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R 19, 9a.11-13a ; Ps 84 ; Rm 9, 1-5 ; Mt 14, 22-33
Chers
frères et sœurs,
Dimanche
dernier saint Matthieu nous avait appris à lire son évangile avec l’œil exercé
du scribe qui sait tirer de l’unique trésor du mystère de Dieu du neuf et de
l’ancien. Ainsi, composé de multiples références aux Écritures,
l’évangile de la multiplication des pains nous dévoilait en même temps quelques
aspects fondamentaux de la liturgie eucharistique. Il en va de même aujourd’hui
pour l’évangile de la marche de Jésus sur les eaux.
Comme
dimanche dernier, il faut distinguer le plan historique de sa signification
spirituelle pour saaint Matthieu. Nous savons que Jésus s’était retiré dans les
ruines désertiques où, probablement, Jean Baptiste prêchait et baptisait. Là,
de nombreuses foules s’étaient réunies, attendant de Jésus qu’il annonce le
commencement de son règne, ainsi que l’avait prophétisé Jean : n’est-il
pas « celui qui doit venir ? » Mais Jésus n’est pas le
prince de ce monde, il est celui du royaume des cieux. Ce décalage explique le
renvoi assez brutal des disciples – obligés à monter dans la barque – tandis
que Jésus s’échappe pour « gravir la montagne, à l’écart, pour prier »,
dans la solitude. Jésus a refusé tout net de devenir un messie politique ;
la mission qu’il a reçue de son Père est plus profonde : il ne vient pas
libérer le peuple du joug des Romains pour restaurer un royaume terrestre, mais
sauver toute l’humanité du péché et de la mort pour la faire entrer dans la vie
éternelle. On n’est pas du tout sur le même registre.
Justement,
dans la rédaction de son évangile, saint Matthieu emploie des mots ou des
expressions appartenant aux Écritures. Ainsi « le soir venu »
renvoie à la formule « Il y eut un soir, il y eut un matin »
du livre de la Genèse. La barque « battue par les vagues »,
l’est comme l’était le camp des Égyptiens lors de la traversée de la Mer
Rouge : il était « frappé de panique. » Or, détail
curieux qui n’en est pas un, évidemment, cette panique prend les Égyptiens aux
« dernières heures de la nuit » - la même expression que dans
l’évangile : « Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en
marchant sur la mer. » Le message de l’auteur est très clair :
Jésus marchant sur les eaux est le nouveau Moïse franchissant la Mer Rouge.
Nous comprenons que si Jésus ne vient pas sauver politiquement le peuple, il en
est cependant le véritable sauveur lui ouvrant le chemin de la liberté à
travers les eaux de la mort. Avant d’aller plus loin dans ce sens, retenons
également que, pour saint Matthieu, la « force » du vent est
la même que celle des eaux du déluge et de la dureté du péché. Toujours le
péché et la mort. Or si Pierre s’affole devant ces puissances, criant « Seigneur,
sauve-moi ! » - le cri d’Adam dans les enfers, le cri de
l’aveugle de Jéricho, Jésus lui tend la main – la main de Dieu c’est l’Esprit
Saint – et le remonte. Alors le vent tomba : la force du péché et de la
mort est vaincue. De fait, Jésus marchant sur les eaux avait dévoilé son
identité aux apôtres effrayés : « Confiance, c’est moi »
- « C’est moi », la signature du Dieu sauveur. Ainsi, un homme
de l’Ancien Testament, un Juif, a-t-il ici toutes les clés et peut-être
d’autres encore, pour comprendre qui est Jésus, quelle est sa mission, et
quelle est sa puissance.
Mais
saint Matthieu s’adresse aussi aux chrétiens. Comme dimanche dernier, où Jésus
dans l’herbe avait prononcé les paroles qu’il dira de même lors de la Cène,
durant sa Passion, ici les apôtres terrorisés dans leur barque réagissent
exactement comme ils le feront lors de la première apparition de Jésus
ressuscité au Cénacle : « Les disciples furent bouleversés. Ils
dirent : C’est un fantôme ! » Donc, le chrétien doit lire ce
même évangile de la marche sur les eaux comme si saint Matthieu parlait en
réalité aussi de l’apparition de Jésus ressuscité.
Ainsi,
Jésus montant sur la montagne, seul, s’est séparé par la mort de la croix de
ses disciples, abandonnés à eux-mêmes sur les eaux terrifiantes d’un monde
hostile – ils avaient peur des Juifs, au Cénacle – mais étaient rassemblés sur
le frêle esquif de l’Église naissante. Or voilà que, contre toute attente et
contre toutes les lois de la nature, Jésus se manifeste à eux. Est-il un
fantôme ? Il était capable de franchir des portes fermées, mais aussi de
manger du poisson ; Thomas pouvait le toucher ; cette nuit, Jésus
marche sur l’eau, mais il peut prendre la main de Pierre et le faire remonter
dans la barque. « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu
douté ? » On croirait que Jésus s’adresse à Thomas ! Alors
la force du vent tomba et les apôtres exultent : Jésus est vraiment
ressuscité d’entre les morts ; le péché est vaincu et la mort a perdu son
pouvoir.
Vous
voyez, chers frères et sœurs, comment Jésus répond à l’attente des foules
venues à la recherche d’un sauveur. Sauveur, il l’est – c’est son nom – mais
d’une manière qui dépasse complètement les attentes de l’homme, ou mieux, pour
répondre à son unique et plus profonde espérance : être sauvé du péché, et
de la mort qui en est la conséquence. Un juif pourra lire la séquence comme une
nouvelle traversée de la Mer Rouge ; le chrétien y lira la première
apparition de Jésus vivant après sa Passion. Mais les trois lectures se
rejoignent en une seule. Jésus accomplit un signe prophétique qui annonce le
renouvellement de la création, la libération de l’homme déchu, la puissance
salvatrice de Dieu. Voilà pourquoi, à la fin, les apôtres qui étaient dans la
barque de l’Église se prosternèrent devant Jésus et confessèrent leur
foi : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »