Ac 2, 42-47 ; Ps 117 ; 1 P 1, 3-9 ; Jn 20, 19-31
Chers frères et sœurs,
Les lectures de ce dimanche nous donnent à voir les fondements et
caractéristiques essentielles de l’Église. Dans l’Évangile d’abord, nous
retrouvons les Apôtres enfermés au Cénacle par peur des Juifs. Ils craignent
une persécution violente. Mais ils sont également meurtris : n’ont-ils pas
abandonné Jésus durant sa Passion ? Comment peuvent-ils soutenir le regard
de Marie, elle qui est restée jusqu’au bout, au pied de la croix ? En fait,
la situation des Apôtres est celle de tout homme pécheur, confronté à sa misère
personnelle et confronté à la mort. La première Église est donc composée
d’hommes et de femmes, comme tous les autres. Ni pires, ni meilleurs.
Tout à coup, Jésus « vint au milieu d’eux ». Trois
observations : nous sommes dit saint Jean « le premier jour de la
semaine » ; il évoque en réalité le « jour un » qui est
le premier jour de la création. La résurrection de Jésus est une nouvelle
création. Ensuite, Jésus n’a aucun geste ni parole de condamnation à l’égard de
ses disciples. Au contraire, de même qu’il a prié en croix « Père,
pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font », il dit
maintenant : « La paix soit avec vous » qu’on peut
comprendre : « Le pardon soit avec vous. » Enfin, Jésus se
manifeste dans un corps glorieux – il peut apparaître en tous lieux – mais qui
conserve son aspect physique – ses blessures sont apparentes et nous savons qu’il
peut manger du poisson. Devant ce phénomène, contemplant le corps de Jésus
marqué par les stigmates de la Passion, les disciples le reconnaissent et sont
remplis de joie.
Ainsi l’Église, dans son ADN, est-elle cette communauté d’hommes
pécheurs reconnaissant Jésus vivant, glorieux et physiquement présent,
authentifié par les marques de sa Passion ; Jésus vivant qui ne condamne pas
mais annonce la paix de Dieu. L’Église est cette communauté nouvelle apparue au
premier jour d’une nouvelle création à la fois humaine et divine. De même qu’Adam
fut modelé puis animé par le souffle de Dieu, de même l’Église est-elle modelée
par la reconnaissance de Jésus crucifié et vivant et par le pardon reçu de lui,
puis animée par le souffle de Dieu, l’Esprit Saint. Adam avait reçu la vocation
d’être fécond et de se multiplier sur la terre ; l’Église a la vocation de
se développer et de porter le témoignage de la Bonne nouvelle jusqu’au bout du
monde, dans l’espace et dans le temps. Telle est donc la nature fondamentale de
l’Église, qui rappelons-le, est une communauté joyeuse !
Mais voilà que Thomas n’était pas là. Thomas nous rend bien
service, parce qu’il réagit comme nous, comme tout homme qui reçoit l’annonce
de la Bonne nouvelle : d’abord il n’y croit pas. Thomas veut un témoignage
sensible : il ne veut pas seulement entendre ; il veut voir et
toucher. Jésus va satisfaire sa demande tout en l’appelant à la foi. Il en va
de même pour nous : les sacrements de l’Église renvoient à des réalités
visibles et matérielles, à considérer dans la foi : l’eau, l’huile, le
pain, le vin, et… l’évêque – ou le prêtre qui en dérive – configurés à Jésus. On
comprend donc que chaque eucharistie du dimanche est aussi le « jour
un » de la Création qui régénère sans cesse l’Église. Aussi curieux que
cela puisse paraître, l’entrée du prêtre en procession dans l’Église pour y célébrer
l’eucharistie est aussi réelle et miraculeuse, humaine et divine, que
l’apparition de Jésus au Cénacle pour y donner son Corps glorieux à voir et à
toucher. L’Église et sa liturgie n’ont pas d’autre raison d’être que de
manifester les réalités célestes et d’appeler à y participer jusqu’à la
communion parfaite.
Nous comprenons donc pourquoi, dans les Actes des Apôtres,
saint Luc nous dit que « les frères étaient assidus à l’enseignement
des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières ».
L’enseignement des Apôtres, c’est le témoignage sur la vie, la Passion et la
Résurrection de Jésus ; la communion fraternelle, c’est la communauté
fondée sur le pardon et la paix de Dieu ; la fraction du pain, la messe,
c’est la vision et la communion au Corps et au Sang de Jésus vivant, la
réception de son Esprit de vie ; et les prières, ce sont en même temps la
veille dans l’attente de la venue de Jésus, l’offrande de soi et de toute sa
vie et l’exercice de la charité à l’égard du prochain. On voit comment, comme
une plante l’Église se développe et prend la forme que nous lui connaissons
aujourd’hui depuis l’apparition de Jésus au Cénacle, en passant par l’expérience
de Thomas et la vie de la première communauté.
Il y a deux choses que nous ne pratiquons pas aujourd’hui,
semble-t-il : la mise en commun des biens et la fréquentation du Temple de
Jérusalem. Le partage des biens était pratiqué dans l’imminence de la venue de
Jésus : il est le signe de sa venue toute proche. Aujourd’hui, il est
pratiqué dans les monastères qui maintiennent le témoignage des origines. De
manière plus lointaine, la quête à la messe et le Denier du Culte appartiennent
au geste du partage des biens. Le Temple de Jérusalem a été détruit en 70 par
les Romains. Relevons que sa fréquentation ne posait aucun problème aux
Apôtres, aux premiers chrétiens et même à saint Paul. Mais il se trouve que
Jésus, lorsqu’il a instauré l’eucharistie le Jeudi Saint, a également élevé le
lieu du Cénacle à la dignité du Temple, ce qui fait qu’aujourd’hui tout lieu où
les chrétiens sont réunis au nom de Jésus peut également être élevé à cette
dignité, particulièrement les églises. Les Apôtres et les premiers chrétiens
fréquentaient « assidûment » le Temple. Il était comme un
poumon de prière : matin, midi, soir on y entendait la lecture des Écritures
et le chant des psaumes. Ainsi sont les églises monastiques ; telles devraient
être nos églises paroissiales, basiliques et cathédrales…
Que le Seigneur ne cesse de souffler son Esprit Saint sur son
Église, afin qu’elle demeure aujourd’hui comme hier la communauté humaine et
divine, signe du Royaume des cieux et témoin joyeux de la résurrection de Jésus
Christ, jusqu’à ce qu’il vienne.