Ez 33, 7-9 ; Ps 94 ; Rm 13, 8-10 ; Mt 18, 15-20
Chers frères et sœurs,
Il est bon d’entendre les lectures et l’évangile de ce jour d’un
point de vue pratique. Ainsi, la Parole du Seigneur adressée au prophète
Ezékiel fait de lui un « guetteur » – c’est-à-dire un évêque –
pour la maison d’Israël. Cette lecture nous rappelle un des aspects de la
mission épiscopale : transmettre les Paroles de Dieu, quitte à ce qu’elles
prennent les auditeurs à rebrousse-poil. Et leur rappeler les exigences de la
Loi ; les évêques-guetteurs sont personnellement redevables des
manquements, s’ils se taisent. En regard, le Psaume nous rappelle le
devoir qu’a le peuple de Dieu d’écouter la Parole de Dieu, et de ne pas
murmurer comme au désert, alors qu’il a pu voir Dieu à l’œuvre lors de la
sortie d’Égypte.
Mais pourquoi le Seigneur est-il aussi attaché et exigeant quant à
l’écoute de sa Parole et à sa mise en pratique, à tel point qu’il doive établir
des guetteurs ou des évêques sur son peuple ? Saint Paul, nous permet
d’élever notre regard et de comprendre : il s’agit de la Loi fondamentale de la
charité mutuelle : « Celui qui aime les autres a pleinement
accompli la Loi. » Ce qui signifie aussi, en retour, que quiconque ne
respecte pas la Loi blesse les autres : il altère la communion d’amour,
l’alliance. Voilà l’enjeu de l’écoute de la Parole et de sa mise en pratique,
de sa nécessaire surveillance : sauvegarder la communion entre Dieu et son
peuple et à l’intérieur de son peuple lui-même, entre ses membres.
La clé que nous donne saint Paul nous permet de comprendre
immédiatement l’enseignement de Jésus, dans l’évangile. Mais saint Matthieu n’a
pas attendu saint Paul pour nous donner ses propres clés. Et nous allons voir
que nous pouvons faire quelques découvertes supplémentaires dans ce qui
constitue le mystère de l’alliance entre Dieu et son peuple – entre Dieu et
nous, et entre nous.
Dans l’évangile d’aujourd’hui, il y a deux enseignements
principaux. Le premier concerne la question des fautes qui blessent la
communion. Pour commencer, Jésus ne fait que rappeler les principes déjà
établis par Moïse pour trouver la réconciliation : d’abord reprendre son
frère seul à seul, dans le Lévitique ; puis régler l’affaire sur la
parole de deux ou trois témoins, dans le Deutéronome. Jésus ajoute une
troisième étape – décisive celle-ci : « s’il refuse de les
écouter, dis-le à l’assemblée », c’est-à-dire à l’Église. Or, s’il
n’écoute pas l’Église, Jésus dit qu’il faut considérer le pécheur « comme
un païen ou un publicain » : il faut donc l’écarter,
l’excommunier.
Notez bien le point le plus important : ce n’est pas en raison
de son péché que le pécheur est excommunié, mais c’est du fait qu’il n’a pas
écouté l’assemblée de l’Église. Sa chute vient de sa désobéissance à la
communauté, qui vaut désobéissance à Dieu lui-même. Et c’est exactement
pourquoi Jésus dit : « Tout ce que vous aurez lié – en tant
que communauté – sur la terre sera lié dans le ciel ; et tout ce que
vous aurez délié – en tant que communauté – sur la terre sera délié dans
le ciel. » Pierre et les Apôtres hier, ou le Pape et les évêques
aujourd’hui, n’ont le pouvoir des clés qu’en tant qu’ils expriment la foi de toute
l’Église. Le pouvoir des clés n’est pas l’expression de leurs opinions
personnelles. Finalement, il n’y a ce pouvoir des clés que parce qu’il y a une
immédiateté, une correspondance, entre le Seigneur et son Église ; parce
qu’ils ne font qu’un dans la communion d’amour.
Jésus reprend ensuite ce même principe d’unité, pour souligner
l’accord profond de volonté et de communion qui existe entre l’Église et lui,
et qui doit exister également entre ses disciples.
Quand notre traduction dit que « si deux d’entre vous sur
la terre se mettent d’accord », la version grecque emploie le verbe
technique « s’accordent » au sens musical du terme, c’est-à-dire :
« sont en symphonie. » Ainsi quand l’Église est symphonique,
elle est alignée sur la volonté du Seigneur, et c’est pourquoi elle obtient ce
qu’elle veut dans sa prière. Or – question de traduction ici aussi – « ils
l’obtiendront de mon Père » se lit en araméen ou en grec « cela
leur sera fait par mon Père », exactement comme dans le
Notre-Père : « que ta volonté soit faite. » Ainsi donc,
quand il y a symphonie dans l’Église et entre l’Église et son Seigneur, alors
il y a union des volontés et par conséquent aussi pleine réussite de la prière.
La dernière phrase de Jésus souligne le double aspect de la
communion : entre l’Église et lui, et dans l’Église entre les
fidèles : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là
au milieu d’eux. » Il s’agit d’un enseignement traditionnel juif, qui
se dit ainsi : « Deux hommes sont assis, et s’il y a entre eux les
Paroles de la Torah, la Schekinah séjourne entre eux. » La Schekinah,
c’est la Présence de Dieu. Ici Jésus affirme qu’il a la même valeur que la Torah
et que si deux hommes partagent la foi, l’obéissance en lui, alors Dieu vient
habiter en eux par son Esprit. Ils deviennent le Temple de Dieu.
La conséquence de tout ceci, chers frères et sœurs, c’est que là où
est l’Église, là est le Christ, et l’Esprit de Dieu, la Présence de Dieu.
Quiconque s’oppose ou se sépare de l’Église, s’oppose ou se sépare de Dieu. Le
Pape et les évêques sont établis guetteurs pour nourrir la symphonie dans
l’Église et de l’Église avec son Seigneur. Ils en sont personnellement
redevables à ses yeux. Nous pouvons prier pour eux, afin que l’Esprit de Dieu
soit avec eux, afin que nous demeurions tous unis dans la volonté de notre Père
qui est aux cieux. Et cette symphonie, concrètement, c’est la communion.