dimanche 23 août 2026

23 août 2026 - COURTESOULT - 21ème dimanche TO - Année A

 Is 22, 19-23 ; Ps 137 ; Rm 11, 33-36 ; Mt 16, 13-20
 
Chers frères et sœurs,
 
Dimanche dernier, nous avions vu Jésus dans la région de Tyr et de Sidon. Nous le retrouvons près de Césarée de Philippe. Il s’agit d’une ville païenne dont le nom a été changé par Philippe, un des fils du roi Hérode, pour faire plaisir à l’empereur Auguste : elle s’appelait originellement Panéas – la ville du dieu Pan. Dans la mythologie grecque Pan est le dieu des bergers, des troupeaux et d’une nature sauvage, pour ne pas dire complètement débridée ; il est mi-homme, mi-bouc, avec des cornes et des sabots de chèvre… Et il joue du pipeau. Tout un programme… !
Et c’est là, dans cette ambiance, disons « champêtre… », que Jésus interroge ses disciples : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’Homme ? », ou plus exactement : « Qui dit-on que je suis ? moi qui suis le Fils de l’Homme. » Évidemment, on est à dix milliards d’années-lumière du dieu Pan. Le « Fils de l’Homme » est celui que le prophète Daniel voyait venir – au cours de ses visions – avec les nuées du ciel. Voici ce qu’il en dit : « Il parvint jusqu’au Vieillard, et on le fit avancer devant lui. Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite. » Jésus est donc ce Fils de l’Homme. Mais qu’en pensent les gens ?
On lui répond alors qu’il est comme « Jean-Baptiste », ou bien « Elie », ou bien encore « Jérémie, ou l’un des prophètes ». C’est pas mal, mais c’est quand même un peu décevant : Jésus est bien plus qu’un prophète. Notons en passant que, par rapport à saint Marc et à saint Luc, qui racontent la même histoire dans leurs évangiles, Matthieu a ajouté le nom de Jérémie. Il s’agit d’un flash publicitaire pour nous faire comprendre que Matthieu s’inscrit dans la tradition spirituelle de Jérémie. Comme lui, il perçoit que les temps actuels sont dramatiques et qu’il est nécessaire de se convertir et de faire pénitence. Mais que Dieu inaugure en Jésus une Alliance nouvelle. Le prophète Jérémie est vraiment un modèle pour saint Matthieu.
 
Si donc Jésus peut-être déçu d’être mal compris par les gens, il espère quand même que ses disciples – eux – seront plus éclairés : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » On imagine un instant le silence qui règne dans la classe… ! La réponse de Pierre est décisive non pas seulement sur le contenu, mais aussi sur la manière dont elle se présente.
« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » La réponse est claire, nette et précise : Jésus est le Messie attendu, l’oint du Seigneur, celui qui vient sauver son Peuple et le conduire en Terre promise, et surtout, il est le Fils du Dieu vivant ; c’est-à-dire que le Fils de l’Homme est le Fils de Dieu. Jésus le Messie est Fils de Dieu. Il vient de Dieu. Il est Dieu parmi les hommes. Évidemment, l’affirmation est énorme. Pour un grec elle est insensée : Dieu ne peut pas être un homme ; pour un juif, on est à la limite du blasphème, sauf si Jésus est réellement le Fils de Dieu, l’exception qui confirme la règle.
On comprend la réaction de Jésus : « Heureux es-tu Simon fils de Yonas » C’est une béatitude ! Saint Pierre a eu de la part de Dieu une grâce : son intelligence a été illuminée par l’Esprit Saint : « ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. » Ici Jésus ajoute une information nouvelle à l’affirmation qu’il est le Fils de Dieu : cette confession de foi n’est possible qu’à ceux que Dieu lui-même éclaire par l’Esprit Saint. Que Jésus soit fils de Marie et agisse comme un prophète : tout le monde peut le voir – et c’est d’ailleurs ce qu’il voit. Mais que Jésus soit aussi Fils de Dieu et agisse comme le Fils de l’Homme vu par le prophète Daniel, seuls ceux à qui Dieu a accordé cette grâce peuvent le voir également. Il faut qu’ils soient eux-aussi devenus prophètes.
 
Nous percevons que nous sommes ici à un tournant. Jésus n’a strictement rien à voir avec Pan – le dieu du monde dépravé – ni même avec le sommet de ce qui est pensable pour un homme aux yeux d’un juif pieux : être un prophète qui voit Dieu, comme Moïse ou Élie… Non : Jésus est Fils de Dieu et Messie sauveur pour toute l’humanité, pour toute la création. Il leur offre l’Alliance nouvelle et de devenir un monde nouveau. Et cette nouvelle terre, c’est l’Église.
Ne pensons pas ici à une église de pierre – ce n’en est qu’une image, ou mieux une icône – mais pensons plutôt que l’Église de Dieu n’est pas faite de main d’homme ; elle est bâtie avec des pierres vivantes : les saints et les saintes de Dieu. Cette Église est un Temple dans lequel Dieu réside, lui le Vivant, ce pourquoi « les puissances de la mort ne l’emporteront pas sur elle. » Et – ce qui est fou en définitive – c’est qu’il en donne les clés à un homme dont nous connaissons tous par ailleurs la faiblesse, pour ouvrir ou fermer, lier ou délier : c’est-à-dire qu’il lui accorde toute sa confiance. L’homme illuminé par Dieu – même s’il demeure inchangé de caractère naturel, avec toutes ses limites personnelles qu’elles soient culturelles, intellectuelles ou physique – cet homme reçoit toute la confiance de Dieu pour être un autel sur lequel on peut s’appuyer pour offrir le sacrifice d’Action de grâce : aimer Dieu et aimer son prochain et pardonner. Simon reçoit le nom de « Caïphe » en araméen, « Képhas » en grec, « Pierre » en français, car dans l’Église il est le rocher, la pierre d’autel sur laquelle est confessée le Nom de Dieu.
Savez-vous, chers frères et sœurs, qu’au moment même où Jésus établit Pierre dans l’Église, c’est le jour de la fête du Yom Kippour – le jour du Grand-Pardon ? Jour où le Grand-Prêtre – qui se nomme Caïphe – prononce le Nom de Dieu dans le secret du sanctuaire du Temple ? Jésus a fait de Simon un « Caïphe », un grand-prêtre dans son Église, lui qui a confessé le Nom de Jésus : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »    

samedi 15 août 2026

15 août 2026 - CHARCENNE - Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie - Année A

 Ap 11, 19a ; 12, 1-6a.10ab ; Ps 44 ; 1 Co 15, 20-27a ; Lc 1, 39-56
 
Chers frères et sœurs,
 
N’est-il pas curieux de proclamer l’évangile de la Visitation de Marie à sa cousine Élisabeth alors que nous fêtons l’Assomption de Marie au ciel ? Quel est le rapport ?
Dimanche dernier, et celui d’avant, nous avions déjà été confrontés à tel phénomène où l’évangile du jour, tout en étant bien situé historiquement dans la vie terrestre de Jésus, évoque également une situation qui a lieu après sa résurrection. Par exemple dimanche dernier, la marche de Jésus sur les eaux était un moyen pour saint Matthieu de nous parler aussi de l’apparition de Jésus au Cénacle ; et le dimanche d’avant, la multiplication des pains évoquait aussi la liturgie eucharistique de l'Église.
 
Aujourd’hui saint Luc paraît user du même procédé. Certes, il raconte bien ce qui s’est historiquement passé : la Vierge Marie déjà enceinte de Jésus s’est rendue chez sa cousine Élisabeth elle-même enceinte de Jean-Baptiste depuis quelques mois. Les deux femmes se sont émerveillées de leur bonheur mutuel, et Marie a chanté son Magnificat. Il n’y a aucune raison de douter de cet événement, que Marie elle-même a pu relater à saint Luc. Cependant saint Luc veut nous faire passer un message plus profond – presque caché – exactement comme l’a fait saint Matthieu. Comme d’habitude, ce sont les détails qui attirent notre attention.
 
Le premier réside dans le récit lui-même. Aucun autre évangéliste n’a raconté l’Annonciation puis la Visitation : si saint Luc l’a fait, ce n’est pas pour satisfaire notre curiosité sur l’histoire de Marie ou de Jésus bébé ; c’est que cela a voir avec le contenu de notre foi. L’Annonciation rappelle que Jésus est fils de Marie et fils de Dieu. La Visitation nous dit qu’au-delà de ce qui est extérieur et visible – les corps humains – la réalité humaine a aussi une part intérieure et invisible : celle des âmes qui peuvent être éclairées par l’Esprit Saint. Ainsi Élisabeth remplie d’Esprit Saint voit en sa cousine Marie la Mère de son Seigneur, la Mère de Dieu. De même saint Jean-Baptiste, encore à l’état de fœtus mais déjà habité par l’Esprit Saint, perçoit la présence de Jésus embryonnaire : il en a tressailli de joie. Dans le texte araméen, saint Luc dit qu’il a « bondi » de joie comme un cabri ! On comprend qu’Élisabeth s’en soit rendu compte… !
 
Mais justement, et c’est un deuxième détail, cette joie qui est celle d’Élisabeth et de Jean-Baptiste, est semblable à celle des anges et des saints du ciel lorsqu’ils accueillent Jésus ressuscité en son Ascension. C’est une exultation – l’exultation de la victoire de la vie sur la mort, et du bien contre le mal. Comme toujours à ce moment, il y a un dialogue entre les anges, pour ne pas dire un interrogatoire, sur l’identité de celui qui monte au ciel. Ici c’est Élisabeth qui parle et interroge : « D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » ; et Marie répond, présentant son identité : « Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. »
 
Voilà quelque chose d’étonnant, c’est le troisième détail. De l’exultation des habitants du ciel à la victoire de Jésus ressuscité, on est passé à la question de l’identité de Marie qui se présente dans la Maison de Zacharie, située dans une ville de Juda, dans une région montagneuse. Mais pourquoi autant de précisions qui n’en sont pas…? Nous comprenons que saint Luc parle en réalité de la montée de Marie sur la Montagne de la Gloire de Dieu, dans la Jérusalem céleste, dans le sanctuaire du Seigneur, où elle est reçue en tant que Mère de Dieu et Reine, elle qui est l’humble servante du Seigneur, mais que tous les âges diront désormais bienheureuse. Elle est la Toute-Sainte pour l’éternité. Le récit de la  Visitation est bien pour saint Luc un prétexte et une prophétie de l’événement de l’Assomption de Marie au ciel.
 
Marie s’est déclarée « humble servante du Seigneur » ; titre qui est depuis toujours celui de Moïse, le « serviteur du Seigneur ». De même que pour Marie, nous ne savons pas où est enterré Moïse : leur corps a disparu. C’est une caractéristiques des plus grands prophètes entrés dans l’intimité de Dieu, comme Élie par exemple, ou Hénoch. Marie est entrée dans la gloire du ciel sans délai. Saint Luc a souligné ce point : elle est montée « avec empressement », « en hâte » dit l’araméen.
 
Nous aimons chanter de Marie qu’elle est la « première en chemin ». Ce chant nous permet de nous souvenir que sur ce chemin – celui du ciel – beaucoup la suivent ; et que ce « beaucoup », c’est nous. La leçon de l’Assomption de Marie au ciel, c’est que pour tous les hommes – et les femmes – qui se laissent habiter, éclairer ou revêtir par l’Esprit Saint, l’entrée au ciel se fera de même. Notre identité : « serviteurs et servantes du Seigneur », « enfants de Dieu », « amis de Dieu ». Sa marque ? Celle des élus, baptisés au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Et sa preuve ? La communion au Corps et au Sang de Jésus : comme Marie, nous lui appartenons, et nous le portons en nous. Tout est en ordre. Alors, bondissons de joie et rendons grâce !

dimanche 9 août 2026

09 août 2026 - GRAY - 19ème dimanche TO - Année A

 1 R 19, 9a.11-13a ; Ps 84 ; Rm 9, 1-5 ; Mt 14, 22-33
 
Chers frères et sœurs,
 
Dimanche dernier saint Matthieu nous avait appris à lire son évangile avec l’œil exercé du scribe qui sait tirer de l’unique trésor du mystère de Dieu du neuf et de l’ancien. Ainsi, composé de multiples références aux Écritures, l’évangile de la multiplication des pains nous dévoilait en même temps quelques aspects fondamentaux de la liturgie eucharistique. Il en va de même aujourd’hui pour l’évangile de la marche de Jésus sur les eaux.
 
Comme dimanche dernier, il faut distinguer le plan historique de sa signification spirituelle pour saaint Matthieu. Nous savons que Jésus s’était retiré dans les ruines désertiques où, probablement, Jean Baptiste prêchait et baptisait. Là, de nombreuses foules s’étaient réunies, attendant de Jésus qu’il annonce le commencement de son règne, ainsi que l’avait prophétisé Jean : n’est-il pas « celui qui doit venir ? » Mais Jésus n’est pas le prince de ce monde, il est celui du royaume des cieux. Ce décalage explique le renvoi assez brutal des disciples – obligés à monter dans la barque – tandis que Jésus s’échappe pour « gravir la montagne, à l’écart, pour prier », dans la solitude. Jésus a refusé tout net de devenir un messie politique ; la mission qu’il a reçue de son Père est plus profonde : il ne vient pas libérer le peuple du joug des Romains pour restaurer un royaume terrestre, mais sauver toute l’humanité du péché et de la mort pour la faire entrer dans la vie éternelle. On n’est pas du tout sur le même registre.
 
Justement, dans la rédaction de son évangile, saint Matthieu emploie des mots ou des expressions appartenant aux Écritures. Ainsi « le soir venu » renvoie à la formule « Il y eut un soir, il y eut un matin » du livre de la Genèse. La barque « battue par les vagues », l’est comme l’était le camp des Égyptiens lors de la traversée de la Mer Rouge : il était « frappé de panique. » Or, détail curieux qui n’en est pas un, évidemment, cette panique prend les Égyptiens aux « dernières heures de la nuit » - la même expression que dans l’évangile : « Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. » Le message de l’auteur est très clair : Jésus marchant sur les eaux est le nouveau Moïse franchissant la Mer Rouge. Nous comprenons que si Jésus ne vient pas sauver politiquement le peuple, il en est cependant le véritable sauveur lui ouvrant le chemin de la liberté à travers les eaux de la mort. Avant d’aller plus loin dans ce sens, retenons également que, pour saint Matthieu, la « force » du vent est la même que celle des eaux du déluge et de la dureté du péché. Toujours le péché et la mort. Or si Pierre s’affole devant ces puissances, criant « Seigneur, sauve-moi ! » - le cri d’Adam dans les enfers, le cri de l’aveugle de Jéricho, Jésus lui tend la main – la main de Dieu c’est l’Esprit Saint – et le remonte. Alors le vent tomba : la force du péché et de la mort est vaincue. De fait, Jésus marchant sur les eaux avait dévoilé son identité aux apôtres effrayés : « Confiance, c’est moi » - « C’est moi », la signature du Dieu sauveur. Ainsi, un homme de l’Ancien Testament, un Juif, a-t-il ici toutes les clés et peut-être d’autres encore, pour comprendre qui est Jésus, quelle est sa mission, et quelle est sa puissance.
 
Mais saint Matthieu s’adresse aussi aux chrétiens. Comme dimanche dernier, où Jésus dans l’herbe avait prononcé les paroles qu’il dira de même lors de la Cène, durant sa Passion, ici les apôtres terrorisés dans leur barque réagissent exactement comme ils le feront lors de la première apparition de Jésus ressuscité au Cénacle : « Les disciples furent bouleversés. Ils dirent : C’est un fantôme ! » Donc, le chrétien doit lire ce même évangile de la marche sur les eaux comme si saint Matthieu parlait en réalité aussi de l’apparition de Jésus ressuscité.
Ainsi, Jésus montant sur la montagne, seul, s’est séparé par la mort de la croix de ses disciples, abandonnés à eux-mêmes sur les eaux terrifiantes d’un monde hostile – ils avaient peur des Juifs, au Cénacle – mais étaient rassemblés sur le frêle esquif de l’Église naissante. Or voilà que, contre toute attente et contre toutes les lois de la nature, Jésus se manifeste à eux. Est-il un fantôme ? Il était capable de franchir des portes fermées, mais aussi de manger du poisson ; Thomas pouvait le toucher ; cette nuit, Jésus marche sur l’eau, mais il peut prendre la main de Pierre et le faire remonter dans la barque. « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » On croirait que Jésus s’adresse à Thomas ! Alors la force du vent tomba et les apôtres exultent : Jésus est vraiment ressuscité d’entre les morts ; le péché est vaincu et la mort a perdu son pouvoir.
 
Vous voyez, chers frères et sœurs, comment Jésus répond à l’attente des foules venues à la recherche d’un sauveur. Sauveur, il l’est – c’est son nom – mais d’une manière qui dépasse complètement les attentes de l’homme, ou mieux, pour répondre à son unique et plus profonde espérance : être sauvé du péché, et de la mort qui en est la conséquence. Un juif pourra lire la séquence comme une nouvelle traversée de la Mer Rouge ; le chrétien y lira la première apparition de Jésus vivant après sa Passion. Mais les trois lectures se rejoignent en une seule. Jésus accomplit un signe prophétique qui annonce le renouvellement de la création, la libération de l’homme déchu, la puissance salvatrice de Dieu. Voilà pourquoi, à la fin, les apôtres qui étaient dans la barque de l’Église se prosternèrent devant Jésus et confessèrent leur foi : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »

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