dimanche 22 février 2026

22 février 2026 - AUTREY-lès-GRAY - 1er dimanche de Carême - Année A

 Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a ; Ps 50 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
 
Chers frères et sœurs,
 
Le monde est ainsi fait, que les résultats d’un mouvement dépendent de ses conditions initiales. Par exemple, de la manière avec laquelle un joueur de golf va se positionner et frapper la balle, celle-ci attendra ou n’atteindra pas son but. Ainsi, de la manière dont on décrit les origines de l’humanité, dépend la compréhension de notre condition humaine actuelle et ce qu’elle doit faire ou peut faire pour arriver au but, c’est-à-dire au bonheur. Les Anciens ont écrit le livre de la Genèse pour comprendre et expliquer, à la lumière de leur foi en Dieu, quelles sont nos origines et par conséquent quelle vie bonne nous devons mener aujourd’hui pour retrouver le chemin du bonheur perdu.
 
Ainsi, dans le livre de la Genèse, nous nous apercevons que le mal a une origine complexe. D’abord, Dieu a créé le monde bon et harmonieux, avec sagesse. Si tout le monde écoute sa Parole, tout se passe bien. Mais le serpent vient tout perturber. Dans le monde ancien, le serpent est associé à la figure des séraphins, ces anges flamboyants qui sont les plus beaux et les plus proches de Dieu. Nos anciens ont donc compris que le mal et le désordre du monde provenaient de l’orgueil d’un ange qui a instrumentalisé les hommes. Par ruse, le serpent a séduit la femme et lui a menti, la poussant à commettre l’irréparable. Celle-ci entraîna l’homme dans son erreur, les conduisant tous les deux au péché, à l’exil du Paradis, et finalement à la mort.
Deux remarques. D’abord pour les anciens, Adam et Ève ne font qu’un. Ève est la part la plus faible de leur humanité commune. C’est une manière de dire qu’en tout homme, il y a une part de faiblesse et quand celle-ci est sollicitée, elle peut entraîner tout le reste. Ensuite, deuxième remarque, on peine à trouver le responsable du péché : il semble que Dieu ait créé un monde bien fragile et que le serpent soit l’instigateur, donc le premier responsable du désordre. Mais c’est bien la femme qui commet l’acte, entraînant l’homme avec elle. L’humanité est aussi responsable, à un autre niveau.
En définitive le livre de la Genèse nous dit que c’est fondamentalement la désobéissance à la Parole de Dieu qui déséquilibre le monde. Profitant de la sensibilité de l’homme innocent, le mal qui n’est d’abord qu’une pensée, se transforme en acte mauvais. Ainsi l’homme est aussi responsable d’avoir écouté la voix du serpent plutôt que celle de Dieu : il a ouvert en lui la brèche par laquelle les idées du serpent se sont engouffrées. L’homme n’a pas su la refermer ; il a alors donné une consistance physique au mal : il a étendu le mal à toute la création.
 
Évidemment les circonstances originelles demeurent. Nous comprenons bien qu’aujourd’hui encore une pensée perverse qui titille notre sensibilité peut se transformer assez rapidement en acte mauvais. Et pourtant, si nous pensions à autre chose, par exemple à lire un livre de la Bible, à faire son travail, ou à faire du bien à son prochain, cela ne se passerait-il pas tout autrement ? Et on en serait certainement bien plus heureux.
La question est donc pour nous : comment être victorieux contre le mal ? Comment revenir au bonheur du jardin perdu ? L’expérience commune nous apprend que nous n’avons pas les forces nécessaires, individuellement et collectivement. Il semble que l’humanité soit condamnée à subir cet esclavage du péché. Nous le voyons tous les jours. Mais l’analyse du livre de la Genèse, l’analyse du péché originel, nous donne à comprendre son mécanisme et par là aussi l’espérance d’en sortir, de pouvoir surmonter ce qui est en nous devenu faiblesse et mauvaises habitudes. La Loi de Moïse a agi comme un révélateur et un avertisseur : au-delà de telle limite, si nous nous abandonnons à telle idée, si nous nous comportons de telle manière, nous dérapons. Mais vous le savez, un homme a réalisé plus que l’obéissance à la Loi, montrant la voie de la libération à toute l’humanité : cet homme, c’est Jésus.
 
Les tentations de Jésus au désert sont le miroir des tentations d’Adam et Ève au Paradis. Le fruit de l’arbre était savoureux, agréable à la vue et désirable ? Jésus refuse l’idée même de manger les pierres transformées en pains. Car la vie éternelle et le bonheur ne proviennent pas des fruits de la création mais de la Parole de Dieu. Le serpent trompait et flattait l’innocence et la sensibilité d’Ève ? Au dévoiement pervers des Écritures par le diable, faisant passer le mal pour du bien, Jésus répond par la vérité de la Parole de Dieu. Ève a choisi la parole du serpent contre celle de Dieu ? Jésus a choisi l’adoration de Dieu contre celle du serpent. Il a fait à rebours le chemin parcouru par Ève à l’origine et, par sa dernière réponse, a renvoyé le serpent et sa puissance perverse au néant. Désormais, la voie est libre pour tous ceux qui, par le baptême, font partie de son corps, et par son Esprit sont en communion avec lui. C’est exactement ce qu’enseigne saint Paul dans son épître aux Romains.
 
Nous ne sommes pas meilleurs qu’Adam et Ève. Nous ne sommes pas plus vertueux que Moïse et tous les prophètes. Mais au baptême nous avons reçu l’Esprit de Jésus Christ. Nous lui appartenons. Par le mystère de sa croix, c’est-à-dire par une foi inaltérable en Dieu et le don de notre vie entière par amour pour notre prochain, avec le secours de l’Esprit de Jésus, par l’écoute de sa Parole et sa mise en pratique, nous pouvons faire mieux qu’un homme moyen : nous pouvons faire un petit pas de plus sur le chemin du bien, et, de pas en pas, grandir en force et en sainteté jusqu’à la joie du Paradis retrouvé. L’Esprit nous y pousse, l’Esprit nous y aide, l’Esprit nous y fait renaître.

samedi 21 février 2026

18 février 2026 - CHANCEY - Mercredi des Cendres - Année A

 Jl 2, 12-18 ; Ps 50 ; 2 Co 5, 20 - 6, 2 ; Mt 6,1-6.16-18
 
Chers frères et sœurs,
 
Le Seigneur a besoin de nous pour nous sauver. Il a besoin que nous coopérions à sa grâce pour bénéficier de plus de grâce encore, jusqu’au bonheur suprême : la communion d’amour dans la vie éternelle. Avez-vous observé, dans les textes que nous avons entendus, les deux mouvements qui les animent ?
 
Le premier mouvement est particulièrement bien exposé dans le psaume : « renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit » ; « ne me reprends pas ton esprit saint » ; « Rends-moi la joie d'être sauvé ». Ici, le priant se souvient de la grâce dont il bénéficiait avant son péché. Il fait mémoire des jours heureux où l’Esprit Saint habitait dans son cœur. De même, le prophète Joël se plaint des insultes des païens : « Où donc est leur Dieu ? », parce qu’il éprouve aujourd’hui l’absence du Seigneur et la faiblesse du peuple en raison de son péché, alors qu’hier, Dieu était présent et protégeait son peuple, lui donnait la force nécessaire pour vivre.
Dans cette situation où le péché a tout détruit : absence de Dieu, de son Esprit Saint, perte de la force de vivre, soumission aux puissances étrangères, l’homme prie et fait pénitence. Pour deux raisons : la première est qu’en se souvenant des jours heureux il espère qu’il pourra les revoir un jour – il croit que le Seigneur peut faire cela pour lui ; et la seconde raison, c’est que l’Esprit Saint lui-même, de manière invisible et pour ainsi dire insensible, le pousse intérieurement à la prière et à la pénitence. Or le Seigneur a besoin, il attend, cette espérance de la réconciliation et cette foi inspirée par l’Esprit Saint, pour accorder sa miséricorde, son pardon – et avec lui la communion retrouvée. Souvenez-vous du fils prodigue : « Père, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils… » ; mais voilà que le père le couvre de baisers et le revêt du plus bel habit : « Tu es mon fils, en toi j’ai mis tout mon amour. »
 
Le second mouvement est évoqué par Jésus. Il n’est pas ici question de souvenir de jours heureux, de péché et de réconciliation, mais de « devenir des justes ». Bien entendu, « devenir juste » suppose qu’on ne l’est pas – qu’on est pécheur – et que l’on souhaite la réconciliation avec Dieu, la « justice de Dieu ». Mais on peut aussi comprendre que – pour des disciples de Jésus qui a priori n’ont pas besoin de réconciliation – il s’agit de « monter plus haut » en désirant devenir des saints. Ainsi Jésus, à ceux qui désirent « devenir des justes », promet-il une « récompense, pour vous, auprès de votre Père qui est aux cieux. » Comprenons que la récompense n’est pas un acquis parce qu’on est disciple de Jésus, mais qu’elle est le fruit d’une prière et d’une vie conformes à l’attente du Seigneur.
Jésus décrit cette prière et cette vie en termes d’aumône, de prière et de jeûne – dans le secret. En effet, l’homme pécheur qui espère une réconciliation n’est généralement pas très orgueilleux quand il mendie son pardon... En revanche, celui qui désire devenir juste risque fort de pécher par orgueil. Il obtiendrait ainsi l’inverse de ce qu’il souhaite : la chute plutôt que la gloire ! L’homme pécheur a cette force en lui qui est celle de l’humilité, laquelle risque fort de manquer à celui qui veut devenir juste.
Le remède à ce risque est donné par Jésus : l’aumône sans calcul ; la prière dans le secret ; le jeûne caché. L’aumône est un acte extérieur, qui engage nos moyens, nos richesses, petites ou grandes, à notre mesure. La prière est un acte intérieur qui engage notre âme, notre esprit et notre intelligence. Elle est mémoire des dons reçus de Dieu et espérance de ses promesses. Et le jeûne est un don de tout nous-mêmes : corps et âme. Sommes-nous prêts à tout donner – jusqu’à nous-mêmes, toute notre vie – au Seigneur notre Dieu ? Ce n’est pas si évident, à bien y réfléchir.
Cependant le Seigneur n’attend pas que nous fassions de grandes choses en matière d’aumône, de prière et de jeûne : qui serait assez fou d’orgueil pour prétendre acheter les dons de Dieu avec des moyens humains ? Mais le Seigneur voit les intentions du cœur. Le roi David a voulu construire un Temple pour le Seigneur ; le Seigneur lui a donné bien plus en récompense : une royauté éternelle. Sainte Thérèse de Lisieux enseignait la petite voie de Jésus, où un petit acte ordinaire fait avec amour, obtient de la part du Seigneur une réponse extraordinaire – pas tant pour soi que pour le monde pour lequel nous prions.
 
On mesure donc, chers frères et sœurs, combien le Seigneur a besoin de nous, que ce soit pour nous accorder son pardon si nous sommes pécheurs, ou que ce soit pour nous donner, et donner au monde, des grâces extraordinaires, la justice, si nous avons le désir d’une sainteté plus grande. Dans les deux cas, c’est l’œuvre de l’Esprit Saint en nous qui nous pousse à monter vers la maison de notre Père qui est aux cieux, et nous fait ressembler à Jésus qui donne tout et sa vie même pour le salut du monde. Puissions-nous, durant ce temps de carême, être attentifs et réceptifs à l’action de l’Esprit Saint dans nos cœurs, pour mieux aimer Dieu et nos frères. 

dimanche 15 février 2026

15 février 2026 - SAINT-GAND - 6ème dimanche TO - Année A

 Si 15, 15-20 ; Ps 118 ; 1 Co 2, 6-10 ; Mt 5, 17-37
 
Chers frères et sœurs,
 
Saint Paul oppose la sagesse de ceux qui dirigent ce monde à la sagesse du mystère de Dieu. Peut-on d’ailleurs encore parler de « sagesse » pour les dirigeants de ce monde, quand on en voit les résultats pratiques ? C’est catastrophique... Mais saint Paul nous rappelle que l’Évangile est la proclamation de la sagesse du mystère de Dieu et – dit-il – « c’est à nous que Dieu, par l’Esprit, en a fait la révélation. » L’Esprit Saint nous donne accès à la sagesse du mystère de Dieu. Et saint Paul assoie son affirmation sur une citation de l’Écriture, une citation du prophète Isaïe, pour nous rappeler également que l’Écriture – la Loi et les prophètes – sont empreinte et rayonnement de cette sagesse.
 
Dans l’Écriture, on trouvera par exemple le livre de Ben Sira le Sage, dont nous avons lu un extrait en première lecture. Celui-ci nous enseigne que pour trouver la sagesse cachée, il faut commencer par faire un choix : « Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix. » Cela signifie que la recherche et la connaissance de la sagesse de Dieu ne sont pas matière à option : c’est toute notre vie, à 100%, qui doit y être engagée. Pas de demi-mesure possible. Ben Sira le Sage parle comme Jésus : « Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. » L’un et l’autre parlent bien de la même sagesse.
Cependant ce choix est une réponse à un appel préalable venant du Seigneur. L’appel se trouve déjà dans notre existence même : le simple fait que nous soyons nés, que nous existions. Nous avons été créés pour Dieu, pour vivre de sa sagesse, qui est notre vrai bonheur. Ensuite l’appel se trouve dans le témoignage d’Israël, dépositaire des Promesses, de la Loi de Moïse et des témoignages prophétiques. Tous ces signes de Dieu nous sont adressés à nous aussi. Plus encore, l’appel se trouve à la suite de la proclamation de l’Évangile de Jésus-Christ, dans notre baptême. Il est déjà participation, communion, à la gloire de Dieu, et avec ce baptême nous avons reçu l’Esprit Saint qui nous permet d’en avoir connaissance. Enfin, il est réservé à chacun d’entre nous tel ou tel don de l’Esprit, qui est sa vocation particulière, où le Seigneur l’appelle au plus profond de son cœur. Ainsi donc, par ces appels plus ou moins personnels, plus ou moins profonds, le Seigneur nous attire et il attend notre réponse : « veux-tu, avec l’aide de l’Esprit Saint, marcher sur le chemin de ma sagesse, oui ou non ? »
 
Ben Sira le Sage qualifie de « ceux qui le craignent » - « ceux qui craignent le Seigneur », tous ceux qui répondent « oui » à l’appel du Seigneur. Il ne faut pas se tromper : la plupart du temps dans l’Écriture, la « crainte de Dieu » ne doit pas être comprise comme une « peur de Dieu », mais plutôt comme un esprit d’humilité et de gratitude à l’égard de Dieu qui nous a fait un don exceptionnel. Celui qui « craint Dieu », c’est celui qui a déjà eu connaissance de la bonté et de la miséricorde de Dieu à son égard et qui veut lui rendre grâce. C’est aussi celui qui a entendu l’appel de Dieu au plus profond de lui-même, dans son cœur et son intelligence, et qui veut le connaître davantage. Celui qui « craint Dieu », dans l’Écriture, est déjà un sage : ses yeux sont ouverts et ses oreilles entendent.
 
Nous arrivons à l’Évangile, où nous retrouvons Jésus, assis sur la montagne entouré de ses disciples. Il n’est pas là pour leur donner un cours de morale, mais il leur dévoile la sagesse de Dieu. Autrement dit, pour comprendre, on ne peut pas, on ne doit pas se contenter d’une lecture superficielle : Jésus parle de la sagesse du mystère de Dieu, sagesse tenue cachée, ignorée par les dirigeants de ce monde.
En première lecture, cette sagesse de Dieu est particulièrement exigeante, comme Jésus le montre à propos des commandements sur le meurtre, l’adultère et les serments. D’ailleurs il le dit : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. » À moins d’être spécialement soutenus par l’Esprit Saint, il nous semble impossible de répondre parfaitement à ces commandements. Jésus demande-t-il des choses inaccessibles ?

Comme je ne peux pas parler pendant 15 jours, je vais me limiter au passage qui concerne le commandement sur l’adultère. Lisons l’Évangile avec sagesse, c’est-à-dire pour commencer, en nous appuyant sur l’Écriture. On n’y trouve mention de convoitise, d’œil et de bras que dans le livre du prophète Zacharie. Il s’agit du mauvais berger qui ne se préoccupe pas des brebis blessées, égarées et épuisées, mais qui préfère dévorer « la chair des bêtes grasses », pour assouvir sa convoitise. Malheur à ce berger dit le Seigneur : « Que l’épée s’en prenne à son bras et à son œil droit ! » 
Jésus donc, dans son enseignement à ses disciples, dit en réalité deux choses. Premièrement, que le bon berger – qui est Dieu – n’exerce pas de convoitise sur ses brebis, mais il vient à leur secours. Son œil est juste et bienveillant ; sa main – qui est l’Esprit Saint – est une main de bénédiction. Et bien sûr, le bon Berger, c’est aussi Jésus lui-même. Et deuxièmement, cet enseignement vaut pour ses disciples appelés à être apôtres, à être des "bergers". Si par grâce, ils ont reçu la connaissance de la sagesse de Dieu, l’accès au mystère tenu caché, alors non seulement leur esprit doit en être illuminé mais aussi toute leur vie doit en rayonner, comme de bons bergers qui « craignent Dieu ».
 
Saint Séraphim de Sarov disait : « le vrai but de la vie chrétienne consiste en l’acquisition du Saint-Esprit de Dieu. » Combien avait-il raison, car avec l’Esprit de Dieu, tout est possible.

dimanche 8 février 2026

08 février 2026 - CHAMPLITTE - 5ème dimanche TO - Année A

 Is 58, 7-10 ; Ps 111 ; 1 Co 2, 1-5 ; Mt 5, 13-16
 
Chers frères et sœurs,
 
Dimanche dernier nous avons entendu Jésus enseigner à ses disciples qu’ils seraient persécutés en raison de leur attachement à lui. Cependant en regard de ces épreuves, il leur enseigne aussi d’être pour les hommes, à leur égard, des sources de bonté. Pour Jésus, la bonne réponse à l’insulte, c’est la bénédiction. Dans l’évangile d’aujourd’hui, il nous explique pourquoi.
 
En premier lieu, il apparaît que les hommes sont particulièrement sensibles à la bonté des disciples. Si les disciples sont bons et font des actes bons, alors – dit Jésus – ils sont « salés ». Le sel, dans l’Antiquité n’a que des vertus positives : il permet de purifier et de conserver. C’est ainsi que le sel est devenu un signe d’alliance. Comme il n’y a que Dieu qui soit véritablement bon, tous ceux qui font des actes de bonté, ou qui sont bons par eux-mêmes, expriment à travers eux ou leurs œuvres quelque chose de la bonté de Dieu. C’est bien pourquoi Jésus dit : « Voyant ce que vous faites de bon, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. » Les hommes identifient donc parfaitement la véritable source de la bonté, qui est Dieu. En revanche, un disciple de Jésus – ou quelqu’un qui se prétendrait serviteur de Dieu – qui ne serait ni bon, ni charitable, serait aussitôt rejeté et « piétiné par les gens », dit Jésus. Cet homme rendrait en effet un contre-témoignage, puisque Dieu est la bonté même.
Donc, un disciple de Jésus doit être « salé » ; il doit émaner la bonté, pour n’être pas rejeté mais au contraire pour que les hommes rendent gloire à la seule source véritable de toute bonté : notre Père qui est aux cieux.
 
Par expérience, nous savons qu’il est parfois bien difficile de rayonner la bonté, d’être bon, en toutes circonstances. Mais Jésus enseigne à ses disciples qu’ils sont « la lumière du monde ». Ils sont, ils ont en eux, la lumière qui est le canal de la bonté : une lumière qu’on ne peut pas éteindre ; une lumière puissance de vie éternelle et d’amour intarissable. C’est la lumière de la création, la lumière de la Transfiguration, la lumière de la résurrection, la lumière de la Présence de Dieu.
Regardons attentivement comment Jésus en parle : « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. » Dès qu’on parle d’une maison, dans l’Évangile, on doit penser au Temple ; et dès qu’on parle d’une ville – surtout si elle est située sur une montagne – on doit penser à Jérusalem. Donc, la lumière qui est sur le lampadaire, dans la maison qui se trouve dans la ville sur la montagne, c’est la lumière qui se trouve sur le chandelier à sept branches qui éclaire l’intérieur du sanctuaire, lequel rayonne sur Jérusalem et de Jérusalem sur le monde entier. Or, la lumière du chandelier à sept branches, c’est la lumière du Buisson Ardent, c’est la lumière de Pentecôte : c’est le rayonnement de l’Esprit Saint.
Jésus a donc enseigné à ses disciples – et à nous-mêmes – qu’étant illuminés par l’Esprit Saint, forts de sa puissance et de son rayonnement, ils sont capables de bonté en eux-mêmes et dans leurs actes. Et que cette bonté, qui est en partage celle de Dieu, a la capacité de toucher le cœur des hommes au point que, l’ayant perçue, ils sont amenés à rendre gloire à Dieu. Au contraire, il ne mérite effectivement que le mépris, celui qui, ayant reçu le talent précieux de l’Esprit Saint, en vient à l’enfouir dans la boue de sa méchanceté et de ses œuvres mauvaises.
 
Nous avons donc compris, chers frères et sœurs, que rendu semblables à Jésus par le don de l’Esprit Saint, par l’illumination de notre cœur, qui nous donne de rayonner de la bonté de Dieu, nous n’avons pas à craindre, ni les persécutions, ni les persécuteurs. Mais au contraire, à la méchanceté ou à la bêtise, nous devons répondre par la bonté et la générosité – le pardon étant la plus grande marque de bonté.
Mais comment pouvons-nous être vraiment bons comme Dieu est bon ? Relisons le début de la prophétie d’Isaïe : « Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable. Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront vite. » Qui est celui qui a faim sinon l’homme affamé et assoiffé de justice, affamé de vie et assoiffé d’amour, auquel Dieu répond en lui partageant son fils, Jésus, pain et vin de la vie éternelle ? Qui est le pauvre sans abri sinon Adam déchu, errant dans les enfers, auxquels Dieu offre le refuge de sa propre maison, l’Église, en Paradis ? Qui est celui qui est sans vêtement, sinon l’homme pécheur, ce même Adam trouvé nu, auquel Dieu donne, par le pardon obtenu par la croix de Jésus et le baptême, d’être revêtu du vêtement blanc et immaculé des saints ?
Oui, dit Dieu à son serviteur par la bouche du prophète Isaïe : « ne te dérobe pas à ton semblable », car ce que le Seigneur te suggère n’est rien d’autre que ce qu’il a déjà fait pour toi en te donnant son Fils : Dieu ne s’est pas dérobé, il s’est donné jusqu’au bout. « Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront vite. » Assurément puisqu’il s’agit de l’aurore de la résurrection et des forces de l’Esprit Saint. C’est-à-dire que, plus on est bon et généreux à l’image de Dieu, plus on devient lumineux et forts de la force de son Esprit, et plus on ressemble à Jésus. C’est un cercle vertueux. Alors bienheureux sommes-nous !

dimanche 1 février 2026

01 février 2026 - BUCEY-lès-GY - 4ème dimanche TO - Année A

 So 2, 3 ; 3, 12-13 ; Ps 145 ; 1 Co 1, 26-31 ; Mt 5, 1-12a
 
Chers frères et sœurs,
 
Lorsque saint Matthieu rédige ce chapitre de son évangile, tout est pesé. Non pas seulement le vocabulaire choisi, mais aussi l’ordre des versets, et même la mise en scène. Car, ce qu’il veut nous dire dépasse les mots eux-mêmes : il veut rejoindre et parler à la pointe de notre âme. Ou plutôt que notre âme entende et reconnaisse à travers ses mots la Parole de Dieu, la Parole de la Vie.
 
D’abord la mise en scène : Jésus est entouré par des foules nombreuses – pas « une » foule, mais « des » foules – c’est dire s’il y a du monde ! En fait, il y a tout le monde, toute l’humanité, et nous avec. Si Jésus monte sur la montagne et enseigne les Béatitudes à ses disciples, c’est pour que ceux-ci puissent ensuite porter sa Parole à toutes ces foules, à toute l’humanité, de tous les lieux et de toutes les générations.
Jésus monte sur la montagne comme Moïse était monté sur le Mont Sinaï. L’enseignement de Jésus est en rapport avec la Loi ; il en est le cœur, l’accomplissement. Cet enseignement est réservé à ses disciples. Jésus ne parle pas directement à toutes les foules, mais il le fait par l’intermédiaire de ses disciples. Pourquoi ? Parce que son enseignement est inséparable du témoignage des disciples : témoignage sur Jésus et sa vie ; et aussi témoignage de vie des disciples eux-mêmes. La Parole n’est pas que des mots : la Parole est vivante et elle produit du fruit : vivante, elle est Jésus lui-même. Et quand on la met en pratique, on devient disciple, on devient Apôtre : la Parole produit du fruit. Donc, Jésus qui enseigne les Béatitudes, c’est Jésus qui dit qui il est, ce qu’est être son disciple, et il donne l’Esprit de vie qui est toujours avec lui : Esprit qui fait de ses disciples non pas des serviteurs mais des amis, non pas des étrangers mais des fils de Dieu.
 
Observons maintenant les Béatitudes, comment Jésus nous les enseigne. Il y en a dix, même si la dernière est différente des précédentes. De plus, les huit premières concernent tous les hommes, et les deux dernières ne concernent que les disciples : « Heureux êtes-vous… » ; « Réjouissez-vous… »
Avez-vous remarqué que la première béatitude « Heureux les pauvres de cœur » et la huitième « Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice » correspondent à la même promesse : « le royaume des cieux est à eux » ? C’est un procédé de style typique dans les textes bibliques pour indiquer que la première béatitude correspond à la huitième, la seconde avec la septième, la troisième avec la sixième, etc. ; et que la ou les plus importantes se trouvent au milieu. Ici nous avons : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés » et « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ». On y retrouve les deux commandements principaux de la Loi : d’abord « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu » – en ayant faim et soif de Lui – avec la promesse de la communion : l’amour de Dieu est communion. Et nous savons, nous chrétiens, que la communion se mange et se boit dans l’Eucharistie. Et ensuite : « Tu aimeras ton prochain », en étant miséricordieux à son égard, avec la promesse de la miséricorde aussi pour nous. Cette miséricorde, c’est le pardon des péchés et l’entrée au ciel, pour la vie éternelle.
Il me paraît important de souligner ici une chose qui appelle réflexion. Jésus n’ignore pas que le monde dans lequel les hommes vivent est un monde imparfait : il y a des aspérités. Chaque Béatitude souligne ou épouse ces aspérités, ces souffrances, mais il met en regard l’enseignement des Béatitudes qui est construit comme une sagesse, comme nous l’avons vu : deux fois quatre béatitudes qui se répondent l’une à l’autre, avec le commandement de l’amour de Dieu et du prochain au centre. Mais il ne s’agit pas seulement d’une sagesse humaine – comme si on mettait une compresse sur des blessures – il s’agit d’une sagesse qui est Esprit de Vie : cette sagesse dit qui est Jésus et quel Esprit il veut nous partager, nous donner à travers elle, pourvu qu’elle soit une sagesse vécue : les huit béatitudes délimitent, dessinent le visage de Jésus en lequel se trouve l’Esprit de Vie.
 
Quand on a compris cela – que les Béatitudes sont le portrait de Jésus et qu’on est chacun et chacune appelés à en vivre, en totalité ou en partie – alors on est devenus disciples. La neuvième béatitude s’adresse donc à nous : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi. » Il y a deux choses à en dire : la première est que l’homme des Béatitudes est devenu comme Jésus, et la seconde qu’il est devenu comme Jésus en sa Passion, qui offre sa vie à son Père pour le salut du monde. Que voulez-vous, l’Esprit Saint ne sait pas faire autre chose que de transformer toute personne qui le reçoit à la ressemblance de Jésus ! Mais pas un Jésus béni-oui-oui… ; le vrai Jésus qui donne sa vie par amour pour ses amis !
Alors, les disciples, ayant passé par là où lui Jésus est passé, peuvent se réjouir, car « leur récompense est grande dans les cieux » : ils ont dès ici-bas – s’ils ont encore un pied sur terre – déjà un pied au ciel. Nous sommes ici au cœur de l’enseignement de Jésus : le but ultime des Béatitudes, c’est la vie éternelle qui est déjà donnée maintenant dans la joie profonde qu’un disciple éprouve – quoi qu’il arrive – à la simple pensée, dans un acte de foi en Jésus vivant, qu’en communion avec lui le ciel lui est déjà ouvert.
 
 

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