Ez 37, 12-14 ; Ps 129 ; Rm 8, 8-11 ; Jn 11, 1-45
Chers frères et sœurs,
La résurrection de Lazare est toujours impressionnante… Et il y a beaucoup de choses à en dire. Les textes choisi pour ce dimanche nous y aident. D’abord, par son prophète Ezéchiel, le Seigneur a dévoilé sa volonté pour l’homme : « Je mettrai en vous mon esprit et vous vivrez. » Cette promesse est donnée à celui qui, comme dans le Psaume, crie dans les profondeurs de la mort tout en confessant son espoir de salut, car il a foi que le Seigneur qui est amour, le rachètera, lui pardonnera, et lui donnera son Esprit de vie. Saint Paul ne dit pas autre chose aux Romains devenus chrétiens : « Celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts, donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. » Dans l’évangile, nous allons voir ce programme mis en application pour Lazare.
Il y a deux manières de lire l’évangile. On peut d’abord le lire comme un témoignage historique. Pour saint Jean, c’est très sérieux : ce qu’il dit s’est réellement passé. On voit Lazare malade et mourir, Jésus tarder à venir, Marthe venir à sa rencontre puis Marie courir à son appel. Et puis l’ordre impérieux d’ouvrir le tombeau et, à Lazare, de sortir. Jésus a fait cela. Et c’est très impressionnant. Mais saint Jean nous indique aussi par beaucoup de détails que l’on peut comprendre ce qu’il s’est passé en lisant son évangile autrement. Je vous donne quelques indications.
Tout d’abord, les lieux et la chronologie. Jésus n’est pas à Béthanie quand on le prévient de la maladie de Lazare. Jean nous dit qu’« il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait. » Cet endroit, en raison du vocabulaire et du style allusif de la phrase veut nous dire que Jésus est au Ciel. S’il faut un premier jour pour aller de Béthanie à l’endroit où Jésus se trouvait, en dehors de la Judée, nous sommes alors le troisième jour. Pourquoi saint Jean insiste-t-il autant sur les jours ? Quand Jésus arrivera à Béthanie, nous serons le cinquième jour puisque Lazare sera enterré depuis déjà quatre jours, et qu’il faut un jour pour aller à Béthanie. Hé bien, c’est que ce sont les jours de la création.
N’est-il pas significatif que Jésus ait ces propos un peu obscurs sur celui qui marche de jour ne trébuche pas, alors que celui qui marche la nuit trébuche parce que la lumière n’est pas en lui, tandis qu’il décide d’aller à Béthanie ? Le quatrième jour, c’est celui où Dieu créa les deux grands luminaires, pour commander au jour et pour commander à la nuit.
Les disciples s’étonnent que Jésus veuille aller en Judée, où on lui promettait la mort. Pour sûr : que le Verbe de Dieu décide de se faire chair, c’est choisir la mort ! Le lieu où est Jésus c’est le ciel ; Béthanie en Judée, c’est l’incarnation et la mort. Mais « Lazare notre ami s’est endormi, et je vais aller le tirer de ce sommeil » dit Jésus. Jésus, de Dieu s’est fait homme pour que l’homme endormi dans les ténèbres de la mort ressuscite pour la vie éternelle. Et si Jésus fait cela, dit-il à ses disciples : « c’est pour que vous croyiez. » Attendons un peu pour voir ce qu’il en est du cinquième jour de la création.
Voici Jésus arrivé à Béthanie. Les deux sœurs l’attendaient, mais elles se comportent différemment avec lui. Marthe vient au-devant de lui et l’interpelle : « Si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ! » Dans l’araméen, elle ne l’appelle pas « Seigneur ». Elle croit simplement qu’il est un prophète et que ce qu’il demandera à Dieu, Dieu le lui accordera. Jésus, avec tact, la conduit à confesser qu’il est le Christ, le Fils de Dieu. Mais c’est un peu laborieux et, pour ainsi dire, il ne se passe rien pour Lazare. Très différente se fait la rencontre avec Marie.
Marie attend Jésus. Dans cette attente, dans sa prière, elle se tend comme un arc, car elle a foi que Jésus va venir. Lorsque Marthe lui chuchote : « Notre maître est venu, et Il t’appelle », elle bondit littéralement. L’araméen dit qu’« elle sauta », et se précipita vers Jésus. Comprenez : cet instant, elle l’avait tellement attendu ! Devant Jésus, elle se jeta à ses pieds et dit : « Mon Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. » Et elle pleurait. Marie confesse que Jésus est Dieu et, de toute son âme et de tout son corps elle exprime sa douleur et sa foi. Rien à voir avec l’attitude initiale de Marthe. Cette douleur est telle qu’elle entraîne celle des judéens qui sont avec elle. Ce n’est plus une personne qui pleure, c’est tout un peuple : le peuple de Dieu qui chante le psaume « Des profondeurs, je crie vers toi Seigneur… » Marie, c’est l’Église, et l’Église c’est la communion du peuple de Dieu. Jésus ne peut pas rester insensible : il est bouleversé jusque dans ses entrailles. Avez-vous remarqué, frères et sœurs, qu’à la question de Jésus « où l’avez-vous déposé ? », le peuple lui répond : « Seigneur, viens » : « Marana tha », en araméen, la prière typique des chrétiens qui attendent la venue de Jésus. C’est alors qu’il se met à pleurer. En araméen : « et les larmes de Jésus venaient… » En attendant sa venue, frères et sœurs, nous recevons déjà ses larmes, ses larmes qui sont les premiers dons de l’Esprit Saint.
Cinquième jour, disais-je ? C’est le jour où Dieu crée les êtres vivants, poissons dans la mer, oiseaux dans le ciel. Voilà pourquoi Jésus est auprès de Lazare ce jour : parce qu’il va lui donner la vie. Il va faire de lui un nouvel être vivant. Jésus a attendu deux jours, parce que, pendant l’attente de Marthe très pressée et de Marie très patiente, Jésus a commencé dans le silence et dans les profondeurs de sa divinité la nouvelle création. Comme si la prière silencieuse de Marie avait travaillé de concert avec le travail invisible de Dieu, et quand ils se voient enfin, dans les larmes, alors la vie peut être donnée, rendue à Lazare.
Je finis chers frères et sœurs. La prière de Marie : c’est la nôtre. Nous voyons Lazare mourir tous les jours autour de nous ; combien de souffrances voyons-nous ? Mais dans la foi, dans la patience, dans le silence, dans l’attente de la venue de Jésus, nous le laissons préparer, selon la volonté de son Père, et dans les larmes de l’Esprit, le grand jour de la Résurrection.