dimanche 26 octobre 2025

26 octobre 2025 - VALAY - 30ème dimanche TO - Année C

Si 35,15b-17.20-22a ; Ps 33 ; 2Tm 4,6-8.16-18 ; Lc 18,9-14
 
Chers frères et sœurs,
 
Lorsque Jésus raconte une parabole, ce n’est pas une petite histoire inventée sur le coup, mais un véritable enseignement où chaque mot est pesé, où la composition même de la parabole est soigneusement réfléchie : rien n’est laissé au hasard. Ainsi, lorsque nous lisons ou écoutons la parabole de ce dimanche, une leçon très riche nous y est donnée.
 
Un premier point extrêmement important est à souligner avant tout commentaire. Dans notre langue française, nous employons les mots « justice » et « paix » pour désigner la justice et la paix dans le monde. Nous pensons à une justice nationale ou internationale, à des organisations comme la Cour européenne des droits de l’homme, la Cour internationale de justice, qui sont censées garantir, avec des institutions comme l’ONU, la paix dans le monde. Mais ce n’est, ni de cette justice, ni de cette paix dont parle Jésus. Quand il parle de justice il parle en réalité de sainteté, et quand il parle de paix, il parle d’une profonde paix du cœur, sa paix, donnée par l’Esprit Saint. 
Ainsi, celui qui se croit juste est celui qui se croit saint. Celui qui revient à la maison justifié est celui qui a été sanctifié par Dieu, et qui, par conséquent, redescend chez lui dans une très grande paix intérieure. Il faut faire très attention, quand les Écritures ou l’Évangile parlent de justice et de paix, il y a deux sens possibles : la justice et la paix du monde, qui sont des arrangements politiques entre les hommes, et la justice-sainteté et la paix du cœur qui sont donnés gracieusement par Dieu.
Dans sa parabole, Jésus nous propose donc un enseignement sur la sainteté : comment acquiert-on la sainteté ?

On a d’abord le pharisien, qui se tient debout et prie en lui-même. L’expression n’est pas facile à traduire. En fait, Jésus dit que le pharisien se tient à l’écart des autres priants dans le Temple, pour souligner sa particularité religieuse : le mot « pharisien » veut dire en effet « séparé », attitude typique de ceux qui se considèrent comme purs et ne veulent avoir aucun contact avec les autres qu’ils jugent impurs. Ce pharisien fait une longue prière, en exposant tous ses mérites, qui sont réels. Il se félicite de ne pas tomber dans les tentations communes aux hommes : voleurs, injustes – il aurait mieux valu ici traduire par iniques – ou adultères. Nous retrouvons les trois tentations capitales : celles de l’argent, du pouvoir et du désir idolâtre, qui font que l’on choisit la fidélité à Dieu ou pas.
En regard, le publicain, lui se « tient à distance », exactement comme les dix lépreux se « tenaient à distance » de Jésus. Si la prière du pharisien était longue, celle du publicain est très courte : « Ô Dieu, fais miséricorde à moi, le pécheur ! » On retrouve la brièveté du cri de Bartimée : « Jésus, Fils de David, prend pitié de moi, pécheur ! », qui a donné dans notre liturgie : « Seigneur, prend pitié » ou « Kyrie Eleison » ! En fait, la prière du publicain est surtout une prière d’attitude, intérieure et corporelle, toute faite d’humilité. Elle rappelle l’attitude du fils prodigue quand il revient chez son père. Et c’est elle, plus que les paroles, qui change tout. 
On s’aperçoit ici que la prière la plus profonde, la plus efficace, est celle qui vient du cœur plus que du cerveau. Beaucoup de gens prient sans le savoir, parce qu’ils sont remués dans leur cœur, alors qu’ils ne savent pas leurs prières.
 
Jésus continue sa parabole en expliquant que le publicain revient chez lui justifié, c’est-à-dire sanctifié. Il semble, d’après notre traduction, que cela ne soit pas le cas du pharisien. Mais en fait, il y a deux traductions possibles. La seconde dit que le publicain est descendu à sa maison justifié « bien plus » que l’autre. Cette traduction est moins dangereuse que la première et plus conforme à l’enseignement habituel de Jésus. La traduction qui dit que le pharisien n’est pas justifié, n’est pas sanctifié, est la porte ouverte à sa condamnation, et c’est exactement sur ce type de jugement que s’est développé l’antijudaïsme qui a conduit à toutes les atrocités. Cette traduction est donc dangereuse. Au contraire, celle qui dit que le publicain est sanctifié « bien plus » que le pharisien, signifie que le pharisien a quand même reçu une part de justification, une part de sanctification, mais beaucoup mois que le publicain. C’est exactement comme avec le fils prodigue : le père l’habille, le réhabilite dans sa dignité de fils et fait tuer le veau gras, mais cela ne lèse en rien son frère aîné, qui est toujours héritier de la maison de son père. Dans notre parabole, le publicain, c’est le fils prodigue, et le pharisien, c’est le frère aîné.
 
Pour terminer, Jésus termine par la sentence : « Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé ». Il faut être conscient que le terme traduit par « abaissé » renvoie immédiatement à l’expression « humble de cœur » et à la béatitude « Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés ». Saint Irénée en a tiré l’enseignement suivant, que nous pouvons faire nôtre : « le publicain surpassa le Pharisien dans sa prière et reçut du Seigneur ce témoignage qu’il était justifié de préférence, parce que, avec grande humilité, sans orgueil ni jactance, il faisait à Dieu l’aveu de ses péchés. »
 

dimanche 19 octobre 2025

19 octobre 2025 - CUGNEY - 29ème dimanche TO - Année C

Ex 17,8-13 ; Ps 120 ; 2Tm 3,14-4,2 ; Lc 18,1-8
 
Chers frères et sœurs,
 
Jésus a raconté la parabole que nous venons d’entendre au cours d’une discussion avec les pharisiens et ses disciples au sujet de la venue du Règne de Dieu. Aux premiers, Jésus dit : « Le Règne de Dieu est au milieu de vous », ce qui est une manière de leur dire que lui, Jésus, s’il est bien un homme visible, il est également le Dieu invisible : il est Emmanuel, « Dieu avec nous ». Là où est Jésus, là est le Règne de Dieu. Aux seconds, c’est-à-dire aux disciples, Jésus précise : « Comme l’éclair qui jaillit illumine l’horizon d’un bout à l’autre, ainsi le Fils de l’homme quand son jour sera là. » Jésus, nous le savons, va leur être retiré, d’abord par sa mort, puis après sa mort et sa résurrection, par son ascension au ciel. Ainsi le jour et l’heure de son retour sont imprévisibles. Mais quand le moment sera venu, celui-ci sera aussi soudain que l’éclair. Nous comprenons donc bien, déjà, pourquoi dans la parabole d’aujourd’hui, Jésus demande à ses disciples de prier sans cesse, sans se décourager. En effet, le retour de Jésus est certain, et il peut arriver à tout instant.
Dans la parabole du juge inique et de la veuve Jésus développe son propos : il dévoile la raison cachée de son retour à la fin des temps et l’importance de la prière. Pour comprendre, interrogeons-nous tout d’abord sur l’identité du juge et de la veuve.
 
Le juge, installé dans la ville, est l’image du pouvoir installé à Jérusalem. Il peut aussi bien signifier le pouvoir politique de la dynastie d’Hérode que celle des grands-prêtres. Habituellement pouvoir politique et pouvoir religieux voguent de concert. Or Jésus dit que ce juge « ne craint pas Dieu et ne respecte pas les hommes ». La « crainte de Dieu » est une expression qui traverse les Écritures, l’Évangile et une part de la tradition des Pères de l’Église. On ne doit pas l’interpréter systématiquement par « peur de Dieu », mais plutôt par « piété envers Dieu », piété qui comprend aussi bien l’amour que le respect de Dieu. Autrement dit, le juge de la parabole n’est pas pieux : il n’aime pas ni ne respecte Dieu ; il contrevient au premier précepte de la Loi : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. » Par suite logique, ce juge ne « respecte pas les hommes », puisqu’il n’obéit pas non plus au commandement semblable au premier : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Les deux commandements vont toujours ensemble. Nous sommes donc en présence d’un juge légitimement en place mais qui se conduit de manière illégitime puisqu’il n’obéit pas aux commandements qui justifient sa fonction.
La veuve, dans l’Évangile selon saint Luc, est la représentation d’une double réalité : elle est en même temps la Vierge Marie et l’Église. Dans les deux cas, cette femme est privée de son mari et soumise à la précarité de la vie : elle est humainement fragile, mais elle est spirituellement forte car elle a la foi. Or, dans la parabole, la veuve, donc l’Église, demande justice au juge : justice contre les persécutions réelles ou à bas-bruit, inévitables quand on dépend d’un pouvoir politico-religieux qui ne connaît pas Dieu ou se rebelle contre lui. Il est remarquable que le Juge ne sache opposer à la femme que son silence. Mais comme celle-ci sait qu’elle est dans son droit, elle demeure inébranlable et ne lâche rien de ses revendications.
 
Voilà, dit Jésus, que tout à coup, le juge finit par craquer, et il insiste sur la raison : « cette veuve commence à m’ennuyer, je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer. » Ici la traduction est faible et en partie inexacte : d’une part, il faut comprendre que la veuve tourmente intérieurement le juge – il a mauvaise conscience, du fait que la femme est dans son droit. Et d’autre part il pressent que sa fin est proche et qu’il encourt lui-même le jugement de Dieu : il ne faudrait pas que l’injustice dont il a fait preuve envers la femme devienne le motif de sa propre condamnation éternelle. Donc, il lui donne satisfaction, et ce faisant se sauve lui-même. Cela est extrêmement important : c’est la raison cachée du temps passé et de la nécessité de la prière incessante de la femme.
Bien sûr, la femme, en premier lieu prie pour que la justice qui lui est due lui soit accordée, mais en réalité aussi, sa prière agit comme une eau souterraine qui vient creuser le cœur de pierre du juge. Au bout du compte, elle obtient, avec la conversion du juge, la justice qu’elle attendait pour elle-même.
Du coup, nous comprenons le sens profond de l’enseignement de Jésus – qu’on retrouve aussi dans la Lettre aux Romains de saint Paul : le retard du retour de Jésus, tout ce temps d’attente, durant lequel l’Église est parfois persécutée jusqu’au sang, est le temps accordé par Dieu aux puissants de ce monde pour se convertir. Pendant ce temps l’Église est appelée à prier sans cesse, d’abord pour entretenir sa foi, ensuite pour obtenir la justice qui lui est due, et en même temps obtenir du Seigneur la conversion de ses persécuteurs, ou de leurs complices par action ou par omission – tous ceux qui ne « craignent pas Dieu ».
 
Jésus termine par une note d’inquiétude : « Le fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » Tant qu’il y aura quelqu’un à la messe le dimanche, le Seigneur Jésus sera rassuré. Et nous aussi, car chaque dimanche à la messe, il est présent. Jésus nous l’a dit à plusieurs reprises : « quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » ; « Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. » Par son Esprit Saint et les sacrements qu’il nous donne, le Seigneur Jésus lui-même est la force de notre foi.

dimanche 12 octobre 2025

12 octobre 2025 - GRAY - 28ème dimanche TO - Année C

2R 5, 14-17 ; Ps 97 ; 2Tm 2, 8-13 ; Lc 17, 11-19
 
Chers frères et sœurs,
 
À une ou plusieurs reprises, Jésus s’est trouvé en présence d’un ou plusieurs lépreux dont il a eu compassion et qu’il a guéris. Ce faisant, il leur a offert non seulement une vie sociale nouvelle, mais aussi à tous les témoins un signe de la venue toute proche du Royaume des cieux. Jésus était considéré par la plupart des hommes de son temps comme un guérisseur, et pour plusieurs comme le Messie de Dieu. Il suscitait une immense espérance et sa réputation le précédait.
Dans l’évangile de ce dimanche, saint Luc a développé une de ces rencontres. Il a voulu souligner deux leçons fondées sur la Loi concernant la guérison des lépreux, au chapitre 14 du Lévitique.
 
La première leçon concerne les malades qui étaient guéris. Jusqu’alors exclus de toute société par crainte de la contamination, ils devaient se présenter à un prêtre du Temple pour qu’il constate cette guérison et offre en sacrifice les offrandes nécessaires à la purification et à la réintégration dans le peuple de l’ex-malade.
Nous voyons que les dix lépreux et Jésus se conforment parfaitement à cette Loi : tout d’abord Jésus passe à proximité de leur village, lui-même situé aux confins de la Galilée et de la Samarie, à l’écart des autres villages. Voyant arriver Jésus, les lépreux s’avancent mais restent à distance. Jésus leur enjoint d’aller se montrer aux prêtres, comme si ils étaient déjà guéris, et c’est en obéissant à cette parole qu’en chemin, ils sont miraculeusement guéris, comme Naaman ayant obéi à la parole Élisée, fut guéri au Jourdain.
Ce qui surprend Jésus et les disciples, c’est qu’un des dix lépreux, le samaritain, constatant sa guérison, ne va pas se présenter à un prêtre, mais revient vers Jésus, comme si c’était lui le prêtre. Mieux encore, il considère Jésus comme le Seigneur Dieu lui-même, puisqu’il se prosterne devant lui en rendant grâce : il lui présente pour sa purification et sa réintégration l’offrande de son adoration. De fait, Jésus agit comme le Seigneur Dieu le fait dans le rituel de la Loi ; il lui fait grâce : « Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé ! » C’est-à-dire, que la foi de cet homme a valu offrande et cette offrande a été agréée.
Nous en concluons que tout homme qui suscite la compassion de Dieu par sa prière : « Jésus, Maître, prend pitié de nous », peut recevoir de lui écoute et bonté, miséricorde gracieuse. Le Seigneur cependant lui demande de se convertir, d’entrer dans sa Parole, dans sa Loi, et de la mettre en pratique : tout don reçu appelle action de grâce. Le Samaritain, qui a identifié Jésus comme Dieu, et lui rend à lui l’action de grâce, reçoit bien davantage que la guérison et le retour à une vie sociale normale ; il reçoit en plus l’entrée dans le Royaume : « Ta foi t’a sauvé » lui dit Jésus. La leçon est donc que, pour tout homme, l’obéissance à la Loi vaut pour cette vie, mais la foi en Jésus vaut pour la vie éternelle.
 
La seconde leçon concerne Jésus lui-même. Nous avons vu qu’il agissait comme Dieu, puisqu’il a fait grâce au lépreux guéri, et plus encore : il lui a donné le salut. Mais il l’a fait aussi en tant que prêtre, que vrai prêtre du Royaume des cieux. Nous observons cela à plusieurs détails donnés par saint Luc. En premier lieu, voyant les lépreux venir vers lui, Jésus les regarde. Son regard sur leurs blessures correspond au regard du prêtre qui doit constater la guérison. Chez saint Luc, comme chez saint Jean, le regard de Jésus est un regard pénétrant jusqu’au plus profond des cœurs, et qui agit. C’est par son regard que Jésus a guéri les lépreux. Obéissant à sa parole, les lépreux se rendent au Temple pour accomplir le rituel et, ce faisant, ils obéissent à la Loi : la Parole de Jésus, c’est la Loi. Aussi, celui qui revient, continue d’appliquer la Loi : il vient voir le « prêtre Jésus ». Et c’est bien en tant que prêtre que Jésus peut lui dire : « Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé. » À la différence près que Jésus n’est pas tant un prêtre du Temple qui exprime la grâce de Dieu pour redonner une vie sociale à un homme, mais il est le seul véritable prêtre qui donne directement la grâce de Dieu en plénitude : celle du don de la vie éternelle.
Pour les témoins de cette rencontre et les auditeurs de saint Luc, Jésus n’est donc pas tant un guérisseur ni un messie de circonstance, un prophète comme autrefois, mais il est le seul véritable prêtre et il est Dieu. Par lui, tout homme, fut-il lépreux et samaritain, rebut de la société, peut trouver guérison, pardon, réhabilitation, et mieux encore : le salut, la vie éternelle.
 
Pour nous, les leçons de cet évangile sont toujours valables. Jésus, par son Esprit et dans son Église est toujours présent et il ne cesse d’agir. Il continue d’entendre la prière des désespérés ; il continue de vouloir les relever et de les appeler à la conversion par l’écoute de sa Parole ; il continue d’agir, de réconcilier et de donner la vie éternelle par ses sacrements. N’est-ce pas pour en vivre, dans l’action de grâce, que nous sommes venus ici nous présenter devant lui, ce matin ? 

dimanche 5 octobre 2025

05 octobre 2025 - VOLON - 27ème dimanche TO - Année C

Ha 1,2-3 ; 2,2-4 ; Ps 94 ; 2 Tm 1,6-8.13-14 ; Lc 17, 5-10
 
Chers frères et sœurs,
 
Nous poursuivons notre lecture de l’Évangile selon saint Luc. Aujourd’hui, nous avons deux enseignements. Le premier concerne la foi ; le second concerne la récompense que le Seigneur donnera au ciel à ses bons et fidèles serviteurs.
 
« Augmente en nous la foi ! » demandent les disciples à Jésus. En effet, ils sont bien conscients que sans la puissance de l’Esprit Saint que donne Jésus pour encourager, augmenter leur foi, il est impossible d’être chrétien intensément – d’être des saints - et de l’être continuellement, durant toute sa vie, jusqu’à ce que le Seigneur vienne. Mais Jésus leur répond qu’ils n’ont même pas la foi grosse « comme une graine de moutarde ». En syriaque classique le mot employé désigne aussi un atome ! Jésus dit donc à ses disciples qu’ils n’ont même pas un atome de foi, et qu’il en suffirait d’un seul pour déraciner un mûrier – un arbre bien résistant – pour qu’il aille se planter tout seul dans la mer !
On en conclut qu’on ne gagne pas le royaume des cieux de notre propre chef, par nous-mêmes, même avec l’aide de la grâce de Dieu. Mais c’est la grâce de Dieu, donnée par Dieu, qui nous ouvre les portes du royaume : nous n’y sommes pour rien. Il nous revient en revanche de nous préparer à recevoir cette grâce, à tout faire pour bien la recevoir, et à rendre grâce à Dieu pour le don qu’il nous fait – et de la foi, et du royaume, quand l’heure viendra.
 
Ce n’est donc pas pour rien que saint Luc a ajouté un second enseignement à la suite du premier. On ne le trouve que dans cet Évangile. Jésus y représente ses disciples comme des maîtres ayant chacun un serviteur, attaché au labourage et au pâturage. Il leur pose trois questions : est-ce qu’à la fin de la journée, vous le ferez passer directement à table ? Évidemment non, puisque c’est lui qui doit préparer le repas. C’est d’ailleurs le sens de la seconde question : est-ce qu’il ne doit pas d’abord préparer le repas, se mettre en tenue de service, le temps que le maître dîne, et ensuite seulement il pourra en profiter ? Bien sûr que oui, c’est dans l’ordre des choses. Et troisième question : est-ce que le maître va accorder à son serviteur une reconnaissance particulière pour le service habituel qu’il doit lui rendre ? Bien sûr que non ; pourquoi le maître donnerait-il une gratification spéciale pour un service normal ?
Donc, conclut Jésus, puisque vous êtes, vous aussi, des serviteurs, des serviteurs de Dieu, lorsque le temps sera écoulé, au jour du jugement, vous devrez conserver l’humilité qui sied à des serviteurs : « Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir. » Et paf ! le prédicateur moyen en tire la conclusion que les disciples sont appelés à une humilité sommes-toutes assez servile... Pour la forme, dans la nouvelle version liturgique, on a remplacé le « nous sommes des serviteurs inutiles » par « nous sommes de simples serviteurs »… c’est moins difficile à digérer pour notre ego.
 
Oui, mais ce n’est pas ainsi qu’il faut comprendre l’enseignement de Jésus. Le serviteur qui laboure et qui garde les bêtes, c’est bien le prophète de l’Évangile qui arpente la terre jusqu’au bout du monde pour y semer la Parole de Dieu ; et c’est bien le bon pasteur, gardien du troupeau de l’Église. Et que dira le Seigneur quand il viendra à son fidèle serviteur qu’il trouvera occupé à son travail : « Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et passera pour les servir. » Dans le monde des hommes, jamais le maître ne fera passer son serviteur à table avant ou en même temps que lui ; mais pas dans le monde de Jésus. Oui : les serviteurs de Dieu sont déjà invités et attendus pour le repas, à la table de Dieu.
Nous avons également dans cette déclaration de Jésus la réponse à la seconde question : le serviteur n’aura pas à se mettre en tenue de service, car le service sera fait par le Seigneur lui-même. Il est intéressant ici d’observer que la première question concerne le service de l’humanité : labourage et pâturage ; annoncer l’Évangile et nourrir la foi des fidèles. Et la seconde question concerne le service de Dieu lui-même : préparer un dîner, c’est préparer une offrande ; l’offrande de la prière. Se mettre en tenue de service, c’est s’habiller comme un prêtre pour la prière et faire l’offrande au Seigneur. Alors le Seigneur « mange et boit » ; il reçoit l’offrande – et si l’offrande est agréée, le serviteur peut y communier. C’est dans l’ordre des choses. Mais dans le monde de Dieu, dans le Ciel, le repas nous attend : il est déjà prêt ; et c’est le Seigneur lui-même qui nous prie d’y participer. Voyez à quel point la parabole de Jésus est impressionnante, quand on la lit avec les yeux de la foi !
Et dernière question : le Seigneur sera-t-il reconnaissant à son serviteur pour l’exécution de ses ordres ? Oui, Jésus l’a dit : « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis. » Voilà comment Jésus considère ses disciples : oui, il leur demande de labourer toute la terre et de faire paître le troupeau du Seigneur sur de bons pâturages. Mais la récompense est au-delà de ce qu’ils peuvent imaginer : elle est communion au repas des noces, au titre d’invités et d’amis du roi.
C’est alors que l’on comprend dans quel état d’esprit le disciple peut répondre dans une véritable humilité au don infini, immérité, qui lui est fait : « mais… Seigneur… nous ne sommes que de simples serviteurs… nous n’avons fait que notre devoir… » C’est ce que nous disons, à chaque messe : « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri. »

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