Is
45, 1.4-6 ; Ps 95 ; 1 Th 1, 1-5b ; Mt 22, 15-21
Chers
frères et sœurs,
Depuis
quelques dimanches, nous sommes avec Jésus enseignant dans le Temple de
Jérusalem. Cette observation – vous allez le voir – n’est pas sans importance
pour bien comprendre l’évangile d’aujourd’hui.
En
première lecture, cet épisode bien connu nous rappelle que Jésus a le pouvoir
de sonder et de connaître le secret des cœurs : « Ce n’est pas
selon l’apparence que tu considères les gens » reconnaissent ses
adversaires pharisiens et Hérodiens. Il faut donc qu’ils soient bien sûrs
d’eux-mêmes pour aborder Jésus sur ce thème… ce qui prouve au mieux leur
bêtise, au pire l’orgueil qui les aveugle.
Ensuite
l’évangile nous rappelle la fameuse sentence : « Rendez à César ce
qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Depuis l’origine cette
sentence est interprétée par les chrétiens comme la séparation des pouvoirs
politiques et religieux, chacun ayant son domaine propre. Nous sommes tellement
satisfaits de cette disposition divine – surtout en France, depuis
l’instauration de la Loi de 1905 – que nous en oublions les conséquences, qui
devraient surtout nous inviter à la vigilance.
En
effet, premièrement, ce régime de séparation propre à l’évangile n’a de
consistance qu’en monde chrétien. Par conséquent pour des personnes appartenant
à d’autres religions ou sans religion, cette séparation n’a pas de sens :
pour les premiers, religion et politique sont évidemment mêlées ; pour les
seconds – qui se prétendent sans religion – ils sont immanquablement aspirés
vers une politique mêlée d’idéologie devenue pour eux religion sans en porter
le nom. Autrement dit, en dehors du christianisme, nous avons toujours affaire
à un mélange de politique et de religieux. Inversement, dans le christianisme,
la séparation n’est pas toujours assumée. Il y a tellement de chrétiens qui
confondent les deux, au point de politiser l’évangile, parfois sans même s’en
rendre compte.
Mais
si Jésus sépare politique et religion, c’est qu’il sépare ce qui est de la
terre : le politique, et ce qui est du ciel : le religieux. Le
chrétien est un prophète qui porte un regard céleste sur les choses terrestres,
et vit en conséquence. Cela a un impact politique, certes, mais tout en sachant
que la finalité de l’action n’est pas terrestre, l’horizon est céleste. Le
chrétien vit dans le monde, mais il n’est pas du monde. Car sa vraie demeure,
c’est le ciel.
L’évangile
que nous avons lu a été amputé de deux versets, qui concluent l’échange entre
Jésus et ses adversaires. Les voici : « À ces mots, ils furent
tout étonnés. Ils le laissèrent et s’en allèrent. » On pourrait même
traduire : « À ces mots, ils furent émerveillés », comme
si ils avaient été témoins d’un miracle. Bien sûr, le piège que les pharisiens
et les hérodiens avaient tendu à Jésus était très fort : ou bien Jésus
disait de payer l’impôt et dans ce cas, il prônait la soumission à César ;
ou bien il disait de ne pas payer et dans ce cas les Hérodiens auraient eu vite
fait de le dénoncer à Pilate pour rébellion, ce qui s’est finalement passé.
Mais si les auditeurs sont émerveillés, ce n’est pas tant que Jésus est sorti
du piège en séparant les pouvoirs terrestres et célestes, politiques et
religieux, c’est qu’il leur a appris quelque chose de nouveau et de merveilleux,
sans manquer de leur donner tout d’abord une bonne leçon.
Pour
commencer, Jésus demande qu’on lui montre la monnaie de l’impôt. Il n’en a pas
dans les poches ; en revanche, au moins un de ses adversaires a bien un
denier impérial dans les siennes. Lequel des deux est le plus hypocrite ?
Déjà ce pharisien ou ce hérodien est ridiculisé, puisqu’il a déjà choisi son
camp : il collabore au système. Mais ce n’est pas fini : la
discussion a lieu dans le Temple. Que fait cet argent étranger, païen, dans le
Temple ? Normalement rien d’impur ne doit y pénétrer. Il y a une monnaie
spéciale du Temple pour pouvoir respecter cet interdit. Jésus a justement
chassé les changeurs du Temple parce qu’il ne devait pas être une maison de
commerce. Autrement dit, non seulement le porteur du denier est hypocrite, mais
en plus il est impie. La leçon est dure.
Mais
voici maintenant ce qui est merveilleux : « Cette effigie et cette
inscription, de qui sont-elles ? » Il s’agit de l’image de César
et de l’inscription de son nom. C’est justement ce qui est interdit dans le
Temple de Dieu. Il s’agit donc de le rendre à César. Cette monnaie a cours à
l’extérieur du Temple. Et il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu. Mais
quoi ? Ce qui est à son image et qui porte l’inscription de son nom,
évidemment. Mais qu’est-ce que c’est ? C’est l’homme lui-même, qui est à
l’image et à la ressemblance de Dieu, qui porte le nom des fils de Dieu. Le
denier du Temple, qui est à rendre à Dieu, c’est l’homme ; c’est
nous-mêmes. Nous sommes le denier de Dieu. Ce qui vaut pour le Temple, vaut
pour le ciel : si nous avons à reconnaître le pouvoir politique sur la
terre, à l’extérieur du Temple, il nous faut aussi observer le pouvoir
religieux qui est celui du ciel, à l’intérieur du Temple. C’est pourquoi le
culte de Dieu est un culte d’Action de grâce – eucharistie – où nous rendons à
Dieu, dans un geste d’offrande les biens qu’il nous a donnés, et nous sommes
appelés, à la suite de Jésus, à nous offrir nous-mêmes et toute notre vie en
sacrifice d’Action de grâce.