Jr 20, 7-9 ; Ps 62 ; Rm 12, 1-2 ; Mt 16, 21-27
Chers frères et sœurs,
Jusqu’à la mort de Jean-Baptiste, Jésus était considéré par les
foules comme un guérisseur et un prophète annonçant un Royaume des cieux un peu
lointain, donc relativement inoffensif. Mais avec la mort de Jean tout a
changé : désigné par ce dernier comme Messie d’Israël, Jésus n’allait-il
pas, ne devait-il pas, suivre la route ainsi tracée : rétablir Israël dans
sa souveraineté politique et religieuse ? Voilà ce que les foules
attendaient – y compris les disciples – et que les autorités établies, anciens,
grands prêtres et scribes commençaient à craindre. Devant le danger d’être pris
pour un conquérant, Jésus s’est rapidement éloigné vers les territoires
païens : Tyr et Sidon, Césarée-de-Philippe – c’est-à-dire Panéas, la ville
du dieu Pan. C’est là, aux portes des enfers, où l’homme totalement déboussolé se
livrait sans frein à ses pulsions les plus débridées, que Pierre avait confessé
la foi : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant ! »
Et Jésus y avait vu l’œuvre de son Père dans le cœur de Pierre : « Tu
es Pierre, et sur cette Pierre, je bâtirai mon Église, et la puissance de la
mort ne l’emportera pas sur elle ! »
Jésus considère donc qu’en Pierre, il a désormais touché un point
solide : il peut maintenant remplir sa mission qu’il expose
ouvertement : monter à Jérusalem. Pour lui, cela suppose non seulement d’entrer
en conflit avec les autorités, mais surtout d’avoir à mourir avant de
ressusciter. Pierre n’a retenu qu’un point : « mourir ».
« Souffrir », c’est le lot commun de tous les prophètes qui sont
poussés par l’Esprit de Dieu à proclamer des paroles qui dérangent, donc c’est
normal. « Ressusciter », il ne sait pas vraiment ce que c’est, mais
avant d’y arriver « mourir » est une étape inacceptable pour le Messie
de Dieu, pour le Fils du Dieu vivant ! : « Dieu t’en garde,
Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas ! »
Ici, trois remarques sont nécessaires. La première est que, quand
un homme est bénéficiaire d’une grâce forcément immense de la part de Dieu,
comme l’a été Pierre confessant la foi, il est immédiatement victime d’un coup
de fourche en retour de la part du démon, pour le ramener sur terre. Ce n’est
pas parce qu’on a reçu une grâce qu’on est devenu un ange. Ici la chute de
Pierre est lourde, qualifié de « satan » par Jésus… Un peu de
réalisme et d’humilité sont nécessaires.
La seconde remarque est que Jésus répond à Pierre comme justement
il avait répondu à Satan lors de ses tentations au désert. Le diable s’est
servi de Pierre pour tenter Jésus à nouveau : le faire renoncer à sa
mission divine en réduisant celle-ci à un projet purement humain.
Car, troisième remarque, et c’est le point le plus important :
en parlant de Jérusalem, Jésus certes désigne la ville judéenne de Jérusalem où
se situe le Temple, mais son regard voit plus loin : il voit la Jérusalem
céleste où réside son Père dans sa gloire. Là est Jérusalem. Et c’est pourquoi
il faut passer par la mort et ressusciter pour y accéder.
On peut dire que l’incompréhension grandissante entre Jésus et les
autorités, et les foules qui finissent par leur emboîter le pas, trouve son
point de départ ici. Et ce point de discorde entre Jésus et les hommes est
permanent : combien sont-ils à rêver d’un Jésus libérateur politique et
religieux, ou d’un modèle de vertu sociale, en ce monde ? Mais Jésus est
bien plus que cela. Sa Parole est comme une semence : semée dans le cœur
de ses disciples, arrosée par le don de l’Esprit à la Pentecôte, étendue à tous
les peuples et à toutes les générations par le baptême, elle grandit :
c’est l’Église en ce monde et la même Église dans le Royaume des cieux :
c’est Jérusalem.
Après son échange musclé avec saint Pierre, Jésus s’est adressé aux
disciples pour leur faire part des difficultés de l’entreprise. Recevoir une
grâce, la grâce de la foi, ne leur garantit pas d’être plus que des anges, des
saints, mais au contraire, cela va attirer sur eux l’attention des puissances contraires :
il va falloir lutter. « Si quelqu’un veut marcher à ma suite,
qu’il se rejette lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » ;
« Celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause
de moi la trouvera. » C’est assez radical, mais cela dit bien la
différence qu’il y a entre le monde présent et le royaume des cieux. Il faut
changer de représentations, changer de mentalité. Nous autres, chrétiens, nous
avons la chance de vivre après 2000 ans de christianisme : nous avons été apprivoisés
en partie avec cette transformation radicale qui ne concerne pas seulement
l’esprit mais aussi la chair ; mais pour les apôtres et les disciples au
temps de Jésus, il fallait être prophète pour comprendre... Il fallait une
grâce spéciale de Dieu, celle de la Pentecôte. En fait, soyons honnêtes, c’est toujours
vrai pour nous aujourd’hui : sans l’Esprit de Dieu nous ne pouvons pas
comprendre qui est réellement Jésus, ni quel est le sens véritable de sa
mission pour nous, et notre propre vocation en elle. Il nous faut aussi être
prophètes.
Cependant, une chose est certaine, et nous devons en être tous bien
conscients. Elle est très bien dite par le prophète Jérémie : « Je
me disais : je ne penserai plus à Dieu, je ne parlerai plus en son
nom. Mais sa Parole était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était
enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir. »
C’est la semence de la grâce qui germe et grandit dans le cœur de
l’homme, comme celle de la foi dans le cœur de Pierre, qui va germer et
s’épanouir à la Pentecôte. Cette semence, nous l’avons tous reçue à notre
baptême ; elle nous travaille, elle grandit en nous, et elle s’épanouira,
faisant de nous plus que des anges : des saints pour le Royaume des cieux.
Elle est comme un arbre fruitier planté qui grandit, est taillé et soigné d’une
main sûre, pour donner de bons fruits. Quand le temps est venu, que les fruits
sont mûrs, on les récolte, on les laisse fermenter, dépérir jusqu’à devenir du
moût. Survient alors l’heure salutaire de la distillation, et l’affinage (un
peu de purgatoire dans un tonneau ou une bonbonne…), pour goûter enfin à l’eau
de vie, merveilleuse, intense et parfumée – Jérusalem !