dimanche 1 mars 2026

01 mars 2026 - DELAIN - 2ème dimanche de Carême - Année A

 Gn 12,1-4a ; Ps 32 ; 2tm 1,8b-10 ; Mt 17,1-9
 
Chers frères et sœurs,
 
Le Seigneur demanda à Abraham de quitter son pays pour un autre « que je te montrerai », signe que ce « pays » est très différent d’un pays de ce monde. Dans ce « nouveau pays », le Seigneur fera d’Abraham une grande nation, en laquelle seront bénies toutes les familles de la terre.
Cette promesse d’une bénédiction de toutes les nations en une seule, résidant dans un pays nouveau promis par le Seigneur, est commémorée par les Juifs dans la fête de Soukkot. Soukkot, qui signifie « cabanes », est une fête où chaque famille se construit une cabane en souvenir des quarante ans de l’exode au désert, où le Seigneur lui-même demeurait au milieu de son peuple dans la Tente de la Rencontre. Cependant, ces cabanes annonçaient aussi les demeures dans lesquelles les justes de toutes les nations résideront dans la Terre promise, dans le pays nouveau.
Or l’événement de la Transfiguration de Jésus, où Pierre propose de construire trois tentes, ou plutôt trois cabanes, s’inscrit parfaitement dans la fête de Soukkot. La Transfiguration apparaît ainsi comme la réalisation anticipée de la promesse faite à Abraham. Et c’est d’ailleurs pourquoi Pierre se réjouit : « Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! » Regardons donc cela de plus près.
 
Pour commencer, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean pour les conduire sur une haute montagne, à l’écart. Là il est transfiguré devant eux. La montagne où Jésus se rend visible comme Dieu, est semblable au Mont Sinaï où Moïse vit le Seigneur face à face, et au Mont Horeb où dans une brise légère Élie vit passer devant lui le Seigneur. C’est évidemment pour cette raison que Moïse et Élie apparaissent entourant Jésus sur la montagne de la Transfiguration. Il est très clair que Pierre, Jacques et Jean, éblouis par Jésus transfiguré, font la même expérience de la Révélation de Dieu que Moïse et Élie, figures de la Loi et des Prophètes. Plus encore, ils sont en communion avec eux, qui sont vivants. Dans la communion de Dieu il n’y a que des vivants ; Dieu est le même hier, aujourd’hui et demain. Cela signifie d’ailleurs que si l’Esprit Saint nous est donné, comme à Pierre, Jacques et Jean, nous aussi nous pouvons entrer dans cette communion et bénéficier de la grâce de la Présence lumineuse de Dieu.
Pierre a donc conscience d’être arrivé au « septième ciel », dans le pays nouveau promis à Abraham, la Terre Sainte qui est l’aboutissement de l’exode de quarante ans de vie au désert. Il propose donc d’élever trois cabanes, signe de l’habitation des justes dans la Jérusalem céleste. Eux-mêmes, Pierre, Jacques et Jean, représentent les prémices des 70 nations qui, des confins de la terre, doivent se rassembler à Jérusalem pour résider dans la gloire du Seigneur.
 
Et voilà qu’une nuée lumineuse les couvre de son ombre. Le vocabulaire employé évoque l’Arche d’Alliance qui se trouve dans le Saint des Saints du Temple, Arche dont le propitiatoire, la table, est couverte et protégée par les ailes des chérubins. Cela signifie, lorsque la Gloire du Seigneur s’y manifeste, que le Seigneur est présent. Donc, sur la montagne comme dans le Temple, le Seigneur est présent. C’est sa voix qu’on entend : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! »
Pour les juifs qui ont l’habitude de célébrer Soukkot, cette parole est un choc : parce qu’à Soukkot se termine un cycle des lectures de la Torah, avant d’en recommencer un nouveau. Or, lors de la Transfiguration, le Seigneur dit que la nouvelle Torah à écouter pour le nouveau cycle… c’est Jésus ! Sur la montagne de la Transfiguration, à Pierre, Jacques et Jean, Jésus est donné à écouter et à mettre en pratique comme Loi nouvelle, de la même manière qu’au Mont Sinaï à Moïse, la Loi avait été donnée à écouter et à mettre en pratique. Jésus est l’accomplissement de la Loi de Moïse et la nouvelle Loi, celle du pays promis où demeurent tous les justes de l’Ancien et du Nouveau Testament, les patriarches, les prophètes et les saints.
On comprend pourquoi Pierre, Jacques et Jean sont terrorisés et tombent face contre terre. C’est la réaction typique des humains qui se trouvent en présence de Dieu : on ne peut pas faire autrement. Sauf, si par sa Parole Jésus nous relève et par son Esprit nous donne la force de nous tenir debout pour appeler Dieu « Notre Père ».
 
Hé bien justement. Nous pourrions croire que Pierre, Jacques et Jean ont eu bien de la chance d’avoir eu cette vision, et nous pourrions être un peu jaloux ! Mais pourquoi ?... alors qu’à chaque messe nous avons la même vision : l’Esprit-Saint nous a été donné pour voir, pour comprendre, que l’autel sur ses marches est le sommet de la montagne. Les cierges y diffusent la lumière de la gloire de Dieu. Le prêtre est revêtu du vêtement blanc et de la chasuble colorée qui signifient le corps transfiguré de Jésus. De la montagne est proclamé l’Évangile, la Loi nouvelle de Jésus fils de l’homme et Fils bien-aimé de Dieu. Ce mystère de Jésus transfiguré, à la fois homme et Dieu, n’est-il pas rendu visible dans le pain et le vin, le Corps et le Sang du Christ : il est pain et il est Corps ; il est homme et il est Dieu ; il est vin et il est Sang ; il est homme et il est Dieu. C’est le Saint-Esprit qui fait voir et qui fait comprendre, qui fait croire et qui fait communier. Et il n’est pas nécessaire de construire à Jésus une cabane, puisque c’est lui qui, dans la communion, vient demeurer en chacun de nous.
 
Chers frères et sœurs, à chaque messe, nous sommes invités par Jésus à monter avec lui sur la montagne, où il se donne à voir, en communion avec Moïse et Élie, Pierre Jacques et Jean, et tous les saints. Oui il est bon que nous y soyons sur la montagne, car c’est l’avant-goût du ciel promis.

dimanche 22 février 2026

22 février 2026 - AUTREY-lès-GRAY - 1er dimanche de Carême - Année A

 Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a ; Ps 50 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
 
Chers frères et sœurs,
 
Le monde est ainsi fait, que les résultats d’un mouvement dépendent de ses conditions initiales. Par exemple, de la manière avec laquelle un joueur de golf va se positionner et frapper la balle, celle-ci attendra ou n’atteindra pas son but. Ainsi, de la manière dont on décrit les origines de l’humanité, dépend la compréhension de notre condition humaine actuelle et ce qu’elle doit faire ou peut faire pour arriver au but, c’est-à-dire au bonheur. Les Anciens ont écrit le livre de la Genèse pour comprendre et expliquer, à la lumière de leur foi en Dieu, quelles sont nos origines et par conséquent quelle vie bonne nous devons mener aujourd’hui pour retrouver le chemin du bonheur perdu.
 
Ainsi, dans le livre de la Genèse, nous nous apercevons que le mal a une origine complexe. D’abord, Dieu a créé le monde bon et harmonieux, avec sagesse. Si tout le monde écoute sa Parole, tout se passe bien. Mais le serpent vient tout perturber. Dans le monde ancien, le serpent est associé à la figure des séraphins, ces anges flamboyants qui sont les plus beaux et les plus proches de Dieu. Nos anciens ont donc compris que le mal et le désordre du monde provenaient de l’orgueil d’un ange qui a instrumentalisé les hommes. Par ruse, le serpent a séduit la femme et lui a menti, la poussant à commettre l’irréparable. Celle-ci entraîna l’homme dans son erreur, les conduisant tous les deux au péché, à l’exil du Paradis, et finalement à la mort.
Deux remarques. D’abord pour les anciens, Adam et Ève ne font qu’un. Ève est la part la plus faible de leur humanité commune. C’est une manière de dire qu’en tout homme, il y a une part de faiblesse et quand celle-ci est sollicitée, elle peut entraîner tout le reste. Ensuite, deuxième remarque, on peine à trouver le responsable du péché : il semble que Dieu ait créé un monde bien fragile et que le serpent soit l’instigateur, donc le premier responsable du désordre. Mais c’est bien la femme qui commet l’acte, entraînant l’homme avec elle. L’humanité est aussi responsable, à un autre niveau.
En définitive le livre de la Genèse nous dit que c’est fondamentalement la désobéissance à la Parole de Dieu qui déséquilibre le monde. Profitant de la sensibilité de l’homme innocent, le mal qui n’est d’abord qu’une pensée, se transforme en acte mauvais. Ainsi l’homme est aussi responsable d’avoir écouté la voix du serpent plutôt que celle de Dieu : il a ouvert en lui la brèche par laquelle les idées du serpent se sont engouffrées. L’homme n’a pas su la refermer ; il a alors donné une consistance physique au mal : il a étendu le mal à toute la création.
 
Évidemment les circonstances originelles demeurent. Nous comprenons bien qu’aujourd’hui encore une pensée perverse qui titille notre sensibilité peut se transformer assez rapidement en acte mauvais. Et pourtant, si nous pensions à autre chose, par exemple à lire un livre de la Bible, à faire son travail, ou à faire du bien à son prochain, cela ne se passerait-il pas tout autrement ? Et on en serait certainement bien plus heureux.
La question est donc pour nous : comment être victorieux contre le mal ? Comment revenir au bonheur du jardin perdu ? L’expérience commune nous apprend que nous n’avons pas les forces nécessaires, individuellement et collectivement. Il semble que l’humanité soit condamnée à subir cet esclavage du péché. Nous le voyons tous les jours. Mais l’analyse du livre de la Genèse, l’analyse du péché originel, nous donne à comprendre son mécanisme et par là aussi l’espérance d’en sortir, de pouvoir surmonter ce qui est en nous devenu faiblesse et mauvaises habitudes. La Loi de Moïse a agi comme un révélateur et un avertisseur : au-delà de telle limite, si nous nous abandonnons à telle idée, si nous nous comportons de telle manière, nous dérapons. Mais vous le savez, un homme a réalisé plus que l’obéissance à la Loi, montrant la voie de la libération à toute l’humanité : cet homme, c’est Jésus.
 
Les tentations de Jésus au désert sont le miroir des tentations d’Adam et Ève au Paradis. Le fruit de l’arbre était savoureux, agréable à la vue et désirable ? Jésus refuse l’idée même de manger les pierres transformées en pains. Car la vie éternelle et le bonheur ne proviennent pas des fruits de la création mais de la Parole de Dieu. Le serpent trompait et flattait l’innocence et la sensibilité d’Ève ? Au dévoiement pervers des Écritures par le diable, faisant passer le mal pour du bien, Jésus répond par la vérité de la Parole de Dieu. Ève a choisi la parole du serpent contre celle de Dieu ? Jésus a choisi l’adoration de Dieu contre celle du serpent. Il a fait à rebours le chemin parcouru par Ève à l’origine et, par sa dernière réponse, a renvoyé le serpent et sa puissance perverse au néant. Désormais, la voie est libre pour tous ceux qui, par le baptême, font partie de son corps, et par son Esprit sont en communion avec lui. C’est exactement ce qu’enseigne saint Paul dans son épître aux Romains.
 
Nous ne sommes pas meilleurs qu’Adam et Ève. Nous ne sommes pas plus vertueux que Moïse et tous les prophètes. Mais au baptême nous avons reçu l’Esprit de Jésus Christ. Nous lui appartenons. Par le mystère de sa croix, c’est-à-dire par une foi inaltérable en Dieu et le don de notre vie entière par amour pour notre prochain, avec le secours de l’Esprit de Jésus, par l’écoute de sa Parole et sa mise en pratique, nous pouvons faire mieux qu’un homme moyen : nous pouvons faire un petit pas de plus sur le chemin du bien, et, de pas en pas, grandir en force et en sainteté jusqu’à la joie du Paradis retrouvé. L’Esprit nous y pousse, l’Esprit nous y aide, l’Esprit nous y fait renaître.

samedi 21 février 2026

18 février 2026 - CHANCEY - Mercredi des Cendres - Année A

 Jl 2, 12-18 ; Ps 50 ; 2 Co 5, 20 - 6, 2 ; Mt 6,1-6.16-18
 
Chers frères et sœurs,
 
Le Seigneur a besoin de nous pour nous sauver. Il a besoin que nous coopérions à sa grâce pour bénéficier de plus de grâce encore, jusqu’au bonheur suprême : la communion d’amour dans la vie éternelle. Avez-vous observé, dans les textes que nous avons entendus, les deux mouvements qui les animent ?
 
Le premier mouvement est particulièrement bien exposé dans le psaume : « renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit » ; « ne me reprends pas ton esprit saint » ; « Rends-moi la joie d'être sauvé ». Ici, le priant se souvient de la grâce dont il bénéficiait avant son péché. Il fait mémoire des jours heureux où l’Esprit Saint habitait dans son cœur. De même, le prophète Joël se plaint des insultes des païens : « Où donc est leur Dieu ? », parce qu’il éprouve aujourd’hui l’absence du Seigneur et la faiblesse du peuple en raison de son péché, alors qu’hier, Dieu était présent et protégeait son peuple, lui donnait la force nécessaire pour vivre.
Dans cette situation où le péché a tout détruit : absence de Dieu, de son Esprit Saint, perte de la force de vivre, soumission aux puissances étrangères, l’homme prie et fait pénitence. Pour deux raisons : la première est qu’en se souvenant des jours heureux il espère qu’il pourra les revoir un jour – il croit que le Seigneur peut faire cela pour lui ; et la seconde raison, c’est que l’Esprit Saint lui-même, de manière invisible et pour ainsi dire insensible, le pousse intérieurement à la prière et à la pénitence. Or le Seigneur a besoin, il attend, cette espérance de la réconciliation et cette foi inspirée par l’Esprit Saint, pour accorder sa miséricorde, son pardon – et avec lui la communion retrouvée. Souvenez-vous du fils prodigue : « Père, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils… » ; mais voilà que le père le couvre de baisers et le revêt du plus bel habit : « Tu es mon fils, en toi j’ai mis tout mon amour. »
 
Le second mouvement est évoqué par Jésus. Il n’est pas ici question de souvenir de jours heureux, de péché et de réconciliation, mais de « devenir des justes ». Bien entendu, « devenir juste » suppose qu’on ne l’est pas – qu’on est pécheur – et que l’on souhaite la réconciliation avec Dieu, la « justice de Dieu ». Mais on peut aussi comprendre que – pour des disciples de Jésus qui a priori n’ont pas besoin de réconciliation – il s’agit de « monter plus haut » en désirant devenir des saints. Ainsi Jésus, à ceux qui désirent « devenir des justes », promet-il une « récompense, pour vous, auprès de votre Père qui est aux cieux. » Comprenons que la récompense n’est pas un acquis parce qu’on est disciple de Jésus, mais qu’elle est le fruit d’une prière et d’une vie conformes à l’attente du Seigneur.
Jésus décrit cette prière et cette vie en termes d’aumône, de prière et de jeûne – dans le secret. En effet, l’homme pécheur qui espère une réconciliation n’est généralement pas très orgueilleux quand il mendie son pardon... En revanche, celui qui désire devenir juste risque fort de pécher par orgueil. Il obtiendrait ainsi l’inverse de ce qu’il souhaite : la chute plutôt que la gloire ! L’homme pécheur a cette force en lui qui est celle de l’humilité, laquelle risque fort de manquer à celui qui veut devenir juste.
Le remède à ce risque est donné par Jésus : l’aumône sans calcul ; la prière dans le secret ; le jeûne caché. L’aumône est un acte extérieur, qui engage nos moyens, nos richesses, petites ou grandes, à notre mesure. La prière est un acte intérieur qui engage notre âme, notre esprit et notre intelligence. Elle est mémoire des dons reçus de Dieu et espérance de ses promesses. Et le jeûne est un don de tout nous-mêmes : corps et âme. Sommes-nous prêts à tout donner – jusqu’à nous-mêmes, toute notre vie – au Seigneur notre Dieu ? Ce n’est pas si évident, à bien y réfléchir.
Cependant le Seigneur n’attend pas que nous fassions de grandes choses en matière d’aumône, de prière et de jeûne : qui serait assez fou d’orgueil pour prétendre acheter les dons de Dieu avec des moyens humains ? Mais le Seigneur voit les intentions du cœur. Le roi David a voulu construire un Temple pour le Seigneur ; le Seigneur lui a donné bien plus en récompense : une royauté éternelle. Sainte Thérèse de Lisieux enseignait la petite voie de Jésus, où un petit acte ordinaire fait avec amour, obtient de la part du Seigneur une réponse extraordinaire – pas tant pour soi que pour le monde pour lequel nous prions.
 
On mesure donc, chers frères et sœurs, combien le Seigneur a besoin de nous, que ce soit pour nous accorder son pardon si nous sommes pécheurs, ou que ce soit pour nous donner, et donner au monde, des grâces extraordinaires, la justice, si nous avons le désir d’une sainteté plus grande. Dans les deux cas, c’est l’œuvre de l’Esprit Saint en nous qui nous pousse à monter vers la maison de notre Père qui est aux cieux, et nous fait ressembler à Jésus qui donne tout et sa vie même pour le salut du monde. Puissions-nous, durant ce temps de carême, être attentifs et réceptifs à l’action de l’Esprit Saint dans nos cœurs, pour mieux aimer Dieu et nos frères. 

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