dimanche 15 mars 2026

15 mars 2026 - CHOYE - 4ème dimanche de Carême - Année A

 1 S 16, 1b.6-7.10-13a ; Ps 22 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41

Chers frères et sœurs,

Dans le judaïsme il y a plusieurs courants religieux : les pharisiens, les saducéens, les esséniens, mais aussi les hérodiens, et bientôt les chrétiens. Cependant, d’un point de vue spirituel, on peut distinguer deux courants fondamentaux qui sont toujours en débat : le courant de la Loi et celui des Prophètes. Dans l’évangile d’aujourd’hui, les pharisiens sont clairement du côté de la Loi et Jésus est clairement du côté des Prophètes. 
Or, selon qu’on est d’un côté ou de l’autre, on ne comprend pas l’origine et la responsabilité du mal de la même manière. De ce fait, on ne comprend pas non plus de la même manière quelle rédemption l’homme peut attendre pour être sauvé, pour être délivré du mal et de la mort. Et par conséquent, on ne conçoit pas de la même manière la façon dont l’homme doit vivre dans le monde présent, et en vue de quel monde futur.

Je vais exagérer les positions pour que nous puissions mieux comprendre. Pour les pharisiens, l’aveugle-né est handicapé en raison de son propre péché ou celui de ses parents, de ses ancêtres. En remontant à l’origine de l’homme, ce sont Adam et Ève qui sont responsables de leur désobéissance au commandement de Dieu, raison pour laquelle ils sont condamnés à la chute, à l’aveuglement. 
Mais Dieu fait alliance avec certains hommes, les Patriarches d’Israël, et il leur donne la Loi par l’unique et véritable prophète que fut Moïse, qui vit Dieu face à face. La promesse du salut, de la libération du péché et de la mort, est garantie par la libre élection d’Israël par Dieu et par sa contrepartie : l’obéissance inconditionnelle à la Loi de Moïse. Il n’y a pas de salut en dehors de la Loi.
Le phénomène de la guérison de l’aveugle-né n’est donc compréhensible pour les pharisiens que par deux explications possibles : soit il y a mensonge de l’aveugle ou de ses parents ; soit la guérison provient de Dieu lui-même. Mais alors elle ne devrait pas se faire par un homme un jour de Sabbat, et Jésus, nécessairement pécheur comme tous les hommes, ne peut pas être Dieu. Donc il y a mensonge quelque part ou bien il y a un maléfice. C’est la raison pour laquelle ils excommunient l’aveugle-né.

Face à cette position, il y a celle de Jésus : l’aveugle-né n’est pas handicapé en raison de son péché ni celui de sa parenté. Parce que fondamentalement, Adam et Ève ne sont pas les premiers responsables de leur chute : ils ont été abusés dans leur innocence par la perversité du Satan. Celui-ci, ange éblouissant, rempli de la connaissance du mystère de Dieu, par son orgueil et sa jalousie des humains, a voulu les instrumentaliser à son profit. Et c’est lui qui a suscité le mal dans le monde. 
Ainsi, quand Jésus condamne les pharisiens qui bénéficient de la connaissance de la Loi pour en faire un usage dévoyé, ou bien qui se comportent comme des hypocrites, il les compare et les assimile au Satan. Inversement pour Jésus un homme défiguré par le péché demeure fondamentalement innocent : il peut être soigné et guéri. Mieux encore, Dieu par sa Parole et par la force de son Esprit peut compléter ce qui lui manque pour lui rendre la connaissance de Dieu qui était sa vocation originelle. Dieu peut faire de lui comme un ange humain, c’est-à-dire un prophète. Le salut de l’homme ici n’est plus dans l’obéissance à la Loi, mais dans l’accueil de l’Esprit de Dieu par la foi. L’opération qui permet de devenir prophète, c’est le baptême par lequel l’homme est rétabli dans son intégrité et reçoit le don de la vision de la gloire de Dieu.
On comprend mieux alors le phénomène de la guérison de l’aveugle-né : Jésus, qui est Dieu lui-même a, non seulement la légitimité d’illuminer un homme le jour du sabbat, mais aussi le pouvoir, par le mélange de sa salive et de la terre – « le Verbe s’est fait chair » dit saint Jean – de créer pour l’homme la possibilité d’une guérison jusqu’alors impossible, puisqu’il est à la racine de toute réalité. L’aveugle-né est baptisé dans l’eau de Siloé et c’est là qu’il trouve la vue et la vision de Jésus « fils de l’homme » – expression typique dans le mouvement prophétique pour dire « Messie » ou… « Fils de Dieu ».

Dans ce conflit entre les pharisiens et l’aveugle-né, qui représente le mouvement prophétique, il est piquant d’entendre de la bouche des premiers : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » Ils se moquent de lui. Mais la réponse est encore plus piquante : puisqu’il est devenu prophète, il voit en vérité la situation, et il dit à propos de Jésus : « C’est un prophète ! » Les pharisiens ont dû être furieux !
Le mouvement prophétique, dans le christianisme, se trouve chez saint Jean, particulièrement dans l’Apocalypse, qui est essentiellement une vision ; mais aussi chez saint Luc. C’est d’ailleurs Luc qui rapporte le martyre d’Étienne, mort lapidé pour avoir dit : « Voici que je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu » Étienne aurait pu être l’aveugle-né lui-même.
Mais comprenons chers frères et sœurs, que nous sommes nous-mêmes héritiers de ce mouvement prophétique. On ne peut pas comprendre autrement la liturgie et les sacrements de l’Église. Un pharisien verrait sur l’autel du pain et du vin. Un prophète y voit le Corps et le Sang de Jésus.   

dimanche 8 mars 2026

08 mars 2026 - ARC-lès-GRAY - 3ème dimanche de carême - Année A

 Ex 17, 3-7 ; Ps 94 ; Rm 5, 1-2.5-8 ; Jn 4, 5-42

Chers frères et sœurs,

Lorsqu’on organise une élection, on procède par mode de « scrutin ». De quoi s’agit-il ? Un scrutin, c’est l’examen des pensées réelles d’une population et le dévoilement de ce qui est caché. Par exemple, aux municipales, dans un village, le vote permet de « scruter » les villageois et de savoir combien sont pour untel et combien sont pour tel autre. L’examen de la population et le dévoilement de sa volonté ont un effet positif et un effet négatif. Positif pour celui qui est élu, avec la majorité ; et négatif, bien sûr, pour celui qui n’a recueilli que peu de voix. Mais telle est la réalité. 

Il en va de même entre Jésus et la samaritaine. Jésus « scrute » le cœur de la samaritaine, il l’examine et il dévoile ce qui en elle est caché, pour le meilleur et pour le pire. Le pire – c’est-à-dire le côté négatif du scrutin – ce sont les cinq maris et celui qui n’est pas son mari. Elle avait quand même osé confesser à Jésus qu’elle n’avait pas de mari… Comprenons bien que dans la société de l’époque, même en Samarie, cette situation n’était pas très acceptable. Mais – nous verrons pourquoi tout à l’heure – Jésus n’y accorde pas tant d’importance. 
Ce qui l’intéresse, c’est le meilleur de son cœur, le côté positif. Elle est venue au puits pour puiser de l’eau, pour boire. Et l’idéal, c’est qu’elle ait l’eau vive dont parle Jésus. On comprend bien qu’elle ne rêve pas de l’eau potable au robinet, mais qu’il s’agit d’une recherche beaucoup plus profonde. Cette femme, avec ses six bonhommes successifs, n’a pourtant pas trouvé l’eau vive d’un amour inépuisable – et c’est cela qu’elle cherche de tout son cœur, dont elle a soif de tout son cœur. 
Pour comprendre cela, chers frères et sœurs, il faut savoir que, dans l’Ancien Testament, les histoires d’amour commencent très souvent au bord d’un puits. C’est là que les hommes peuvent rencontrer les femmes. Ainsi Rébecca et Isaac, Rachel et Jacob, Cippora et Moïse… ce sont des histoires de puits. En fait, au bord du puits, Jésus devient comme le septième mari de la samaritaine : il est le mari parfait.

On va donc au cœur du sujet : la discussion entre la femme et Jésus porte ensuite sur le lieu où il faut adorer Dieu : sur le mont Garizim, où se trouve le temple des Samaritains ; ou bien sur la montagne de Sion, à Jérusalem où se trouve le Temple des Judéens ? Où est la véritable adoration de Dieu ? Les Samaritains sont des Juifs qui n’ont qu’une partie de l’Ancien Testament : la Loi ; tandis que les Judéens – que nous appelons les Juifs – ont la Loi et les Prophètes. Plus encore, les Samaritains, au fil de leur histoire, se sont alliés avec des nations païennes – ils se sont mariés avec des peuples qui adoraient d’autres dieux. Et voilà nos cinq maris et le bonhomme qui n’est pas un mari. La samaritaine représente tout son peuple, qui s’est allié avec des nations étrangères. Mais ce n’est pas satisfaisant pour elle : la samaritaine, le peuple samaritain, aspirent toujours au seul véritable mari, à son seul et véritable amour : le Seigneur Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, que tout à coup elle reconnaît en Jésus. Et Jésus le lui confirme : « Je le suis, moi qui te parle. » Il rappelle son nom, le nom donné à Moïse : « Je suis. » 

Alors, chers frères et sœurs, à quoi a servi le scrutin ? Pour la samaritaine, il lui a dévoilé qu’au plus profond de son cœur, elle désirait son véritable mari, le Seigneur son Dieu. Jésus lui en a-t-il voulu ou tenu rigueur de ses maris précédents ? Non. Simplement ils ont constaté qu’elle n’était pas heureuse. Il lui a offert sa libération : l’eau vive qui jaillit pour la vie éternelle. De nombreux samaritains ont compris cela eux aussi et sont devenus chrétien. Mais c’est également une leçon pour les Juifs, qui pourrait se targuer eux, d’être restés fidèles, et pour les disciples : dans le cœur de Dieu, dans le cœur de Jésus, il y a toujours de la place pour une samaritaine. Et une place de choix, gagnée au bord d’un puit !

Alors voilà, aujourd’hui Jade vit une nouvelle étape sur le chemin de son baptême. Cette étape s’appelle justement un « scrutin ». La question de Jésus est : « Jade, m’aimes-tu ? » La réponse n’est pas tellement dans des mots : elle est surtout dans le secret de son cœur. Mais aujourd’hui ce secret est rendu visible, à elle-même et à nous tous, par le simple fait que Jade est venue jusqu’ici, aujourd’hui, dans l’église, dans la maison de Jésus. Sa réponse, c’est sa présence qui dit : « Oui, Seigneur, je t’aime, et la preuve, c’est que je suis là. » 
La leçon vaut pour nous tous qui sommes baptisés, parfois de longue date. Avons-nous bien réalisé que nous avons été baptisés sur un baptistère – n’est-ce pas ? Hé bien un baptistère, c’est un puits où nous avons rencontré l’amour de notre vie. L’eau qui a coulé sur nos fronts, « au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit… », c’était justement celle de l’Esprit Saint, vivifiant, rafraîchissant, désaltérant, apaisant... L’Esprit Saint, c’est lui l’eau vive inépuisable promise et donnée par Jésus. Puisque nous avons cette Eau, chers frères et sœurs, rendez-vous compte du bonheur que nous avons d’être chrétiens !


dimanche 1 mars 2026

01 mars 2026 - DELAIN - 2ème dimanche de Carême - Année A

 Gn 12,1-4a ; Ps 32 ; 2tm 1,8b-10 ; Mt 17,1-9
 
Chers frères et sœurs,
 
Le Seigneur demanda à Abraham de quitter son pays pour un autre « que je te montrerai », signe que ce « pays » est très différent d’un pays de ce monde. Dans ce « nouveau pays », le Seigneur fera d’Abraham une grande nation, en laquelle seront bénies toutes les familles de la terre.
Cette promesse d’une bénédiction de toutes les nations en une seule, résidant dans un pays nouveau promis par le Seigneur, est commémorée par les Juifs dans la fête de Soukkot. Soukkot, qui signifie « cabanes », est une fête où chaque famille se construit une cabane en souvenir des quarante ans de l’exode au désert, où le Seigneur lui-même demeurait au milieu de son peuple dans la Tente de la Rencontre. Cependant, ces cabanes annonçaient aussi les demeures dans lesquelles les justes de toutes les nations résideront dans la Terre promise, dans le pays nouveau.
Or l’événement de la Transfiguration de Jésus, où Pierre propose de construire trois tentes, ou plutôt trois cabanes, s’inscrit parfaitement dans la fête de Soukkot. La Transfiguration apparaît ainsi comme la réalisation anticipée de la promesse faite à Abraham. Et c’est d’ailleurs pourquoi Pierre se réjouit : « Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! » Regardons donc cela de plus près.
 
Pour commencer, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean pour les conduire sur une haute montagne, à l’écart. Là il est transfiguré devant eux. La montagne où Jésus se rend visible comme Dieu, est semblable au Mont Sinaï où Moïse vit le Seigneur face à face, et au Mont Horeb où dans une brise légère Élie vit passer devant lui le Seigneur. C’est évidemment pour cette raison que Moïse et Élie apparaissent entourant Jésus sur la montagne de la Transfiguration. Il est très clair que Pierre, Jacques et Jean, éblouis par Jésus transfiguré, font la même expérience de la Révélation de Dieu que Moïse et Élie, figures de la Loi et des Prophètes. Plus encore, ils sont en communion avec eux, qui sont vivants. Dans la communion de Dieu il n’y a que des vivants ; Dieu est le même hier, aujourd’hui et demain. Cela signifie d’ailleurs que si l’Esprit Saint nous est donné, comme à Pierre, Jacques et Jean, nous aussi nous pouvons entrer dans cette communion et bénéficier de la grâce de la Présence lumineuse de Dieu.
Pierre a donc conscience d’être arrivé au « septième ciel », dans le pays nouveau promis à Abraham, la Terre Sainte qui est l’aboutissement de l’exode de quarante ans de vie au désert. Il propose donc d’élever trois cabanes, signe de l’habitation des justes dans la Jérusalem céleste. Eux-mêmes, Pierre, Jacques et Jean, représentent les prémices des 70 nations qui, des confins de la terre, doivent se rassembler à Jérusalem pour résider dans la gloire du Seigneur.
 
Et voilà qu’une nuée lumineuse les couvre de son ombre. Le vocabulaire employé évoque l’Arche d’Alliance qui se trouve dans le Saint des Saints du Temple, Arche dont le propitiatoire, la table, est couverte et protégée par les ailes des chérubins. Cela signifie, lorsque la Gloire du Seigneur s’y manifeste, que le Seigneur est présent. Donc, sur la montagne comme dans le Temple, le Seigneur est présent. C’est sa voix qu’on entend : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! »
Pour les juifs qui ont l’habitude de célébrer Soukkot, cette parole est un choc : parce qu’à Soukkot se termine un cycle des lectures de la Torah, avant d’en recommencer un nouveau. Or, lors de la Transfiguration, le Seigneur dit que la nouvelle Torah à écouter pour le nouveau cycle… c’est Jésus ! Sur la montagne de la Transfiguration, à Pierre, Jacques et Jean, Jésus est donné à écouter et à mettre en pratique comme Loi nouvelle, de la même manière qu’au Mont Sinaï à Moïse, la Loi avait été donnée à écouter et à mettre en pratique. Jésus est l’accomplissement de la Loi de Moïse et la nouvelle Loi, celle du pays promis où demeurent tous les justes de l’Ancien et du Nouveau Testament, les patriarches, les prophètes et les saints.
On comprend pourquoi Pierre, Jacques et Jean sont terrorisés et tombent face contre terre. C’est la réaction typique des humains qui se trouvent en présence de Dieu : on ne peut pas faire autrement. Sauf, si par sa Parole Jésus nous relève et par son Esprit nous donne la force de nous tenir debout pour appeler Dieu « Notre Père ».
 
Hé bien justement. Nous pourrions croire que Pierre, Jacques et Jean ont eu bien de la chance d’avoir eu cette vision, et nous pourrions être un peu jaloux ! Mais pourquoi ?... alors qu’à chaque messe nous avons la même vision : l’Esprit-Saint nous a été donné pour voir, pour comprendre, que l’autel sur ses marches est le sommet de la montagne. Les cierges y diffusent la lumière de la gloire de Dieu. Le prêtre est revêtu du vêtement blanc et de la chasuble colorée qui signifient le corps transfiguré de Jésus. De la montagne est proclamé l’Évangile, la Loi nouvelle de Jésus fils de l’homme et Fils bien-aimé de Dieu. Ce mystère de Jésus transfiguré, à la fois homme et Dieu, n’est-il pas rendu visible dans le pain et le vin, le Corps et le Sang du Christ : il est pain et il est Corps ; il est homme et il est Dieu ; il est vin et il est Sang ; il est homme et il est Dieu. C’est le Saint-Esprit qui fait voir et qui fait comprendre, qui fait croire et qui fait communier. Et il n’est pas nécessaire de construire à Jésus une cabane, puisque c’est lui qui, dans la communion, vient demeurer en chacun de nous.
 
Chers frères et sœurs, à chaque messe, nous sommes invités par Jésus à monter avec lui sur la montagne, où il se donne à voir, en communion avec Moïse et Élie, Pierre Jacques et Jean, et tous les saints. Oui il est bon que nous y soyons sur la montagne, car c’est l’avant-goût du ciel promis.

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