Sg 12, 13.16-19 ; Ps 85 ; Rm 8, 26-27 ; Mt 13, 24-43
Chers frères et sœurs,
Nous poursuivons la lecture du chapitre 13 de l’évangile selon
saint Mathieu. Comme dimanche dernier, Jésus enseigne aux foules en paraboles –
c’est-à-dire en énigmes – dont il réserve le sens véritable à ses disciples.
Dimanche dernier, c’était la parabole du semeur, aujourd’hui c’est celle de
l’ivraie. Deux autres petites paraboles ont été insérées entre la parabole de
l’ivraie d’abord et son explication ensuite.
Saint Mathieu avait indiqué « dimanche dernier » que
Jésus enseignant en paraboles accomplissait ainsi la prophétie d’Isaïe :
« Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau
regarder, vous ne verrez pas », ce qui signifie que la Parole de Dieu
venant en ce monde est inaudible ou aveuglante pour ceux qui n’ont pas vocation
à la comprendre ou à la voir. Cela est réservé aux seuls élus de Dieu :
les disciples de Jésus, les baptisés.
Aujourd’hui saint Mathieu s’appuie sur la prophétie d’Asaph le
Voyant. Tout le monde sait qui est Asaph le Voyant… ! Avec le roi David,
c’est l’un des prophètes rédacteurs des Psaumes – et pour nous aujourd’hui, le
psaume 78 : « J’ouvrirai la bouche pour des paraboles, je
publierai ce qui fut caché depuis la fondation du monde. » On peut
aussi le traduire de la manière suivante : « J’ouvrirai ma bouche
en des comparaisons et je ferai jaillir des (choses) cachées d’avant le
lancement du monde. » Ce verset est du miel pour cabalistes !
Comprenez la puissance et la profondeur de ce que dit Jésus. D’abord, Jésus dit
qu’il est celui-là même dont parle le psaume : il est Dieu qui ouvre la
bouche, par laquelle, par sa Parole, il fonde le monde, il lance le monde – la
bouche de laquelle jaillit le monde, c’est-à-dire la vie. Ensuite, que dit le
psaume et Jésus avec lui ? : « Je ferai jaillir des choses
cachées d’avant le lancement du monde. » La Parole de Dieu va exprimer
des choses jamais vues, qui n’ont jamais existé jusqu’à maintenant sinon dans
la pensée de Dieu, mais qui n’avaient pas encore franchi les lèvres de sa
bouche, qu’il n’avait pas encore fait venir à l’existence dans le monde. Or
quelle est cette réalité cachée qui apparaît ? C’est la rédemption de
l’homme, la résurrection de l’homme, la transfiguration de l’homme et de toute
la création. En définitive, c’est la manifestation visible du Royaume des cieux
– qui est la volonté initiale de Dieu, depuis toujours.
Nous voyons tout de suite que, si le bon grain est le symbole de
cette volonté cachée de Dieu, révélée par Jésus, celle-ci a rencontré un gros obstacle
dans le semis concurrent de l’ivraie, symbole du mal répandu dans le monde.
D’où vient le mal ? Voilà la question qui se pose, dès que l’on évoque les
origines du monde et la volonté de Dieu. Et partant, qu’en est-il en regard du
Royaume qui se dévoile devant nous ?
Premièrement, de quel mal s’agit-il ? Dans notre traduction,
nous lisons « l’ivraie », mais en hébreu c’est la
« zizanie ». Il faut aller jusqu’au bout : que signifie en
hébreu « zizanie » ? C’est en même temps la prostitution, la
triche et l’infidélité. L’ivraie, la zizanie, a aussi la faculté de pousser
exactement comme le blé – ce n’est qu’à maturité qu’on voit que ce n’est pas du
blé. L’ivraie, la zizanie, est donc aussi figure d’hypocrisie. Plus encore, on
a traduit zizanie par ivraie en latin, du fait qu’elle rend ivre ; elle
tourne la tête ! Et pourtant son fruit est amer, immangeable, même pour
les animaux… Voilà donc le tableau de ce que l’adversaire de Dieu a semé dans
le champ du monde : la perversité qui sous de faux attraits, de
réjouissances faciles, d’un moment, entraîne à la double vie et à l’infidélité,
à Dieu d’abord, mais aussi à son prochain.
On comprend pourquoi les serviteurs du maître ne peuvent pas faire
la part du bon grain et celle de l’ivraie avant la moisson : c’est que
grains et ivraie sont entremêlés dans le monde, et en chacun de nous. Et
comment trier entre deux hommes de belle apparence, si l’un des deux est
hypocrite ? Seul Dieu connaît le cœur de l’homme et sa vie cachée.
La bonne nouvelle cependant, est que le bon grain est semé dans le
champ avant que ne soit semée l’ivraie. Le royaume des cieux qui grandit dans
le blé est antérieur à l’ivraie, et l’ivraie n’a pas la puissance nécessaire
pour étouffer le blé qui monte. L’ivraie est en trop ; elle ne remplace
pas. Le blé est toujours là ; il ne disparaîtra pas. Et même, il sera
ramassé pour être conservé dans le grenier de Dieu, quoi qu’il arrive avec
l’ivraie.
Je n’ai pas parlé de celui qui a semé l’ivraie. Notre traduction
dit que c’est le diable – diabolos en grec. Mais le grec a
traduit ha-Satan en hébreu, c’est-à-dire « l’adversaire »,
« l’accusateur », « l’ennemi ». Qu’en est-il de lui ?
On a l’impression que c’est un personnage inexistant : au commencement, il
ne sort pas de la bouche de Dieu, il n’est pas du champ de Dieu. Et à la fin,
quand on jette l’ivraie dans la fournaise, il n’est pas question de lui. Jésus
n’en parle même pas. Parce que tout simplement, il est laissé là où il « n’est
pas », en dehors du grenier de Dieu, c’est-à-dire dans le néant. Un néant
qui brûle comme un feu.
Pour terminer, sur une touche plus positive quand même, il faut que
je vous dévoile ce que vous ne voyez pas. Dans son enseignement, comme en
arrière-plan, Jésus s’appuie sur le livre de Daniel, notamment sur la prophétie
du chapitre 12 : « Alors les justes resplendiront comme le soleil. »
Déjà, cette promesse est extraordinaire, mais Jésus va plus loin : il ne
s’agit pas seulement de la rédemption des justes et de leur glorification ;
il y a – dit Jésus – que ces justes, dans le Royaume, sont devenus les enfants
de Dieu : Dieu est leur Père – c’est-à-dire qu’il ne les voit qu’à travers
les yeux de son amour. Voilà le Royaume des cieux : l’avènement des fils
de Dieu !