Ap 7, 2-4.9-14 ; Ps 23 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a
Chers frères et sœurs,
Avez-vous remarqué que le psaume et l’Apocalypse, l’Ancien et le
Nouveau Testament, évoquent la même réalité céleste ? Il est question de
monter sur une montagne sainte ou bien auprès du Trône de Dieu ; on s’y
tient le cœur pur, les mains innocentes, ou bien marqué du sceau du baptême,
revêtu d’une robe blanche ; là le Seigneur Dieu donne sa bénédiction, sa
justice ; il est Dieu de gloire et de sagesse, de puissance et de force.
Autour de lui se trouve le peuple de ceux qui le cherchent, mais aussi les
Anciens et les Vivants, tous les anges et les martyrs.
Cette vision de la réalité céleste est typique d’une vision
prophétique. C’est en ayant cette vision qu’un homme devient prophète, qu’il
peut ensuite parler et agir au nom de Dieu, puisque Dieu a illuminé son cœur,
son intelligence, et l’a rempli de justice, de la force de son Esprit Saint.
Ainsi Moïse, Ezéchiel et bien d’autres, sont devenus prophètes.
Si on a bien compris cela, l’évangile d’aujourd’hui – celui des
Béatitudes – prend une coloration toute particulière. En effet, nous y
retrouvons la montagne en haut de laquelle Jésus s’assied. Il est entouré de
ses disciples comme Dieu sur son trône était entouré des Anciens. Là Jésus
ouvre la bouche : son enseignement a la même valeur et la même puissance
qu’au Sinaï ou que dans une vision prophétique. En donnant son enseignement, il
illumine l’intelligence de ses disciples et par sa bénédiction « Heureux
êtes-vous… ; Réjouissez-vous… » il leur donne la puissance de
l’Esprit.
En somme, Jésus fait de ses disciples des prophètes. Et c’est bien
pourquoi il termine son discours en disant : « Réjouissez-vous,
soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux !
C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés. »
Je me demande encore pourquoi les liturgistes ont supprimé la dernière phrase,
qui fait mention des « prophètes qui vous ont précédés » :
c’est la clé de la compréhension du discours de Jésus… ! Jésus fait de ses
disciples des prophètes.
On pourrait se dire : « Ils ont bien de la chance, les
disciples, d’avoir été avec Jésus sur la montagne, et de devenir des
prophètes ! » C’est sûr, mais nous, nous avons encore plus de chance
qu’eux. Nous aussi, nous sommes prophètes. C’est la liturgie qui nous
l’apprend.
Nous sommes venus dans l’église comme on vient sur la montagne. Et
pour bien signifier cela, l’autel de Dieu, le trône de Dieu, se trouve élevé
dans le chœur de l’église et sur des marches. Tout le rituel liturgique, comme
les bougies, l’encens, les vêtements, le chant... signifient que ce que nous
voyons ne sont pas des réalités terrestres mais des réalités célestes. La
liturgie dévoile les réalités du ciel sur la terre ici et maintenant. Par la
proclamation de l’Évangile, nous sommes en présence du Seigneur et de son
enseignement – et nous recevons le même que celui qui fut reçu par les
disciples sur la montagne ; et c’est aussi le même enseignement reçu par
saint Jean, ou par le roi David, le rédacteur traditionnel des psaumes :
le roi-prophète. Sur la montagne se présentaient ceux qui avaient le cœur pur
ou qui étaient revêtus du vêtement blanc. Nous aussi, au début de la messe nous
nous repentons de nos péchés pour purifier nos cœurs, et nous nous souvenons
que nous avons été revêtus du vêtement blanc du baptême.
La messe, chers frères et sœurs, fait de nous des prophètes. Nous
n’en repartons pas sans avoir reçu la bénédiction du Seigneur, et plus encore :
sa communion qui nourrit notre âme et notre corps, le rayon de lumière divine
qui illumine notre esprit et nous donne la paix.
Dans son discours sur la montagne, Jésus a dressé le portrait-robot
d’un prophète. Ce portrait est en même temps et d’abord le sien. Car un
prophète ressemble toujours à Jésus d’une manière ou d’une autre.
Et voici ce qu’il dit : ils sont bénis de Dieu ceux qui sont
innocents comme des agneaux ; ceux qui font pénitence et se repentent pour
les péchés du monde, attendant l’Esprit consolateur ; ceux qui, délivrés
de tout orgueil, ne sont qu’humilité : le sanctuaire céleste leur est
ouvert. De tout leur être, ils aspirent à la Justice de Dieu, c’est-à-dire à sa
Vie éternelle, et ils la reçoivent en nourriture. Pratiquant la miséricorde
envers le prochain, ils sont objets de la miséricorde de Dieu ;
l’intelligence purifiée, ils ont la vision de Dieu et de ses mystères. Ils
peuvent alors coopérer à son œuvre de paix, comme de vrais fils de Dieu. Mais,
incompris des hommes, leur témoignage les conduit au martyre, faisant ainsi
offrande de leur vie pour le Royaume des cieux.
Ainsi fut Jésus parmi nous ; ainsi furent les prophètes et les
Apôtres, et chacun à leur manière tous les saints et les saintes de Dieu. Et
nous aussi, aujourd’hui.