samedi 15 août 2026

15 août 2026 - CHARCENNE - Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie - Année A

 Ap 11, 19a ; 12, 1-6a.10ab ; Ps 44 ; 1 Co 15, 20-27a ; Lc 1, 39-56
 
Chers frères et sœurs,
 
N’est-il pas curieux de proclamer l’évangile de la Visitation de Marie à sa cousine Élisabeth alors que nous fêtons l’Assomption de Marie au ciel ? Quel est le rapport ?
Dimanche dernier, et celui d’avant, nous avions déjà été confrontés à tel phénomène où l’évangile du jour, tout en étant bien situé historiquement dans la vie terrestre de Jésus, évoque également une situation qui a lieu après sa résurrection. Par exemple dimanche dernier, la marche de Jésus sur les eaux était un moyen pour saint Matthieu de nous parler aussi de l’apparition de Jésus au Cénacle ; et le dimanche d’avant, la multiplication des pains évoquait aussi la liturgie eucharistique de l'Église.
 
Aujourd’hui saint Luc paraît user du même procédé. Certes, il raconte bien ce qui s’est historiquement passé : la Vierge Marie déjà enceinte de Jésus s’est rendue chez sa cousine Élisabeth elle-même enceinte de Jean-Baptiste depuis quelques mois. Les deux femmes se sont émerveillées de leur bonheur mutuel, et Marie a chanté son Magnificat. Il n’y a aucune raison de douter de cet événement, que Marie elle-même a pu relater à saint Luc. Cependant saint Luc veut nous faire passer un message plus profond – presque caché – exactement comme l’a fait saint Matthieu. Comme d’habitude, ce sont les détails qui attirent notre attention.
 
Le premier réside dans le récit lui-même. Aucun autre évangéliste n’a raconté l’Annonciation puis la Visitation : si saint Luc l’a fait, ce n’est pas pour satisfaire notre curiosité sur l’histoire de Marie ou de Jésus bébé ; c’est que cela a voir avec le contenu de notre foi. L’Annonciation rappelle que Jésus est fils de Marie et fils de Dieu. La Visitation nous dit qu’au-delà de ce qui est extérieur et visible – les corps humains – la réalité humaine a aussi une part intérieure et invisible : celle des âmes qui peuvent être éclairées par l’Esprit Saint. Ainsi Élisabeth remplie d’Esprit Saint voit en sa cousine Marie la Mère de son Seigneur, la Mère de Dieu. De même saint Jean-Baptiste, encore à l’état de fœtus mais déjà habité par l’Esprit Saint, perçoit la présence de Jésus embryonnaire : il en a tressailli de joie. Dans le texte araméen, saint Luc dit qu’il a « bondi » de joie comme un cabri ! On comprend qu’Élisabeth s’en soit rendu compte… !
 
Mais justement, et c’est un deuxième détail, cette joie qui est celle d’Élisabeth et de Jean-Baptiste, est semblable à celle des anges et des saints du ciel lorsqu’ils accueillent Jésus ressuscité en son Ascension. C’est une exultation – l’exultation de la victoire de la vie sur la mort, et du bien contre le mal. Comme toujours à ce moment, il y a un dialogue entre les anges, pour ne pas dire un interrogatoire, sur l’identité de celui qui monte au ciel. Ici c’est Élisabeth qui parle et interroge : « D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » ; et Marie répond, présentant son identité : « Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. »
 
Voilà quelque chose d’étonnant, c’est le troisième détail. De l’exultation des habitants du ciel à la victoire de Jésus ressuscité, on est passé à la question de l’identité de Marie qui se présente dans la Maison de Zacharie, située dans une ville de Juda, dans une région montagneuse. Mais pourquoi autant de précisions qui n’en sont pas…? Nous comprenons que saint Luc parle en réalité de la montée de Marie sur la Montagne de la Gloire de Dieu, dans la Jérusalem céleste, dans le sanctuaire du Seigneur, où elle est reçue en tant que Mère de Dieu et Reine, elle qui est l’humble servante du Seigneur, mais que tous les âges diront désormais bienheureuse. Elle est la Toute-Sainte pour l’éternité. Le récit de la  Visitation est bien pour saint Luc un prétexte et une prophétie de l’événement de l’Assomption de Marie au ciel.
 
Marie s’est déclarée « humble servante du Seigneur » ; titre qui est depuis toujours celui de Moïse, le « serviteur du Seigneur ». De même que pour Marie, nous ne savons pas où est enterré Moïse : leur corps a disparu. C’est une caractéristiques des plus grands prophètes entrés dans l’intimité de Dieu, comme Élie par exemple, ou Hénoch. Marie est entrée dans la gloire du ciel sans délai. Saint Luc a souligné ce point : elle est montée « avec empressement », « en hâte » dit l’araméen.
 
Nous aimons chanter de Marie qu’elle est la « première en chemin ». Ce chant nous permet de nous souvenir que sur ce chemin – celui du ciel – beaucoup la suivent ; et que ce « beaucoup », c’est nous. La leçon de l’Assomption de Marie au ciel, c’est que pour tous les hommes – et les femmes – qui se laissent habiter, éclairer ou revêtir par l’Esprit Saint, l’entrée au ciel se fera de même. Notre identité : « serviteurs et servantes du Seigneur », « enfants de Dieu », « amis de Dieu ». Sa marque ? Celle des élus, baptisés au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Et sa preuve ? La communion au Corps et au Sang de Jésus : comme Marie, nous lui appartenons, et nous le portons en nous. Tout est en ordre. Alors, bondissons de joie et rendons grâce !

dimanche 9 août 2026

09 août 2026 - GRAY - 19ème dimanche TO - Année A

 1 R 19, 9a.11-13a ; Ps 84 ; Rm 9, 1-5 ; Mt 14, 22-33
 
Chers frères et sœurs,
 
Dimanche dernier saint Matthieu nous avait appris à lire son évangile avec l’œil exercé du scribe qui sait tirer de l’unique trésor du mystère de Dieu du neuf et de l’ancien. Ainsi, composé de multiples références aux Écritures, l’évangile de la multiplication des pains nous dévoilait en même temps quelques aspects fondamentaux de la liturgie eucharistique. Il en va de même aujourd’hui pour l’évangile de la marche de Jésus sur les eaux.
 
Comme dimanche dernier, il faut distinguer le plan historique de sa signification spirituelle pour saaint Matthieu. Nous savons que Jésus s’était retiré dans les ruines désertiques où, probablement, Jean Baptiste prêchait et baptisait. Là, de nombreuses foules s’étaient réunies, attendant de Jésus qu’il annonce le commencement de son règne, ainsi que l’avait prophétisé Jean : n’est-il pas « celui qui doit venir ? » Mais Jésus n’est pas le prince de ce monde, il est celui du royaume des cieux. Ce décalage explique le renvoi assez brutal des disciples – obligés à monter dans la barque – tandis que Jésus s’échappe pour « gravir la montagne, à l’écart, pour prier », dans la solitude. Jésus a refusé tout net de devenir un messie politique ; la mission qu’il a reçue de son Père est plus profonde : il ne vient pas libérer le peuple du joug des Romains pour restaurer un royaume terrestre, mais sauver toute l’humanité du péché et de la mort pour la faire entrer dans la vie éternelle. On n’est pas du tout sur le même registre.
 
Justement, dans la rédaction de son évangile, saint Matthieu emploie des mots ou des expressions appartenant aux Écritures. Ainsi « le soir venu » renvoie à la formule « Il y eut un soir, il y eut un matin » du livre de la Genèse. La barque « battue par les vagues », l’est comme l’était le camp des Égyptiens lors de la traversée de la Mer Rouge : il était « frappé de panique. » Or, détail curieux qui n’en est pas un, évidemment, cette panique prend les Égyptiens aux « dernières heures de la nuit » - la même expression que dans l’évangile : « Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. » Le message de l’auteur est très clair : Jésus marchant sur les eaux est le nouveau Moïse franchissant la Mer Rouge. Nous comprenons que si Jésus ne vient pas sauver politiquement le peuple, il en est cependant le véritable sauveur lui ouvrant le chemin de la liberté à travers les eaux de la mort. Avant d’aller plus loin dans ce sens, retenons également que, pour saint Matthieu, la « force » du vent est la même que celle des eaux du déluge et de la dureté du péché. Toujours le péché et la mort. Or si Pierre s’affole devant ces puissances, criant « Seigneur, sauve-moi ! » - le cri d’Adam dans les enfers, le cri de l’aveugle de Jéricho, Jésus lui tend la main – la main de Dieu c’est l’Esprit Saint – et le remonte. Alors le vent tomba : la force du péché et de la mort est vaincue. De fait, Jésus marchant sur les eaux avait dévoilé son identité aux apôtres effrayés : « Confiance, c’est moi » - « C’est moi », la signature du Dieu sauveur. Ainsi, un homme de l’Ancien Testament, un Juif, a-t-il ici toutes les clés et peut-être d’autres encore, pour comprendre qui est Jésus, quelle est sa mission, et quelle est sa puissance.
 
Mais saint Matthieu s’adresse aussi aux chrétiens. Comme dimanche dernier, où Jésus dans l’herbe avait prononcé les paroles qu’il dira de même lors de la Cène, durant sa Passion, ici les apôtres terrorisés dans leur barque réagissent exactement comme ils le feront lors de la première apparition de Jésus ressuscité au Cénacle : « Les disciples furent bouleversés. Ils dirent : C’est un fantôme ! » Donc, le chrétien doit lire ce même évangile de la marche sur les eaux comme si saint Matthieu parlait en réalité aussi de l’apparition de Jésus ressuscité.
Ainsi, Jésus montant sur la montagne, seul, s’est séparé par la mort de la croix de ses disciples, abandonnés à eux-mêmes sur les eaux terrifiantes d’un monde hostile – ils avaient peur des Juifs, au Cénacle – mais étaient rassemblés sur le frêle esquif de l’Église naissante. Or voilà que, contre toute attente et contre toutes les lois de la nature, Jésus se manifeste à eux. Est-il un fantôme ? Il était capable de franchir des portes fermées, mais aussi de manger du poisson ; Thomas pouvait le toucher ; cette nuit, Jésus marche sur l’eau, mais il peut prendre la main de Pierre et le faire remonter dans la barque. « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » On croirait que Jésus s’adresse à Thomas ! Alors la force du vent tomba et les apôtres exultent : Jésus est vraiment ressuscité d’entre les morts ; le péché est vaincu et la mort a perdu son pouvoir.
 
Vous voyez, chers frères et sœurs, comment Jésus répond à l’attente des foules venues à la recherche d’un sauveur. Sauveur, il l’est – c’est son nom – mais d’une manière qui dépasse complètement les attentes de l’homme, ou mieux, pour répondre à son unique et plus profonde espérance : être sauvé du péché, et de la mort qui en est la conséquence. Un juif pourra lire la séquence comme une nouvelle traversée de la Mer Rouge ; le chrétien y lira la première apparition de Jésus vivant après sa Passion. Mais les trois lectures se rejoignent en une seule. Jésus accomplit un signe prophétique qui annonce le renouvellement de la création, la libération de l’homme déchu, la puissance salvatrice de Dieu. Voilà pourquoi, à la fin, les apôtres qui étaient dans la barque de l’Église se prosternèrent devant Jésus et confessèrent leur foi : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »

lundi 3 août 2026

Question d'exégèse: comment comprendre le sens d'un verset de l'évangile?

 
Comment comprendre le sens d’un verset de l’évangile ?
 
« C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. » (Mt 13,52)
 
C’est tout simple.
 
Règle du jeu : L’interprétation d’un passage de l’évangile s’appuie sur la Bible elle-même (A) et sur la Tradition de l’Église (B).
 
A.      En premier lieu, il convient d’établir le texte. La version liturgique qui nous est donnée est souvent simplifiée, parce qu’elle doit être lue en public et être comprise par une assistance de niveau culturel varié. Elle doit également être comprise par un français, un belge ou un québécois, par exemple.
Il est donc très profitable de mettre le texte « en relief » en le lisant dans plusieurs traductions françaises différentes (Bible de Jérusalem, Traduction Œcuménique de la Bible…) et, quand on le peut, dans les langues anciennes : latin (Vulgate), grec (texte recomposé Nestlé-Alland), syriaque, araméen (Peschita, Vetus Syra)… Ce travail permet de mettre en évidence des variantes, des différences de vocabulaire. On applique alors le principe de Martine Aubry © : « Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup ! »
On s’aperçoit assez vite qu’une traduction qui ne saisit pas la problématique initiale du texte, enracinée dans le contexte judéo-chrétien de la vie de Jésus et des Apôtres, a tendance à créer des variantes et à en moraliser le sens. Ce phénomène s’aggrave évidemment lorsqu’on a affaire à une traduction de traduction. Il est donc très précieux d’avoir recours à l’araméen, surtout à la Vetus Syra (du IIe siècle) dont l’environnement culturel est directement héritier et très proche chronologiquement de celui de l’Église primitive.
 
Dans certains cas, le passage étudié connaît des variantes dans un ou plusieurs autres évangiles, avec des traitements particuliers : ce ne sont pas toujours des copié-collé du même texte, mais tel évangéliste met l’accent sur tel point, et tel autre sur tel autre point : les rédactions (ou les traductions) sont différentes. Ce n’est pas le cas du verset qui nous occupe, lequel est propre à l’évangile de saint Matthieu.
 
De même, dans certains cas, le passage étudié comprend une ou des références à des livres des Écritures (Ancien Testament), que ce soit des citations directes, des allusions ou la reprise de certains mots « techniques ». Il convient alors d’essayer de les identifier, d’en saisir le sens, et de connaître les débats internes au judaïsme qui peuvent exister à leur sujet. Mais ce n’est pas le cas non plus, a priori, dans le verset qui nous occupe.
 
B.      En second lieu, il est également très profitable, quand on en a la possibilité, de prendre connaissance d’utilisations ou de commentaires du passage étudié par des Pères de l’Église. L’idéal est de trouver des citations chez les Pères les plus anciens, antérieurs au IIIe siècle : on augmente ainsi les chances de trouver une interprétation proche de l’intention initiale de l’évangéliste.
 
Il faut ici faire un travail de contextualisation à trois niveaux :
a)       le texte est rédigé par un évangéliste qui a sa propre compréhension des actes et des paroles de Jésus, sa propre intention de transmettre tel ou tel point important à ses yeux (et d’en cacher tel autre), sa propre manière d’écrire, ses propres références dans les Écritures, et parfois dans d’autres livres extrabibliques ;
 
b)      les actes et les paroles de Jésus lui-même se comprennent dans leur propre contexte historique et religieux : par exemple, un débat avec des docteurs de la Loi doit être compris comme un « débat de rabbins » dont les règles sont particulières, les références codifiées, etc. ;
 
c)       enfin, le Père de l’Église a son propre contexte culturel et il est engagé dans un débat particulier, lequel n’a pas nécessairement de lien direct avec celui de l’évangéliste ou celui de Jésus… Parfois, le Père de l’Église instrumentalise le texte.
 
Il faut donc se dire : « Jésus a vécu ceci et dit cela » ; l’évangéliste « a compris les choses de telle manière et il a voulu les transmettre à sa manière » ; le Père de l’Église « a compris l’évangile dans ce sens, et il l’emploie à telle fin », chacun dans son contexte culturel et dans sa perspective religieuse personnelle. Bref, il y a des pièges à tous les étages. Mais l’exercice peut porter ses fruits.
 
Passons à la pratique :
 
A.     Établissement du texte
 
Remarques préliminaires : 1) le passage étudié n’existe que chez saint Matthieu ; Luc, Marc et Jean n’en font pas mention. 2) Nous savons par Eusèbe de Césarée que saint Matthieu a rédigé initialement son évangile en « hébreu » mais la version d’origine est perdue. Nous n’avons donc accès qu’à des traductions, sauf peut-être pour les versions araméennes.
 
Traduction liturgique : « C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. » (Mt 13,52)
 
Bible de Jérusalem (à partir du grec) : « Ainsi donc, tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et du vieux »
 
Peschitta (trad. de l’araméen) : « Par conséquent, tout savant-du-livre qui a été formé comme un disciple pour le Royaume des cieux, ressemble à un homme, maître de maison, qui fait sortir de ses trésors du nouveau et de l’ancien »
 
Vetus Syra (trad. de l’araméen) : « C’est pour cela que tout scribe qui a été fait disciple pour le royaume des cieux est semblable à un homme, maître de maison, qui fait sortir de ses trésors du nouveau et du vieux. »
 
Commentaire :
 
On s’aperçoit qu’il y a plusieurs variantes, lesquelles posent plusieurs questions :
 
1.       Le scribe est-il « devenu disciple du Royaume » ou bien est-il « formé/instruit/fait disciple pour le Royaume » ? Ici on trouve trois courants dans les traductions : disciple pour le royaume, disciple dans/ à l’intérieur du royaume, disciple vers l’intérieur du Royaume. Il est difficile d’en dire plus à ce stade.
 
2.       La tradition araméenne précise « un homme, maître de maison », tandis que la tradition grecque ne retient que la fonction « maître de maison » - la BJ en fait un « propriétaire ». La mention du mot « homme » en araméen peut-être soit purement littéraire, une manière orientale de s’exprimer que la traduction grecque n’a pas retenue ; ou bien la précision est voulue dans l’hébreu ou l’araméen originel de l’évangile de saint Matthieu et, dans ce cas, le mot « homme » peut renvoyer explicitement pour un juif de l’époque à Dieu lui-même (Jésus est le « Fils de l’Homme »). Les traducteurs grecs auraient alors « manqué le virage » et perdu une partie du message de l’évangile… 
On peut aussi s’interroger sur la nature de la fonction « maître de maison ». Si c’est un disciple lambda, ce peut être un « gérant » ; mais si c’est Dieu lui-même, on doit le comprendre en effet comme un « propriétaire ». En araméen (Vetus Syra), on a la traduction littérale « seigneur de maison ».
 
3.       S’agit-il de « son trésor » (tradition grecque) ou de « ses trésors » (tradition araméenne) ? Il est de coutume, en hébreu et en araméen de mettre au pluriel des éléments pour en marquer l’appartenance divine. Par exemple, on a « le ciel » que chacun peut voir de ses yeux charnels et « les cieux » qui sont le « Ciel divin ». Dans ce cas, « les trésors » sont un « Trésor divin ». Dans la traduction grecque le « Trésor divin » serait alors « sécularisé » en trésor monétaire, alors qu’il s’agit d’un Trésor d’une nature autrement plus précieuse et mystérieuse.
 
Il apparaît que les remarques 2 et 3 convergent vers l’idée que l’« Homme, maître de maison » soit Dieu lui-même, puisqu’il exploite « ses trésors » - la tradition araméenne est cohérente, dans ce cas, et la traduction grecque aurait perdu une partie du sens de la phrase.
En suivant la tradition araméenne, le scribe « disciple du/pour » le Royaume des cieux est donc comparable à Dieu qui tire de son Trésor mystérieux, « du neuf et de l’ancien ».
 
B.      Ce qu’en comprennent ou ce qu’en font les Pères de l’Église
 
Nous disposons d’au moins deux témoignages anciens :
 
Pseudo-Clément :
 
« […] celui qui, issu des nations, tient de Dieu le don d’aimer Jésus, doit prendre sur lui de croire aussi en Moïse. Et inversement, l’Hébreu qui tient de Dieu le don de croire en Moïse doit prendre sur lui de croire en Jésus, en sorte que chacun d’eux, ayant en soi quelque chose du don divin et quelque chose de son propre mouvement, soit rendu parfait par l’addition des deux. D’un tel homme en effet parlait notre Seigneur comme d’un riche qui tire de son trésor du neuf et du vieux. » (Ps. Clément, Reconnaissances IV, 5,7-9).
 
Le Roman pseudo-clémentin est un apocryphe du Nouveau Testament rédigé entre le IIe et le IIIe siècle. Il provient de milieux judéo-chrétiens – c’est-à-dire de juifs devenus chrétiens tout en conservant l’observance de la Loi de Moïse. Ils sont rejetés à la fois par les juifs (comme traîtres) et par les chrétiens (comme hérétiques, car « judaïsants »).
L’appréciation du passage de l’évangile par le Ps.-Clément est cohérente avec l’idée que « les trésors » sont un « don divin » ; le « neuf » serait la foi en Jésus, et l’« ancien » la foi en Moïse, lesquels proviennent d’un seul et même Mystère divin – ce qui est fondamental pour un judéo-chrétien.
 
Irénée de Lyon :
 
« Toutes choses relèvent donc d’une seule et même substance, autrement dit proviennent d’un seul et même Dieu, comme le Seigneur le déclare encore à ses disciples : « C’est pourquoi tout scribe instruit de ce qui regarde le royaume des cieux est semblable à un Maître de maison qui extrait de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes. » Il n’a pas enseigné qu’un autre extrait les choses anciennes et un autre les choses nouvelles, mais que c’est un seul et le même.
Car le Maître de maison, c’est le Seigneur : il a autorité sur toute la maison paternelle, fixant pour les esclaves encore grossiers une Loi adaptée, mais donnant aux hommes libres et justifiés par la foi des préceptes appropriés et ouvrant aux enfants son propre héritage.
Les scribes instruits de ce qui regarde le royaume des cieux, ce sont ses disciples, au sujet desquels il dit ailleurs aux Juifs : « Voici que je vous envoie des sages, des scribes et des docteurs : vous en tuerez et pourchasserez de ville en ville. »
Quant aux choses anciennes et nouvelles qui sont extraites du trésor, ce sont incontestablement les deux Testaments : les choses anciennes sont la Loi antérieure, et les nouvelles, la vie selon l’Évangile. C’est à propos de celle-ci que David dit : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau. » Et Isaïe : « Chantez au Seigneur un hymne nouveau. Son commencement : Son nom est glorifié aux extrémités de la terre, on annonce ses hauts faits dans les îles. » Et Jérémie : « Voici, dit-il, que je vais établir une alliance nouvelle, différente de celle que j’ai conclue avec vos pères sur le mont Horeb. » Ces deux Testaments, un seul et même Maître de maison les a extraits de son trésor, le Verbe de Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ : c’est lui qui s’est entretenu avec Abraham et avec Moïse, et c’est également lui qui nous a rendu la liberté dans la nouveauté, c’est-à-dire amplifié la grâce venant de lui. » (Irénée de Lyon, Traité contre les Hérésies, IV, 9, 1).
 
Saint Irénée de Lyon est bien connu de nos services : originaire d’Asie mineure vers 122, il est mort martyr à Lyon vers 200. Il est disciple de saint Polycarpe de Smyrne, lequel est juif de naissance et lui-même disciple de saint Jean l’évangéliste.
Irénée n’est pas juif lui-même ; c’est donc culturellement un grec, de tradition évangélique grecque : il n’a pas un accès direct à l’hébreu ou à l’araméen de l’évangile de saint Matthieu mais seulement à sa traduction grecque. Mais il peut avoir une bonne connaissance de son interprétation. Cependant, sa tradition est plutôt celle de saint Jean. Dans son Traité contre les Hérésies, Irénée lutte contre les gnostiques dont certains veulent « évacuer l’Ancien Testament » au profit du seul Nouveau Testament. Irénée leur rappelle que le Nouveau Testament est incompréhensible sans l’Ancien, qui en est la prophétie.
Dans son appréciation du texte, Irénée reprend l’idée que le Maître de Maison est – sinon Dieu - du moins Jésus lui-même. Comme le Ps-Clément, il comprend l’ancien comme la « Loi antérieure » de Moïse qu’il identifie à l’Ancien Testament et le nouveau à la « Vie selon l’Évangile », c’est-à-dire le Nouveau Testament, sauf que le Ps.-Clément n’aurait pas qualifiée la Loi d’« antérieure », mais de « toujours en vigueur » !
 
On voit bien ici que les Pères de l’Église lisent l’évangile à la lumière des débats de leur temps et de leur milieu culturel, qui ne sont pas forcément ceux de saint Matthieu ou de Jésus lui-même. Mais leur exégèse est cohérente sur le fond et elle s’accorde avec notre propre lecture initiale.
 
On a passé sur le fait que les textes des Pères de l’Église cités ici ne sont pas des originaux mais des traductions de traduction... Ps-Clément a dû écrire initialement en hébreu, Irénée en grec. Mais les originaux sont perdus : on a le Ps-Clément en deux versions grecque et latine, et Irénée en latin et en partie en arménien… Ainsi, en toute rigueur d’analyse, les règles d’établissement du texte (A) appliquées à l’évangile sont aussi valables pour ces textes. Mais nous n’avons pas besoin d’aller jusque-là pour notre propos aujourd’hui.
 
Conclusion
 
Finalement on peut (ou on doit) comprendre que les disciples de Jésus sont habilités à lire et interpréter correctement les Écritures (Ancien Testament) et les évangiles (Nouveau Testament) dès lors qu’ils en font usage inséparablement, parce que le cœur des Écritures et des évangiles provient d’un seul et même Mystère divin : le Dieu de Moïse et de la Loi est le même Dieu de Jésus et de l’évangile.
C’est ainsi que ces disciples manifestent le Royaume des cieux et y préparent ceux qui écoutent leur enseignement. En fait, c’est une affirmation à l’égard des saducéens et d’une partie des pharisiens que les chrétiens sont les seuls interprètes véritables et légitimes des Écritures.
Et ce portrait du disciple-scribe convient parfaitement à saint Matthieu lui-même !
 
 

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