Is
55, 1-3 ; Ps 144 ; Rm 8,35.37-39 ; Mt 14,13-31
Chers
frères et sœurs,
Saint
Matthieu est un scribe merveilleux, qui tire du trésor de son Maître de
l’ancien et du nouveau. Dans un seul récit, il mélange trois niveaux de lecture :
le premier est historique, le second fait référence aux Écritures, à l’Ancien
Testament, et le troisième vaut pour l’Église, pour nous aujourd’hui.
Historiquement,
saint Matthieu nous dit que Jésus apprend l’exécution de Jean-Baptiste. Il se
rend alors seul « au lieu en ruine » au bord du lac, c’est-à-dire
très certainement là où Jean prêchait et baptisait. Cependant les foules – dont
nous savons qu’elles étaient nombreuses à aimer et à suivre Jean – rejoignent
Jésus à cet endroit. Il y a tout lieu de penser, comme c’est la coutume en
Orient et aussi chez nous, que tous se sont rassemblés pour partager « une
brioche » le jour de l’enterrement. C’est une forme d’offrande pour le
repos de l’âme du défunt. Évidemment, étant le cousin de Jean et désigné par
lui comme l’« Agneau de Dieu, celui qui enlève les péchés du monde »,
les foules attendent de Jésus qu’il dise ou fasse quelque chose d’important.
Va-t-il se révéler au monde ? Son « Heure » n’est-elle
pas venue ? On voit très bien dans l’évangile que Jésus est pris de
compassion devant l’attente des foules. Il va leur donner quelque chose qui
dépasse leur entendement car, sur le coup, ils n’ont pas compris.
Le
second niveau de lecture renvoie aux Écritures. Saint Matthieu n’est pas
avare en références. Je vous les donne à la suite :
- « Le soir venu »
renvoie directement au soir du premier jour de la création : « Il
y eut un soir, il y eut un matin. »
- Les cinq pains et les deux
poissons peuvent être interprétés comme les cinq livres de la Loi, de la Torah,
et les deux poissons comme les Prophètes et les Psaumes, c’est-à-dire
la totalité des Écritures.
- Jésus dit « Apportez-les moi ! »
Alors que le récit de la multiplication des pains se trouve aussi chez Marc,
Luc et Jean, aucun ne s’est attardé sur ce détail. C’est que pour saint
Matthieu, ce n’en est pas un. Dans le livre des Psaumes, on trouve une
seule fois ce verbe : « apportez », dans ce verset :
« Rendez au Seigneur la gloire de son nom. Apportez votre offrande,
entrez dans ses parvis » Dans les Écritures, quand il est
question d’« apporter quelque chose », c’est généralement pour
apporter une offrande. C’est un acte de culte.
- Jésus demande ensuite à la foule
de s’asseoir « sur l’herbe ». L’expression employée par
Matthieu pour dire « l’herbe », « la prairie », ne se
trouve que dans la Genèse pour parler de l’herbe verte du Paradis et, après le
déluge, pour parler de la création réconciliée avec Dieu, du monde renouvelé.
Évidemment Matthieu l’a fait exprès.
- Plus loin, il dit : « Ils
mangèrent tous et ils furent rassasiés. » C’est une citation exacte du
psaume 78, où le psalmiste rappelle le don de la Manne lors de l’Exode des Hébreux
au désert, et surtout le don des cailles qui s’ensuit, où les Hébreux en ont à
satiété, jusqu’à en être malade, devant une telle abondance de viande ! Et
cela fait aussi référence à la prophétie d’Isaïe que nous avons lue en première
lecture : « Vous vous régalerez de viandes savoureuses ! »
- Je passe rapidement sur les douze paniers, douze étant le nombre des tribus
d’Israël : l’abondance est pour tout le peuple, et au-delà pour toutes les
nations.
- Et je finis sur les « cinq mille » hommes. Saint
Matthieu n’a pas donné ce nombre au hasard. Ils étaient « cinq mille »
les hébreux qui combattirent entre Béthel et Aï avec Josué. Après leur victoire
Josué bâtit un autel selon les prescriptions de la Loi de Moïse, un autel de
pierres brutes, et ils y présentèrent leurs offrandes. Or c’est également entre
Bethel et Aï qu’Abraham avait résidé et qu’il avait bâti un autel au Seigneur
et qu’il y avait invoqué son Nom. Pour les juifs à l’époque de Matthieu, dire
« cinq mille hommes », c’est donc faire une référence à l’autel de
Dieu près de Béthel, fondé par Abraham et rétabli par Josué, où on peut
invoquer Dieu et lui présenter son offrande.
Voilà pour le scribe qui tire de
l’ancien du trésor du Mystère de Dieu.
Tirons
maintenant le nouveau. Tout le monde a bien compris que, dans son récit de la
multiplication des pains, saint Matthieu a esquissé le déroulement d’une
célébration eucharistique : Jésus prend les pains, il lève les yeux au
ciel, il prononce la bénédiction, il rompt les pains et les donne aux disciples
qui les donnent à la foule. C’est ce que le prêtre fait toujours, à la demande
de Jésus, pendant la messe.
Mais
comprenez bien : la messe n’est pas un pique-nique sur l’herbe… Elle a
lieu le soir du premier jour de la Création nouvelle, jour de la résurrection
de Jésus – elle a lieu le dimanche ; elle a lieu au Paradis, sur une Terre
nouvelle – dans une église ; elle est le dévoilement des Écritures
dont nous savons que l’Évangile de Jésus est la clé – c’est le temps des
lectures ; Jésus demande qu’on lui apporte les offrandes, offrandes de nos
vies avec Dieu, offrande de notre travail et de nous-mêmes. Cette offrande est
présentée par Jésus-Josué – c’est le même prénom – sur l’autel de pierre, où
déjà Abraham avait invoqué le Nom du Seigneur. La messe est célébrée sur un
autel de pierre consacré à Dieu. Et le Seigneur y donne en abondance le Corps
du Seigneur – sa « chair » dirait saint Jean. On ne peut pas être
plus explicite. On voit donc qu’à l’époque de saint Matthieu, la célébration
eucharistique et son environnement presque architectural sont déjà en place.
N’est-il
pas merveilleux que 2000 plus tard nous y soyons toujours fidèles ?
Rendons grâce au Seigneur en lui présentant notre offrande : le pain de sa
Parole reçue dans notre histoire, pour recevoir de lui son Corps, et avec lui
la vie éternelle, en abondance.