Ac 2, 14.22b-33 ; Ps 15 ; 1P 1, 17-21 ; Lc 24, 13-35
Chers frères et sœurs,
Nous connaissons par cœur l’histoire des disciples d’Emmaüs. On en
retient généralement l’idée que tout en marchant Jésus les a préparés
intérieurement par une bonne leçon de catéchisme et qu’il s’est fait
reconnaître à eux en rompant le pain. Alors on imagine les disciples remontant
tout joyeux au pas de course à Jérusalem pour annoncer la bonne nouvelle aux
Apôtres.
On fera observer que le déroulement de la messe suit exactement ce
cheminement : d’abord le temps de la lecture des Écritures, éclairées par
la proclamation de l’Évangile, puis le sermon censé les expliquer ; temps
suivi par celui de la célébration eucharistique où le prêtre reproduit les
paroles et les gestes de Jésus lors de la Cène, en vue de la communion. Et à la
fin, nous avons l’envoi pour l’annonce de la Bonne nouvelle, sinon à Jérusalem,
du moins à tout notre entourage.
Tout cela est bien entendu tout à fait exact, et je pourrais
presque terminer mon homélie ici. Mais, je voudrais attirer votre attention sur
quelques petits cailloux semés par saint Luc sur le chemin d’Emmaüs.
D’abord, la discussion entre les disciples. Dans la version grecque
de l’évangile, les échanges sont caractérisés par trois verbes différents. En
gros, ils commencent par « échanger », puis ils se mettent à
« discuter », et enfin, juste avant l’arrivée de Jésus, l’évangile
dit qu’ils se « lancent des paroles »… Bref, plus le chemin avance,
plus le ton monte ! Jésus intervient au beau milieu d’une discussion assez
animée. De fait, on ne peut pas comprendre les Écritures, la Loi de Moïse et
les Prophètes, sans que Jésus les éclaire. On se perd dans des interprétations
sans fin, jusqu’à se diviser, le cas échéant.
Le problème, pour les disciples, est de comprendre pourquoi Jésus,
cet homme « prophète, puissant par ses actes et ses paroles »,
c’est-à-dire comme Moïse – dans la Bible, il n’y a que Moïse qui soit identifié
de cette manière – ; pourquoi donc ce Jésus, prophète aussi grand que
Moïse, qui devait délivrer Israël, s’est retrouvé jugé, condamné, insulté,
frappé, mis en croix jusqu’à mourir ? Avec, en plus, cette histoire de
tombeau vide et de résurrection, le troisième jour ?
L’éclairage de Jésus sur les Écritures porte justement sur sa
passion, sa mort et sa résurrection : les prophètes ont spécifiquement
annoncé cela. On comprend pourquoi, dans nos évangiles et dans notre liturgie
aujourd’hui, le récit de la Passion est si important : ce qui s’est passé
correspond parfaitement aux prophéties. Jésus, remarquons-le, reproche aux
disciples leur esprit sans intelligence, la lenteur de leur cœur à croire. Le
cœur, pour les hébreux, n’est pas le lieu des émotions ou des affections :
il est le lieu de la raison, de l’intelligence. Les disciples ont comme un
poids sur leur intelligence, qui les empêche de comprendre. Il y a ici un jeu
de la part de saint Luc. De même qu’une pierre lourde a été roulée devant le
tombeau de Jésus, de même un poids lourd obstrue l’intelligence des disciples.
Mais lorsqu’ils reconnaissent Jésus ressuscité, c’est comme si ce poids avait
disparu : la pierre a été roulée et la lumière est sortie du tombeau. L’intelligence
des disciples a été illuminée.
Faisons un pas de plus. Jésus a donc expliqué le sens de sa Passion
en lien avec la Loi et les Prophètes ; il est allé jusqu’à la question du
troisième jour, jusqu’à sa résurrection. Il se passe alors quelque chose de
spécial : c’est le moment où Jésus fait mine de partir, tandis que les
disciples cherchent à le retenir : ils pressentent déjà intuitivement que
cet homme rencontré sur le chemin réchauffe et illumine leur cœur de
l’intérieur, même s’ils ne sont pas encore capables de le reconnaître
formellement. En fait, Jésus a parcouru tout le Credo avec eux, et la
proclamation du Credo est toujours un signe de la présence de Jésus. Les
disciples le sentent.
Le jour descend, la nuit vient : nous sommes à Emmaüs. Il y a
une question avec Emmaüs. Il est possible de comprendre qu’il s’agit de
l’ancien nom de Béthel, là où Jacob eut la vision en songe d’une échelle qui
reliait la terre et le ciel, sur laquelle les anges montaient et descendaient.
Or Jacob dit « Que ce lieu est redoutable ! C’est vraiment la maison de
Dieu, la porte du ciel ! » Et il appela ce lieu Béthel, c’est-à-dire
« Maison de Dieu ». La maison où se trouvent Jésus et les deux
disciples à Emmaüs est donc la Maison de Dieu, le Temple. Jésus peut donc y
reproduire les paroles et les gestes du Jeudi Saint. Et c’est ce qu’il fait.
Les disciples le reconnaissent alors, non pas tant à la fraction du pain qu’à
sa manière de le leur donner : il reproduit aussi les mêmes gestes qu’à la
multiplication des pains. Il n’y a que Jésus à procéder ainsi.
En fait, d’après l’Évangile, tant en araméen qu’en grec, les
disciples ne « reconnaissent » pas Jésus tel qu’il était
avant : ils le « connaissent » – comme dans saint
Jean : c’est Jésus connu intimement, et en même temps éblouissant,
transfiguré, qui transperce leurs yeux et leur intelligence de part en part.
C’est Jésus – le même qu’autrefois – mais Jésus glorieux. Et il ne « disparut »
pas à leurs regards, comme si il s’éteignait comme une ampoule, il « fut
emporté », il leur devint « imperceptible » : c’est-à-dire
qu’on ne le voit pas, mais que sa présence demeure : il est toujours
là, vivant. Pas seulement extérieur, mais aussi intérieur – car il y a eu un
moment de profonde communion. On comprend mieux le bouleversement des
disciples, qui reviennent à Jérusalem, autant pour annoncer aux Apôtres ce
qu’ils viennent de vivre que pour tâcher de retrouver Jésus, dont ils pensent
le retour imminent.
Voilà chers frères et sœurs, quelques éléments utiles à la
méditation de l’Évangile, à la compréhension de Jésus ressuscité, mais aussi du
sens et de la profondeur de l’Eucharistie, véritable porte du ciel, qui nous
conduit à la vraie connaissance du Seigneur vivant, dans la sainte communion.