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »