Dt 8, 2-3.14b-16a ; Ps 147 ; 1 Co 10, 16-17 ; Jn 6,
51-58
Chers frères et sœurs,
Dans son enseignement, donné à la Synagogue de Capharnaüm, Jésus
affirme qu’il est le « Pain vivant qui est descendu du ciel »
et « si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement ».
Il se compare explicitement à la manne qui a été donnée par Dieu aux Hébreux
pour survivre alors qu’ils marchaient dans le désert, durant l’Exode, durant
les quarante années qui séparèrent leur sortie d’Égypte de leur entrée dans la
Terre promise.
Pour comprendre cet enseignement, il faut savoir que parmi les
juifs vivant à l’époque de Jésus, il y avait plusieurs courants spirituels.
Certains, comme les saducéens ne croyaient pas à la résurrection et
avaient donc une conception de la Terre promise très matérielle ; de même les
zélotes attendaient un Messie politique qui libérerait la Judée occupée par les
romains, pour rétablir la Terre promise telle qu’elle était autrefois du temps
de David, par exemple.
En revanche, pour d’autres juifs qui croyaient à la résurrection et
attendaient un Messie venant du ciel, la promesse était tout à fait différente.
Ils attendaient un nouveau prophète comme Moïse qui les libérerait de l’Égypte
de la vie présente pour les conduire, par un nouvel Exode, jusqu’à la nouvelle
Terre promise du Ciel. Pour ces juifs-là, la question est de savoir si Jésus
est bien ce nouveau Moïse envoyé par Dieu, qui les conduira vers le Ciel. Dans
cette perspective, durant ce nouvel Exode, le nouveau Moïse devrait donc nourrir
le peuple élu par une Manne particulière.
C’est exactement dans cette tradition spirituelle que se situe
Jésus. Il se présente en même temps comme le nouveau Moïse : « Le
pain que je donnerai, c’est ma chair » et comme la nouvelle
Manne : « Moi je suis le pain vivant. »
Pour nous, chrétiens, nous comprenons que, par le baptême, nous
avons été libérés d’Égypte ; nous sommes le peuple élu conduit par Jésus
le nouveau Moïse, le Bon Berger, jusqu’à la véritable Terre promise qu’est le
Ciel. Et sur ce chemin qui va durer les quarante ans de notre vie, il nous
nourrit de la Manne, c’est-à-dire de son Corps et de son Sang.
Souvenons-nous, comme nous l’a rappelé la première lecture, que
l’Exode dans le désert était synonyme de pauvreté, de faim et de soif, et de
multiples dangers. La manne était la nourriture vitale, qui venait de Dieu
seul « pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de
pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. »
C’est-à-dire que la vie véritable de l’homme, et son bonheur, ne viennent pas
des choses de la terre, mais ils viennent de Dieu seul.
À Capharnaüm Jésus dit la même chose : il est lui-même la
Parole de Dieu ; il est lui-même la Vie véritable qui vient de Dieu, et
sans lui, il n’est pas possible de vivre de la Vie éternelle : « Si
vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son
sang, vous n’avez pas la vie en vous. »
Nous comprenons la nécessité vitale pour nous de manger ce pain. Et
c’est si vrai que Jésus, en enseignant le Notre-Père à ses disciples, leur a
enjoint expressément de demander ce pain dans leur prière : « Donne-nous
notre pain de ce jour. » Nous pouvons aussi traduire :
« Donne-nous notre pain, pour pouvoir vivre aujourd’hui », ce qui
correspond exactement à la manne, distribuée par Dieu, chaque jour dans le
désert, au petit matin.
Nous avons bien compris que le pain et le vin dont parle Jésus, qui
sont son Corps et son Sang, sont les saintes espèces eucharistiques : le
pain et le vin consacrés. Ils sont la Manne du nouvel Exode qui conduit au Ciel.
Sans eux, il n’est pas possible de survivre dans le désert « vaste et
terrifiant » du monde présent.
Les premiers chrétiens le savaient très bien. Lors d’une
persécution en l’an 304, où la célébration eucharistique était strictement
interdite, les chrétiens d’Abitène en Tunisie furent surpris en train de la
célébrer. Face au juge, sachant qu’ils étaient passibles de mort, ils
répondirent : « Sine dominico, non possumus »,
c’est-à-dire : « sans la célébration dominicale – sans l’Eucharistie,
nous ne pouvons pas vivre. » Ils avaient bien compris que la vraie Vie
était donnée par Dieu dans le Saint Sacrement, et que la persécution était de
l’ordre de l’attaque des serpents brûlants et des scorpions.
Aujourd’hui, il en va de même pour nous : nous ne pouvons pas
vivre en ce monde sans l’Eucharistie qui nous donne la force de marcher, à la
suite de Jésus et avec lui, jusqu’au Ciel. « Donne-nous, Seigneur, notre
pain de ce jour ! » Amen.