dimanche 28 décembre 2025

27-28 décembre 2025 - FRASNE-LE-CHÂTEAU - CHAMPLITTE - La Sainte Famille - Année A

 Si 3, 2-6.12-14 ; Ps 127 ; Col 3, 12-21 ; Mt 2, 13-15.19-23
 
Chers frères et sœurs,
 
En préparant mon homélie, je m’interroge toujours : « Pourquoi l’évangéliste a-t-il choisi de nous raconter tel épisode, ou tel détail de la vie de Jésus ? Quelle était son intention ? » Aujourd’hui, la fuite en Égypte permet à saint Matthieu de montrer comment la Loi et les prophètes annonçaient Jésus de manière prophétique. Je ne peux pas ici tous les donner, mais les liens sont très nombreux : le texte est comme tissé de références à l’Ancien Testament. Donc le message premier pour saint Matthieu est de nous prouver, prophéties à l’appui, que Jésus est bien le Messie annoncé et attendu.
 
Lorsqu’on creuse un peu le texte, en essayant de s’adapter à la mentalité antique et orientale de l’évangéliste, on découvre encore d’autres détails significatifs. Par exemple, il faut avoir l’œil exercé pour s’apercevoir que le nom d’Hérode est cité à neuf reprises, autant de fois que le mot « enfant » pour parler de Jésus. Autrement dit, saint Matthieu met en concurrence les deux royautés et, bien sûr, c’est la royauté de Jésus qui est la seule légitime. Ceci est d’autant plus vrai que si l’on ajoute la mention des « enfants de Rachel », qui se trouve dans le petit passage supprimé par notre édition liturgique… – on se demande pourquoi. Si donc, on ajoute les « enfants de Rachel », cela monte le nombre de citations à 10, qui est le chiffre de Dieu. Jésus est donc non seulement le roi légitime, mais il est aussi Dieu.
Faisons un pas de plus avec la mention de l’enfant. En araméen, « enfant » se dit « t.àlyâ’ ». Ce que nous se savons pas, ordinairement, c’est que ce mot est aussi employé pour dire « agneau ». Un enfant est un petit agneau : c’est bien connu, tous les parents le savent ! Mais bien sûr, pour nous chrétiens, ce lien entre « enfant Jésus » et « agneau » nous renvoie à la Pâque, où Jésus est l’Agneau de Dieu offert en sacrifice pour le pardon des péchés. Il y a là un jeu mystérieux entre les agneaux – la multitude des saints innocents – sacrifiés par Hérode pour tenter de sauvegarder son pouvoir en voulant en réalité tuer Jésus, qui est Dieu ; et d’autre part Jésus, le véritable Agneau pascal, qui sera sacrifié pour le pardon des péchés de la multitude des hommes. On voit à l’œuvre le mouvement du démon qui veut tuer les innocents pour garantir son pouvoir usurpé et factice, et le mouvement de Dieu qui donne lui-même sa vie, par amour pour ceux qu’il aime.
 
Saint Joseph s’inscrit parfaitement dans le mouvement de Dieu. En définitive, il sacrifie tout ce qu’il a pour l’accueil, la protection et l’éducation de Jésus. Il sacrifie d’abord son bien-être personnel et même son orgueil en reconnaissant comme sien Jésus, fils de Marie et fils de Dieu. Cela n’avait rien d’évident, comme l’intervention de l’ange l’a montré. Mais Joseph qui était juste a obéi à la parole de l’ange. Un ange dit toujours la Parole de Dieu. Ensuite, Joseph, qui devait bien avoir quelques affaires professionnelles en cours, doit s’enfuir en Égypte. Certes, la nécessité d’aller à Bethléem pour le recensement était un contre-temps, mais cela n’a rien à voir avec le devoir de refaire sa vie à l’étranger. Là encore, l’ange intervient pour avertir Joseph du danger et de la nécessité de fuir. Et là encore, Joseph écoute la Parole de Dieu. Enfin, c’est encore l’ange qui dans un songe l’invite à quitter l’Égypte et à remonter en Israël. Il faudra un second songe, pour préciser le lieu, qui sera Nazareth, selon l’antique prophétie d’Isaïe. À chaque fois, Joseph écoute la Parole et la met en pratique. Et pourtant, cela voulait dire qu’il lui fallait tout recommencer... Mais il le fait.
Il y a une particularité dans la version syriaque de l’évangile. Dans notre édition, nous avons : « Averti en songe, il se retira dans la région de Galilée », quand le syriaque dit : « Et il vit en songe qu’il devait aller dans un lieu de Galilée. » La particularité est l’emploi du mot « lieu », qui signifie en fait « sanctuaire ». Il n’y a pas de Temple à Nazareth, mais nous savons qu’il y a une synagogue importante. Le choix de Nazareth est motivé d’une part parce qu’il s’agit d’un village où réside un rameau du clan de David – on est donc en famille – et d’autre part, parce que c’est manifestement un lieu, qui est comme un sanctuaire, où l’on peut faire de bonnes études religieuses. Voilà qui explique les conflits rencontrés ultérieurement par Jésus à Nazareth, tant avec sa parenté qu’avec ses maîtres. Ceci dit, Joseph a choisi de s’installer dans un lieu qui assure aussi bien la sécurité de Jésus que son éducation, sa formation religieuse.
Ainsi nous est donnée à travers ces évocations de Joseph, la figure d’un merveilleux père de famille qui, par obéissance à la Parole de Dieu, a donné sa vie et tout ce qu’il avait pour ceux qu’il aime : Marie et Jésus.
 
Bien sûr, on pourrait continuer notre exploration de l’évangile : il y a tant de choses à dire, notamment sur le fait que Joseph est guidé par les anges. Il est donc lui aussi un prophète. Mais je crois que je vais m’arrêter là, en me souvenant que si Hérode a maintenu son pouvoir en tuant des enfants – y compris les siens à une certaine époque – Joseph au contraire a donné sa vie pour son enfant, qui est aussi son Seigneur et son Dieu.

jeudi 25 décembre 2025

25 décembre 2025 - BUCEY-lès-GY - Nativité du Seigneur - Messe du Jour

 Is 52, 7-10 ; Ps 97 ; He 1, 1-6 ; Jn 1, 1-18
 
Chers frères et sœurs,
 
Le Prologue de l’évangile selon saint Jean est vraiment un texte extraordinaire, d’une densité spirituelle inégalée. Comment un pauvre prédicateur peut-il s’aventurer à le commenter ? Mais il le faut bien : c’est son métier ! Pourvu que ce soit avec une grande humilité !
 
La première chose à observer est que le texte nous décrit l’histoire du Salut : saint Jean expose d’abord Dieu, qui par son Verbe – par sa Parole de Vie et de Lumière – crée toutes choses. Parole de Lumière, c’est-à-dire qu’elle est intelligible, compréhensible : c’est une parole de Vie et de Sagesse. Saint Jean dit : « Le Verbe était la vrai lumière qui éclaire tout homme. » Cela veut dire que nous les hommes, nous avons été créés de manière à comprendre la Sagesse de Dieu. Nous avons la capacité d’être éclairés, illuminés, par la Sagesse de Dieu.
Malheureusement, « le monde ne l’a pas reconnu » : quelque chose a fait que nous n’avons pas été capables de reconnaître la Sagesse de Dieu dans ses œuvres, dans sa création. Plus encore, le Verbe de Dieu est venu dans le monde, mais « les siens ne l’ont pas reçu. » La Parole de Dieu s’est manifestée dans le monde par les prophètes, dont le plus grand est Moïse : la Parole de Dieu, qui est Sagesse, s’est donnée dans les Écritures, dans la Loi de Moïse. Mais « les siens ne l’ont pas reçu » : les prophètes ont été persécutés. La Sagesse de Dieu dérange trop les hommes déchus. Au fond, elle est trop éblouissante pour eux.
Pourtant à certains il a été « donné de pouvoir devenir enfants de Dieu ». Ce sont les prophètes et les justes. Être « enfant de Dieu » est un cadeau : « Eux qui croient en son nom, ils ne sont pas né du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme, ils sont nés de Dieu. » Être « enfant de Dieu » est un cadeau de Dieu. Au cours de l’histoire, Dieu suscite donc chez les hommes certains qui sont capables de le reconnaître, de le recevoir, et même de le voir.
C’est alors que le Verbe de Dieu, la Parole de Dieu, vient prendre chair humaine dans sa propre création : il se rend humainement visible. « Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. » Rendez-vous compte : qui a vu Jésus a vu le Verbe de Dieu !
Mais saint Jean, en disant que les « Enfants de Dieu », qui sont « nés de Dieu », ont vu la gloire du Verbe de Dieu, de Jésus qui est né, a enseigné, soigné et pardonné, a souffert, est mort et est ressuscité pour entrer dans sa gloire. Bien sûr, ces enfants, ce sont aussi les baptisés « au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». Ceux-là, comme les prophètes et les justes, ont accès au Royaume des cieux : « Tous, nous avons eu part à sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce. » Il s’agit d’une ascension spirituelle jusqu’à la pleine connaissance de Dieu : « Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître. »
Ce que saint Jean nous dit, c’est que le but ultime de l’homme, sa vocation, c’est de « connaître » Dieu, non pas intellectuellement seulement, mais par tout son être. On appelle cela la communion. Dieu nous a créés par sa Parole de Vie et de Lumière, sa Sagesse, pour que nous entrions dans sa communion. Et cela est rendu possible par le baptême qui fait de nous des enfants de Dieu.
 
Dans son exposé, saint Jean évoque à deux reprises saint Jean-Baptiste. Il apparaît d’abord comme témoin de la Lumière, puis comme témoin de Jésus, en précisant : « Celui qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. » Jean est le plus grand des enfants des hommes – d’une certaine manière, il est aussi le plus grand des prophètes. Car il a connaissance de la Lumière de Dieu, de la Sagesse de Dieu, et c’est pourquoi, quand il voit Jésus de Nazareth au bord du Jourdain, il est capable de dire : « c’est lui la vraie lumière qui éclaire tout homme en venant dans le monde. » Il pourrait s’enfler d’orgueil pour cette capacité, mais non, il s’efface : « Celui qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était » ; « Je ne suis pas digne de défaire la courroie de ses sandales. » La grandeur de Jean est redoublée par son humilité. Il parle comme Marie s’est adressée à l’Ange Gabriel : « Je suis la Servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole. »  Le prophète est et n’est qu’un humble serviteur. Pourquoi insister ici sur Jean-Baptiste, sur sa connaissance de la Lumière, sur son témoignage pour désigner Jésus comme le Verbe de Dieu, sur son humilité ? Parce que c’est la vocation des enfants de Dieu dans le monde. Si ils connaissent Jésus par la communion, si ils ont la capacité de contempler sa gloire, alors ils ont aussi mission d’en témoigner, tout en s’effaçant dans l’humilité pour que les autres hommes puissent le connaître à leur tour en toute intimité.
 
A la fin de la messe, où nous allons contempler Jésus et communier à Lui, nous allons chanter : « Les anges dans nos campagnes ont entonné l’hymne des cieux ». Souvenons-nous alors que les anges, c’est nous. Nous, qui aujourd’hui avons connu la Sagesse de Dieu, avons contemplé sa Lumière et communié à sa Vie, nous sommes les témoins et les serviteurs de Dieu, pour que le monde croie.  

24 décembre 2025- VELLEXON - Nativité du Seigneur - Messe de la nuit - Année A

 Is 9, 1-6 ; Ps 95 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
 
Chers frères et sœurs,
 
Savez-vous ce qu’est une poupée gigogne ? On appelle aussi ces poupées des poupées russes ou des Matriochkas. C’est une grande poupée en bois, qu’on ouvre, dans laquelle se trouve une autre poupée presque identique, plus petite, que l’on peut ouvrir elle aussi, et dans laquelle se trouve encore une autre poupée plus petite, jusqu’à trouver une toute petite poupée grosse comme un petit doigt. Eh bien, une matriochka est une excellente illustration de la réalité du Royaume des cieux, de l’univers de Dieu. Prenons un exemple : la naissance de Jésus à Bethléem.
 
Tout d’abord, dans l’ancien temps, celui des prophètes, Isaïe a déclaré : « Oui, un enfant nous est né, un fils nous a été donné ! » C’est comme si il voyait la crèche, mais 800 ans à l’avance. Isaïe n’a pas vu que la crèche, il a vu les bergers aussi : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. » Et il a annoncé la grande joie de la naissance de Jésus : «  Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse : ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit de la moisson, comme on exulte au partage du butin. » On croirait déjà voir les rois mages apportant de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Donc, la première poupée de la matriochka, c’est la vision du prophète Isaïe.
 
La deuxième poupée, c’est ce qui s’est vraiment passé à Bethléem. Saint Luc nous l’a raconté, dans son Évangile. Marie et Joseph, tous les deux descendants du roi David, se sont rendus dans leur ville d’origine pour se faire recenser. Notez que saint Luc dit qu’ils sont montés de Galilée en Judée, plus précisément dans la terre de Juda. Je reviendrai sur ce petit détail. Arrivés à Bethléem, il n’y a pas de place au caravansérail ; ils vont donc se réfugier dans une grotte qui sert d’étable pour les animaux. Mais c’est aussi un lieu plus discret, pour ne pas dire plus secret, qui convient mieux pour un accouchement. Les bergers – dont saint Luc nous précise  qu’ils « vivaient dehors et passaient la nuit dans les champs », comme Isaïe avait vu le « peuple qui marchait dans les ténèbres », sont alors prévenus par l’ange du Seigneur de la nouvelle naissance. Il dit : « Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. » En fait, l’Ange fait un jeu de mots qui nous échappe un peu : en hébreu « Sauveur » se dit « Ieshoua ». Il dit donc aussi : « Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Jésus qui est le Christ, le Seigneur. » On comprend que cela fait sourire les bergers et qu’ils s’en réjouissent ! L’Ange ajoute : « Voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » Bien sûr, c’est pour eux un signe de reconnaissance, mais si saint Luc nous donne ce signe à nous aussi, dans son évangile, c’est qu’il doit aussi marcher pour nous. Nous y reviendrons. Et enfin : « Il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes, qu’Il aime. » Nous retrouvons la joie et l’allégresse dont avait déjà parlé le prophète Isaïe. Bien sûr saint Luc est plus précis qu’Isaïe, parce qu’il écrit la véritable histoire de Jésus, que Marie a pu lui raconter : la seconde poupée de la matriochka est plus grande et plus détaillée que la première.
 
Mais voilà maintenant la troisième poupée. Comme Marie et Joseph étaient montés de Galilée à Bethléem, dans la terre de Juda, de même le prêtre est entré en procession dans l’église. La Galilée, c’est nos maisons ; l’enclos de l’Église c’est la terre de Juda ; l’église, c’est Bethléem. C’est l’heure du recensement : les cloches ont sonné pour la messe. À Bethléem, Marie et Joseph se réfugient dans une grotte pour la naissance de l’enfant, comme dans l’Église, le prêtre entre dans le sanctuaire, le lieu plus secret ou le plus sacré, pour la célébration du grand mystère. Dans ce lieu sacré, on trouve donc, disposé sur l’autel, un linge, comme sur la mangeoire, des langes, pour y recevoir l’enfant, le Sauveur, Jésus, le Corps et le Sang du Christ, réellement présent. Maintenant vous comprenez pourquoi saint Luc avait rapporté dans son Évangile la parole de l’ange aux bergers : « Voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. », parce que c’est le signe qui désigne le Corps de Jésus, qui se trouve dans l’Église : « Aujourd’hui, dans la ville de David – Bethléem, l’Église – vous est né un Sauveur – Jésus, qui est le Christ, le Seigneur. »
Alors vous avez aussi compris qui sont les bergers : c’est vous. C’est vous qui avez vu et entendu l’Ange du Seigneur vous annoncer la naissance de l’enfant, qui êtes venus dans l’Église, à Bethléem, jusqu’à la grotte, le sanctuaire, pour y voir Jésus emmailloté et couché sur la mangeoire, sur le linge, sur l’autel. Et c’est tellement vrai que c’est vous aussi qui avez chanté, comme « la troupe céleste innombrable qui louait Dieu en disant : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes, qu’Il aime ! » Nous avons chanté ce chant tout à l’heure.
 
Vous voyez bien, chers frères et sœurs, comment les poupées de la Matriochka s’emboîtent parfaitement les unes dans les autres ! Je pourrai encore faire la description d’une ou deux poupées supplémentaires, mais je crois que les enfants s’endormiraient. La plus grande poupée, c’est quand la terre de Juda sera le ciel, que Bethléem sera le Paradis, que nous y retrouverons Jésus dans sa gloire, entouré de tous les saints et de tous les anges, tous ceux que nous aimons, et que nous y chanterons, pour l’éternité, notre immense et éternel bonheur. Joyeux Noël !

dimanche 21 décembre 2025

20-21 décembre 2025 - SEVEUX - LAVONCOURT - 4ème dimanche de l'Avent - Année A

 Is 7, 10-16 ; Ps 23 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1, 18-24
 
Chers frères et sœurs,
 
Au Ier siècle comme aujourd’hui, on s’interroge sur l’identité réelle de Jésus. Pour certains, il est un homme exceptionnel que ses disciples ont indûment élevé au rang de Dieu. Dans ce cas, Marie sa mère l’a enfanté comme le font toutes les femmes. Elle l’a naturellement conçu de Joseph, son époux, ou bien elle l’a eu d’un autre homme, avec toutes les insinuations malveillantes possibles. Pour d’autres, Jésus est Dieu et, à ce titre, il est impossible qu’il ait été en contact d’une manière ou d’une autre avec la chair humaine, nécessairement mauvaise. Ainsi, certains en ont conclu que l’humanité de Jésus n’était qu’apparente, qu’il n’était pas réellement homme. Par conséquent, Marie n’était au mieux qu’une couveuse, et certainement pas sa mère charnelle.
Nous voyons, dans ces deux conceptions extrêmes – Jésus entièrement homme et non pas Dieu, ou Jésus entièrement Dieu et non pas homme – des positions soit rationalistes, soit gnostiques, qui toutes deux ne correspondent pas à la réalité du mystère annoncé par les prophètes et dont témoignent les Apôtres et les évangélistes. Il aurait été plus facile pour eux d’adopter une des deux positions précédentes, mais non, ils ont annoncé et témoigné de l’extraordinaire naissance de Jésus, fils de l’homme et fils de Dieu.
 
Le mystère a d’abord été annoncé par le prophète Isaïe qui, comme nous l’avons entendu en première lecture, répond au roi Acaz en disant : « Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel (c’est-à-dire : Dieu-avec-nous). » Dans cette prophétie, l’enfant est appelé « Dieu avec nous », c’est-à-dire qu’il est Dieu – Dieu est son père. Pour garantir et authentifier cette paternité divine, la mère de l’enfant est vierge. Pour autant, l’enfant qui naît d’elle naturellement, de sa chair, est aussi entièrement humain. Nous avons dans cette prophétie qui date du VIIIe siècle avant Jésus toutes les indications correspondant exactement à son cas particulier.
C’est ainsi que l’Ange du Seigneur qui se manifeste à Joseph reprend exactement cette prophétie d’Isaïe. Il explique à Joseph que son épouse demeurée vierge porte en son sein l’enfant qui vient de Dieu, qui est Dieu. L’impensable – la réalisation de la prophétie – lui est tombé dessus. Humainement, Joseph se plaçait dans la première conception qui consistait à penser que Marie avait forcément conçu d’un homme inconnu. Mais en même temps – parce qu’il était juste – il savait que ce n’était pas la vérité : il savait Marie innocente. Ce pourquoi il avait voulu la renvoyer dans sa famille. Mais l’ange l’oblige à assumer la vérité et la réalité : il doit – pour que les prophéties s’accomplissent entièrement – reconnaître la paternité de l’enfant afin qu’il soit reconnu par tous comme « fils de David ». La maternité de Marie, également de la lignée de David, n’aurait pas suffi aux yeux des légistes.
 
Que peut-on en conclure au XXIe siècle, à l’heure de la physique quantique et de la biochimie ? Pas plus qu’au Ier siècle, on n’aura l’explication scientifique de la réalisation physique de ce mystère. Nous sommes obligés de considérer le phénomène comme appartenant à celui de la création : il s’agit d’un acte créateur de Dieu. De la même manière que la résurrection de Jésus d’entre les morts est aussi un acte créateur. Et que le pain et le vin deviennent le Corps et le Sang de Jésus dans la célébration eucharistique est encore un acte créateur.
Ne serait-il pas incohérent, pour un croyant, d’interdire au Dieu créateur du Ciel et de la Terre d’exercer son pouvoir créateur où, quand, et comment il le veut ? Si au contraire nous croyons en Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, alors ne pouvons-nous pas lui accorder cet espace mystérieux où, tout en demeurant Dieu, il agit dans l’univers que lui-même a créé ? Et qui peut lui interdire de s’y manifester lui-même, en réalisant le signe donné au roi Acaz ? Cette reconnaissance de la toute-puissance de Dieu correspond exactement à la réponse de la Vierge Marie faite à l’archange Gabriel : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole. »
Le rationaliste nie la réalité de Dieu et le gnostique nie la réalité de l’homme. Le signe donné à Acaz réconcilie Dieu et l’homme, grandit Dieu dans son abaissement jusqu’à l’homme pour sa rédemption, et grandit l’homme dans son élévation à la dignité de Dieu, par son humble accueil de la grâce.
 
Ceci signifie, chers frères et sœurs, que non seulement le chemin entre terre et ciel ouvert par Dieu en la Vierge Marie, ne l’est pas uniquement pour Jésus mais aussi pour nous tous, et encore que ce chemin est actuel : dans nos vies – qui que nous soyons – Dieu peut intervenir réellement contre toute logique humaine, en vertu de sa toute-puissance divine, lui qui est créateur du ciel et de la terre. La naissance de Jésus ouvre une brèche dans l’impossible qui enferme trop souvent nos vies, nos conceptions, nos représentations, nos mentalités, qui ressemblent parfois à des prisons ou à des tombeaux. Dans les ténèbres diverses qui sont les nôtres, la naissance de Jésus est la lumière qui change tout. Puissions-nous la reconnaître avec joie en nous exclamant avec saint Thomas touchant de ses doigts le corps de Jésus vivant : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »

dimanche 14 décembre 2025

14 décembre 2025 - PESMES - 3ème dimanche de l'Avent - Année A

 Is 35, 1-6a.10 ; Ps 145 ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11
 
Chers frères et sœurs,
 
Pouvons-nous mettre notre foi en Jésus ? Telle est la question que les habitants de Galilée et de Judée devaient se poser autrefois ; telle est la question qui se pose à tous les hommes en tous lieux et en tous temps, depuis l’annonce de la Bonne Nouvelle à la Pentecôte. Sur quels appuis solides pouvons-nous nous appuyer pour pouvoir y répondre et confesser notre foi : « Je crois en toi, Seigneur ! » ?
 
Jean-Baptiste a envoyé ses disciples poser cette question à Jésus, mais avec une condition particulière, qui permet à Jésus d’authentifier sa réponse : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Traduisons : « Es-tu bien le Messie de Dieu ? », la question que tous se posent. Mais il l’exprime en disant : « Es-tu celui qui doit venir ? » Car le Messie de Dieu a déjà été annoncé par les prophètes. Et il n’est vraiment le Messie de Dieu que si et seulement si il correspond aux prophéties le concernant. Le premier critère d’authenticité du Messie de Dieu est les prophéties de l’Ancien Testament. Voilà le premier appui solide sur lequel nous pouvons et nous devons nous appuyer pour pouvoir confesser notre foi : notre foi chrétienne s’enracine dans la foi des prophètes d’Israël.

Jésus a compris la question 5 sur 5 ; il répond : « Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. » Ces affirmations répondent directement à diverses annonces du prophète Isaïe – nous en avons entendu une en première lecture. Il est capital d’observer que Jésus ne renvoie pas la question à des paroles mais à des actes : les prophéties, pour être validées authentiquement, doivent correspondre à la réalité des faits. Ce qui répond aux prophéties, c’est le témoignage de la réalité de la vie de Jésus, de sa prédication et de ses actes, de sa mort et de sa résurrection, et de l’envoi du Saint-Esprit. Par conséquent, le second appui solide sur lequel nous pouvons et nous devons nous appuyer pour pouvoir confesser notre foi en Jésus, c’est le témoignage des Apôtres : l’Évangile, et son résumé, le Credo. Notre foi chrétienne s’enracine dans le témoignage des Apôtres, lequel répond directement à celui des prophètes.

Ainsi le visage de Jésus que nous sommes appelés à contempler, « la gloire du Seigneur, la splendeur de notre Dieu » comme dit Isaïe, est celui qui nous est annoncé par les prophètes et décrit par les Apôtres. Et c’est tout. Par l’action de l’Esprit Saint, nous sommes amenés chacun selon des modes différents et à des degrés divers à voir dans nos cœurs ou à travers notre prochain le visage du Seigneur. Mais jamais ce visage ne peut être différent de celui qui nous est dessiné par les prophètes et les Apôtres. Si quelque chose ne correspond pas, alors, nous avons encore un peu de chemin à parcourir dans la connaissance de la Parole de Dieu et de sa mise en pratique.
 
En envoyant à Jésus ses disciples – et avec eux les foules qui venaient se faire baptiser au Jourdain – Jean-Baptiste, désigne donc encore une foi Jésus comme « celui qui doit venir », comme « Messie de Dieu » : il accomplit totalement sa vocation prophétique. Tout prophète authentique, habité par l’Esprit de Dieu, ne parle et agit que pour annoncer le Christ, et lui seul.

Mais en retour, Jésus aussi authentifie Jean-Baptiste, et à travers lui tous les prophètes qui l’ont précédé. Non seulement en montrant que les prophéties se réalisent – ce qui est un fait – mais aussi en révélant leur identité profonde : Jean, comme tous les prophètes, est habité comme Élie par l’Esprit de Dieu. 
Jean est-il un roseau agité par le vent – on dirait aujourd’hui une girouette ? Non, Jean était connu pour son intransigeance doctrinale et morale jusque devant les rois. Il le payera de sa vie. 
Jean était-il un homme habillé de manière raffinée ? La question sous-entendrait que Jean ait pu être corrompu, servile, parvenu, ou sensible aux facilités humaines. Non, Jean ne vivait pas dans la  compromission : il était tout entier, âme et corps donné à l’action de l’Esprit Saint en lui : il était un authentique serviteur de Dieu : il était un vrai prophète. 
Jean était-il un prophète, insiste Jésus ? Oui – confirme-t-il, « et bien plus qu’un prophète ». En effet, Jean est appelé « messager », il est élevé à un rang angélique, qui est aussi ici un rôle de prêtre : « J’envoie mon messager en avant de toi » ; pour « préparer le chemin devant toi », c’est-à-dire restaurer, rétablir, accomplir l’obéissance à la Loi : l’amour exclusif de Dieu et du prochain comme soi-même, et présenter cet amour en sacrifice. Souvenez-vous : « Il faut qu’il grandisse et que je diminue. » Jean est en même temps et tout à la fois, prophète, ange et prêtre.

Jésus souligne la grandeur de Jean le Baptiste : « Parmi ceux qui sont nés d’une femme, personne ne s’est levé de plus grand que lui ». Et pourtant, Jésus ajoute : « le plus petit  dans le royaume des Cieux est plus grand que lui. » Et qui est ce « plus petit » ? C’est chacun de nous, qui est baptisé au Nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, qui a été élevé au rang de prêtre, prophète et roi, devenu enfant et ami de Dieu. Comment ne mettrions-nous pas notre foi en celui qui a tant fait pour nous, hier, aujourd’hui et demain ? Amen.

dimanche 7 décembre 2025

07 décembre 2025 - SAVOYEUX - 2ème dimanche de l'Avent - Année A

 Is 11,1-10 ; Ps 71 ; Rm 15,4-9 ; Mt 3,1-12
 
Chers frères et sœurs,
 
Bienvenue dans le monde des prophètes ! Un prophète, dans notre tradition judéo-chrétienne, est un homme ou une femme, qui est habité par l’Esprit de Dieu et par qui la Parole de Dieu s’adresse aux hommes. Il en est institué témoin et messager.
 
Dans la première lecture, le prophète Isaïe rapporte la vision qu’il a du monde nouveau, que nous appelons le ciel, ou le Royaume des Cieux. Dans ce ciel se trouve le rejeton de David, le juste juge. Il est également dit fidèle, c’est-à-dire qu’il est Dieu. Il n’y a que Dieu qui soit vraiment juste et fidèle. Isaïe dit de lui : « Ce jour-là, la racine de Jessé sera dressée comme un étendard pour les peuples, les nations la chercheront, et la gloire sera sa demeure. » Bien sûr nous savons qu’il s’agit de Jésus, dressé sur l’étendard de la croix, appelant au baptême les hommes de toutes les nations, et demeurant dans la Gloire de Dieu, au ciel.
Dans l’évangile, nous sommes mis en présence de Jean-Baptiste. Ce n’est pas pour lui donner une petite touche d’exotisme que saint Matthieu nous dit qu’il est habillé d’un « vêtement de poil de chameau, avec une ceinture de cuir autour des reins ». Le 2ème livre des Rois nous apprend que le prophète Élie était habillé exactement de la même manière. Le message est très clair, et saint Matthieu le dit explicitement au chapitre 17 de son évangile : saint Jean-Baptiste, c’est Élie de retour. Non pas sa réincarnation, mais avec le même esprit.
En quoi cela est-il important ? Parce que selon le prophète Malachie, Élie doit revenir « avant que vienne le jour du Seigneur, jour grand et redoutable ». Nous comprenons pourquoi Jean-Baptiste proclame avec insistance : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » Elie-Jean-Baptiste annonce la venue de Jésus, le juste juge et fidèle, qui, sous le signe de la croix, va rassembler toutes les nations dans la demeure de sa Gloire, au Ciel.
 
Pour les juifs de Judée et de Jérusalem, à l’époque, il s’agit donc de se convertir et, pour en manifester l’intention sincère, de se faire baptiser dans l’eau du Jourdain par Jean. Par nature, si je puis dire, les Juifs sont déjà convertis : en vertu de l’Alliance du Dieu fidèle, ils appartiennent au Peuple de Dieu. En quoi doivent-ils se convertir ? Il en est du temps de Jean-Baptiste comme du temps d’Élie, comme de tous les temps ici-bas : il faut renoncer à l’idolâtrie pour revenir à l’amour exclusif de Dieu et du prochain. Quand Jean-Baptiste dit, reprenant une parole prononcée par le prophète Isaïe, « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers », nous voyons l’image mais n’en comprenons pas vraiment le sens. Pour un juif, il s’agit clairement de l’étude de la Loi de Moïse et de sa mise en pratique. Donc, la conversion attendue pour la venue du Messie, c’est l’abandon des idoles et le retour à la pratique de la Loi de Moïse, et le signe de cette démarche en est le baptême dans le Jourdain. De fait, pour entrer en Terre Promise et monter à Jérusalem, au temps de Josué, il faut d’abord franchir les eaux du Jourdain.
Aujourd’hui, les Juifs attendent toujours le retour d’Élie et les plus pieux sont évidemment très attachés à l’étude de la Loi et à sa mise en pratique, comme à de nombreux bains de purification rituelles.
 
Cependant, Jean-Baptiste a ajouté à son appel à la conversion : « Celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. » « Celui qui vient » est Jésus, nous le savons. Il est « plus fort » que Jean, c’est-à-dire que si Jean est humain, Jésus est divin. Car Celui qui est « fort », c’est Dieu. On comprend pourquoi Jean n’est pas digne de lui retirer ses sandales : Jésus est le Dieu fort. Et c’est lui qui baptisera « dans l’Esprit Saint et le feu ».
Par rapport au judaïsme traditionnel, Jean-Baptiste fait ici une « percée conceptuelle » : le vrai baptême n’est pas dans l’eau du Jourdain, mais « dans l’Esprit Saint et le feu ». Cela veut dire que la Terre Promise et Jérusalem ne sont plus la Terre Sainte matérielle et la ville actuelle de Jérusalem, mais il s’agit du Ciel, du Royaume des Cieux, de la Gloire de Dieu. Josué et Jésus portent exactement le même nom, mais si l’un fait entrer dans une terre, l’autre fait entrer dans le ciel. Le juste Juge, qui est Dieu fidèle, n’est pas un roi de la terre, mais son Trône est dans les cieux. Le baptême n’est plus d’eau seulement, mais il est au « Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». Et le feu, c’est celui du Don de l’Esprit, l’Esprit de Pentecôte qui fait l’Église par la communion de tous. C’est ainsi, d’ailleurs, que les baptisés deviennent eux-mêmes prophètes, par l’Esprit Saint qui habite en eux.
La conversion attendue demeure la même qu’au temps d’Élie, d’Isaïe, de Malachie et de Jean-Baptiste : renoncer aux idoles, aimer Dieu seul et son prochain comme soi-même, et le mettre en pratique. Et, lorsqu’on est baptisé, vivre déjà sur la terre de la vie du ciel, par la communion au Corps et au Sang de Jésus, lui qui est Dieu fort, Dieu juste, Dieu fidèle, hier, aujourd’hui et demain, en attendant son retour, comme il nous l’a promis. Amen. 


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