Jos
5, 9a.10-12 ; Ps 33 ; 2 Co 5, 17-21 ; Lc 15, 1-3.11-32
Chers
frères et sœurs,
Nous
sommes toujours touchés par la compassion du père pour son fils perdu, et
nous regrettons l’attitude du frère aîné qui demeure dans l’incompréhension. En
effet, la justice du père – qui est l’amour parfait – dépasse la justice des
deux frères. Celle du premier, qui revient repentant en se condamnant lui-même
au dernier rang, au rang d’esclave de la maisonnée. Et celle du second, qui ne
comprend pas les gestes de son père, alors que lui-même n’a pas pu en
bénéficier jusqu’alors. Mais la sagesse du Père dépasse la sagesse des hommes.
La sagesse du père est son amour inconditionnel pour ses fils – les deux,
inséparablement.
Il
faut dire que ces gestes ont de quoi surprendre le fils aîné. Et en effet, la
parabole de Jésus est assez provocante pour qui veut bien comprendre à qui il
parle et de quoi il parle réellement.
Voyons
ce qui concerne la bague. Une simple recherche dans toute la Bible nous montre
qu’il n’est jamais question de bague, sauf dans la parabole et la Lettre de
Jacques, où celui-ci oppose un homme au vêtement rutilant, portant une
bague en or, et un pauvre au vêtement sale. Ici, la bague est signe de
richesse. Mais cela ne nous aide pas beaucoup à comprendre.
En réalité, dans
les versions anciennes de l’Évangile de Luc, il ne s’agit pas d’une bague, mais
d’un anneau. Le père passe donc un anneau au doigt de son fils cadet. D’anneau,
il n’est jamais question dans le Nouveau Testament (sauf dans la parabole) mais
seulement dans l’Ancien Testament, et c’est toujours pour désigner quelqu’un
qui possède le pouvoir, le pouvoir royal. Citons donc ce passage de la Genèse :
« Alors, Pharaon dit à Joseph : « Dès lors que Dieu t’a fait
connaître tout cela, personne ne peut être aussi intelligent et aussi sage que
toi. C’est toi qui auras autorité sur ma maison ; tout mon peuple se
soumettra à tes ordres ; par le trône seulement, je serai plus grand que toi. »
Pharaon dit à Joseph : « Vois ! Je t’établis sur tout le pays d’Égypte. »
Il ôta l’anneau de son doigt et le passa au doigt de Joseph ; il le
revêtit d’habits de lin fin et lui mit autour du cou le collier d’or. Il le fit
monter sur son deuxième char et on criait devant lui : « À genoux ! » Et ainsi
il l’établit sur tout le pays d’Égypte. »
Voilà
qui est intéressant, car Joseph était justement objet de la jalousie de ses
frères aînés. N’avait-il pas reçu une tunique de grand prix de la part de son
père Jacob, ce qui faisait murmurer ses frères ? Ainsi, en arrière-fond de
la parabole de Jésus, il y a vraisemblablement l’histoire de Joseph. Remarquez
qu’au moment où il parle, Jésus s’adresse à des publicains et des pécheurs, tandis
que les pharisiens et les scribes murmuraient contre lui en disant :
« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec
eux ! » On croirait entendre le fils aîné...
Alors
que dit Jésus, en réalité ? Il dit aux publicains et aux pécheurs :
« soyez comme le fils prodigue, rentrez en vous-mêmes et
convertissez-vous, et revenez au Père. Alors le Père, qui vous attend, vous
recevra comme Jacob aimait Joseph, en le revêtant de la plus belle tunique, et
comme Pharaon a partagé son pouvoir avec lui, en lui passant l’anneau royal au
doigt. Et il sacrifiera le veau gras pour un repas de fête. Vous serez donc
fils de Dieu et vous partagerez sa royauté ; vous goûterez sa communion,
dans la joie. » On comprend la stupeur des scribes et des pharisiens, qui
réagissent comme des frères aînés. Dieu ne leur retire rien, mais ils ont
l’impression d’être dépossédés, tellement les publicains et les pécheurs
repentants, comme le fils cadet ou Joseph, sont comblés de bénédictions. Mais
encore une fois, l’amour du père est le même pour ses deux fils,
inséparablement.
J’attire
votre attention pour finir, sur les rites du baptême. Un chrétien est baptisé
dans l’eau, plongé dans la mort et avant d’être relevé dans la vie nouvelle, de
la même manière que le fils cadet s’était perdu dans la soue à cochons, avant
de remonter à la maison du père. Et là, à la maison, le baptisé a reçu un
vêtement blanc, le saint chrême et la lumière provenant du Cierge pascal, pour
veiller dans l’attente de la venue du Seigneur. Le vêtement blanc, voilà la
tunique de grand prix, le plus beau vêtement. Le saint Chrême, c’est le signe
de l’Esprit qui fait du baptisé un fils, le purifiant de la racine de tout
péché, en établissant entre Dieu et lui une alliance nouvelle : c’est
l’anneau, ou la bague. Le don de l’Esprit, c’est également le partage de la
sagesse de Dieu, le véritable pouvoir du Royaume des cieux. Enfin, le baptisé n’a
pas reçu des sandales, mais un cierge pour veiller. En réalité, les deux signes
se rejoignent. Dans les Actes des Apôtres, nous lisons cet ordre donné par
l’Ange du Seigneur à Pierre : « Mets ta ceinture et chausse tes
sandales. » Ce que fit Pierre. L’ange ajouta : « Enveloppe-toi de ton manteau
et suis-moi. » Si donc, le père donne des sandales à son fils, c’est pour qu’il
marche, qu’il marche à sa suite. C’est ce que font les baptisés : en sandales,
ils marchent à la suite du Christ, tout en attendant son retour, avec un cierge
allumé à la main. Pensez à une procession : marcher avec un cierge à la
main, c’est une attitude typiquement chrétienne.
Alors,
chers frères et sœurs, si par le baptême nous avons reçu les mêmes dons que le
patriarche Joseph ou le que fils prodigue, alors nous sommes devenus fils de
Dieu, héritiers du Royaume et nous partageons la gloire de notre Père qui est
aux Cieux. Alors, c’est que le temps du repas des noces de l’Agneau, et de la
joie, est venu.